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Dissidence et démocratie liquide

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Article publié sur Atlantico le 3 août 2012.

Jusqu’à une époque récente, l’entrée en dissidence vis-à-vis du «système» signifiait forcément l’adhésion à des valeurs hostiles à l’économie de marché et au capitalisme. C’était l’époque bénie où le refus d’une vérité dominante signifiait souscrire à des doctrines plus ou moins proches du marxisme, notamment aux idées trotskystes.

La crise de 2008 a probablement constitué un basculement majeur dans l’histoire de la dissidence, avec l’apparition de mouvements comme les «anonymous» ou, en Allemagne, le parti pirate, dont le refus du système dominant ne se traduit plus par l’adhésion à des idées de gauche, mais de plus en plus souvent par leur rejet. D’une manière générale, les dissidents du 21è siècle ne s’inscrivent plus dans un refus de l’économie de marché, mais plutôt dans une recherche d’une nouvelle forme de démocratie, qu’il est aujourd’hui convenu d’appeler la démocratie liquide.

En quoi consiste-t-elle, cette démocratie liquide qui prend acte de la mort de la démocratie représentative, dans laquelle elle voit une forme inférieure de démocratie, comme une préhistoire de la démocratie, en quelque sorte?

D’abord en un principe simple: le pouvoir est exercé directement par les citoyens, qui peuvent éventuellement déléguer leur autorité de façon temporaire à un autre citoyen de leur choix, mais qui restent toujours propriétaires de leur délégation. Cette idée est à tort assimilée à la démocratie directe.

Dans la démocratie directe, les décisions sont prises par des votes à main levée, et l’assemblée des citoyens ne se réunit que de façon épisodique. L’exécution des décisions est confiée à des fonctionnaires, qui sont des professionnels de l’action publique.

Dans la démocratie liquide, les décisions sont délibérées et le vote majoritaire n’est pas considéré comme une expression démocratique. D’autres processus de décision collective sont privilégiés, comme le vote Condorcet. Surtout, à chaque instant, les citoyens peuvent demander aux fonctionnaires des comptes sur leur façon d’administrer les affaires et d’appliquer les décisions collectives.

Cette application fidèle de l’article 15 de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen explique pourquoi la transparence joue un rôle essentiel dans la démocratie liquide: contrôler en permanence le respect des décisions politiques par ceux qui sont en charge de leur exécution est la meilleure garantie contre la captation du pouvoir par une classe technocratique.

L’efficacité d’une démocratie de ce type, impensable il y a vingt ans, est étroitement liée à l’existence d’un réseau collaboratif global comme Internet. Grâce à la transparence cristalline d’Internet, la démocratie liquide devient une modalité plus efficace de gouvernance que la démocratie représentative, où la clique des professionnels de la politique et la caste des technocrates usent et abusent de prétendues complexités réglementaires pour usurper le pouvoir.

Dans cet esprit, on comprend mieux pourquoi l’aspiration à la démocratie liquide s’appuie largement sur des mouvements de type «anonymous», dont la principale revendication porte sur la neutralité du Net. De cette neutralité, c’est-à-dire de cette «dépolitisation» et de cette désétatisation des réseaux dépend non seulement la liberté d’expression de demain, mais aussi la qualité démocratique des décisions collectives futures.

Les «anonymous» ont très bien compris que la plus grande menace qui pèse sur le progrès démocratique des sociétés humaines est la mise sous contrôle d’Internet.

En ce sens, ils secrètent une double réaction.

D’abord une réaction contre les majors de l’information et de la culture, à qui ils reprochent de transformer l’expression collective en marché de consommation. D’où une revendication au droit de télécharger gratuitement, contre les logiques patrimoniales des géants du secteur.

Ensuite une réaction en profondeur contre le contrôle d’Internet par l’Etat et les forces de l’ordre, qu’ils soupçonnent de vouloir subordonner la population, au nom d’une démocratie représentative dont on voit bien qu’elle n’est plus capable de régler les problèmes de notre temps.

En ce sens, la phrase de légende prononcée par notre ministresse du numérique, Fleur Pellerin, sur la neutralité du Net comme invention des capitalistes américains, manifeste le basculement de la dissidence, qui ne peut plus être de gauche. Pour les anonymous, l’Etat, c’est le danger du contrôle liberticide qui s’habille sous des apparences de solidarité.

D’une certaine façon, l’essence de la dissidence numérique est individualiste, tocquevillienne, libérale dirions-nous. Mais pas de ce libéralisme des grands groupes imbus de doctrines économiques portant la finance à son apogée. D’un libéralisme humaniste, attaché aux libertés publiques comme fondement de toute vie collective.

Un commentaire

  1. audrey jacob dit

    l’association LOKARRI (red social) a mis en place un tel modèle de démocratie liquide sans en donner textuellement le nom.

    c’est effectivement peut être la porte d’une ouverture certaine vers une autre forme de démocratie collaborative et égalitaire.

    à suivre et à valoriser….

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