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La dette publique et la nouvelle réaction nobiliaire

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J’étais hier soir à Compiègne, à l’invitation de Jean-Pierre Weisselberg, président de l’association Agora 21, en compagnie de Susan George et de Bernard Maris, pour parler de la crise. Je vous livre l’essentiel des propos que j’y ai tenus.

La crise de 2008 est le produit d’une sorte de réaction chimique entre plusieurs forces et tendances à l’oeuvre dans notre société depuis plus de trente ans. Cette réaction chimique se cristallise autour de l’hypertrophie des marchés financiers, qui sont une source d’instabilité structurelle pour les sociétés industrialisées. Mais elle repose sur un socle social et politique que j’ai décrit, dans Jusqu’ici tout va bien, comme l’appropriation aristocratique de notre pacte républicain.

La crise est principalement due à l’émergence d’une nouvelle aristocratie qui a subordonné le pacte républicain à son profit.

Des choix politiques qui ont conduit à la crise

On présente souvent l’économie comme un espace hors de contrôle, une sorte de lieu où s’affrontent des forces naturelles indépendantes de la volonté humaine. Les expressions de « main invisible du marché » ou de « concurrence égale et parfaite » sont régulièrement utilisées pour signifier cette espèce de nature économique contre laquelle nous ne pourrions rien.

Ces mots correspondent évidemment à une vue idéologique. S’il existe une main invisible du marché, elle est créée de toutes pièces par des choix politiques guidés par l’aristocratie.

Par exemple, la création de géants financiers plus puissants que les Etats et les peuples est un choix politique conscient opéré depuis plus de 30 ans par des idéologues libéraux pour servir les intérêts d’une élite économique et financière. J’en veux pour preuve l’abrogation de la loi Glass-Steagall, aux Etats-Unis, en 1998. Cette loi avait été adoptée en 1934 pour compartimenter les activités bancaires: dépôt, investissement, assurances. Elle était la conséquence logique de la crise de 1929, qui fut une crise systémique du même type que celle de 2008. 64 ans plus tard, les Etats-Unis l’ont abrogée pour permettre la fusion de Citibank avec Travellers, une compagnie d’assurance. Résultat: la faillite de ce géant financier qu’était Citigroup, en 2008, a mis l’économie mondiale au bord du précipice et a coûté très cher au contribuable américain.

Autre exemple: l’entrée de la Chine dans l’OMC, la même année, en 1998. Sous des prétextes fallacieux (promotion des droits de l’Homme notamment), les pays industrialisés ont autorisé la Chine à entrer dans l’OMC sans véritable ouverture des marchés chinois aux produits occidentaux. Cette décision revenait à mettre en concurrence frontale des salariés du Nord payés en monnaie chère et bénéficiaires d’une vraie protection sociale, avec des salariés chinois sans aucun droit et payés en monnaie de singe. Ce choix politique était évidemment un choix de désindustrialisation des pays industrialisés…

A travers ces deux exemples, on peut voir clairement que l’élite au pouvoir a validé, durant les dernières décennies, des choix politiques dangereux, c’est-à-dire facteurs de crise. Ces choix ont délibérément sacrifié la cohésion sociale à la promotion de quelques intérêts particuliers.

Dette publique et réaction nobiliaire

Si l’on admet l’hypothèse que cette élite est devenue la noblesse des temps contemporains, alors on peut analyser les choix qu’elle a opérés depuis trente ans comme l’expression d’une réaction nobiliaire du même ordre que celle qui a frappé la France à partir de 1770, et qui a conduit à la Révolution Française.

De la dette publique, je tire une preuve de cette réaction nobiliaire.

Depuis trente ans, les gouvernements successifs, de droite comme de gauche, se sont en effet rendus adeptes de la doctrine de l’incitation fiscale. De quoi s’agit-il? tout simplement d’une politique d’exonération fiscale destinée à inciter certaines catégories de population à investir ou à rester en France. La plus coûteuse des exonérations est l’allégement de charges pour les entreprises (1,5% de PIB annuel), mais il en existe d’autres bien connues: le bouclier fiscal, la suppression des droits de succession, etc. D’une manière générale, toutes ces exonérations ont bénéficié à l’élite.

L’ensemble de ces « cadeaux » fiscaux a été financé par la dette publique.

Cette dette est devenue l’Arlésienne des temps modernes. Car personne ne sait qui la détient. L’Agence France-Trésor nous dit qu’elle appartient à 70% à des étrangers. En réalité, personne ne sait, car rien ne nous prouve que les étrangers qui détiennent la dette ne sont pas des sociétés écran pour de grandes fortunes françaises. Si l’on regarde les études sur les actifs des grandes fortunes, on s’aperçoit que ceux-ci sont à au moins 30% placés dans des emprunts d’Etat. Autrement dit, il y a de très fortes chances pour que la dette publique française soit détenue majoritairement par les bénéficiaires des exonérations fiscales… qui ont créé la dette.

Dans ce cas, la dette est une formidable imposture, car elle donne une autre perspective sur le bouclier fiscal. Ainsi, quand M. X, au titre du bouclier fiscal, reçoit un chèque de 30 millions € émis par le Trésor Public, ce chèque est financé par la dette. Pour le couvrir, l’Agence France-Trésor emprunte 30 millions € sur les marchés. Qui souscrit à cet emprunt? Le bénéficiaire du chèque, bien entendu, qui place ainsi son épargne à 4% garantis par le contribuable.

Un superbe Ponzi, dirait Bernard Madoff, et en toute légalité.

Cette mécanique infernale de la dette qui consiste à transférer l’argent des contribuables vers le compte en banque des rentiers, je considère qu’elle agit comme une réaction nobiliaire.

En effet, au nom du remboursement de la dette, les Etats sont en train de justifier les politiques les plus régressives qui soient socialement. Austérité, diminution des budgets publics, et même diminution des retraites ou des salaires. Cette saignée remet en cause toute la logique de promotion sociale et d’égalité des chances bâtie durant les Trente Glorieuses. Il s’agit bien de sacrifier la majorité pour la préservation des intérêts d’une élite.

Il s’agit bien d’une réaction nobiliaire.

La réaction nobiliaire est-elle inéluctable?

1789 nous a prouvé le contraire.

Dans notre cas, certaines décisions urgentes peuvent être prises:

1 – il faut, comme en 1790, renoncer à rembourser la dette. L’argent sera bien plus utile ailleurs, si l’on se souvient que, sans la charge de la dette, l’Etat est excédentaire.

2 – il faut restructurer le secteur financier, en compartiment les activités bancaires avec un nouveau Glass-Steagall, et en démantelant les banques au bilan supérieur à celui de l’Etat

3 – il faut lancer un véritable New Deal pour libérer la consommation et favoriser les salaires

4 – il faut rebâtir un projet républicain autour d’une école porteuse d’une véritable égalité des chances.

Le pire n’est jamais sûr.

Un commentaire

  1. Eli Cacopoulos dit

    Bonjour,

    J’ai assisté à votre brillante intervention. Vous avez à un moment cité une étude de Capgemini. pourriez-vous en donner les références ?

    Par avance merci.
    EC

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