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Merkel et Hollande: deux rhétoriques différentes

Rhétorique de la rigueur: un benchmark Hollande/Merkel

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Pour annoncer la rigueur, François Hollande utilise une rhétorique de l’esquive. A l’inverse, Angela Merkel avance à visage découvert.

Après l’interview du 14 Juillet, les Français peuvent désormais avoir une vision claire de la rhétorique utilisée par François Hollande pour expliquer sa politique. Nous pouvons ici la caractériser en quelques points:

  1. c’est d’abord une rhétorique de la réassurance. On évite de dire qu’il y a des problèmes, ou, quand on le reconnaît, on garde le cap sur des objectifs optimistes ou à long terme: « je ne suis pas là pour être populaire » mais « je me préoccupe de la France dans 10 ans ». Le fleuron de cette tactique a consisté à soutenir, contre toutes les apparences raisonnables, que « la reprise est là ».
  2. c’est ensuite une rhétorique de l’euphémisme: les messages difficiles à faire accepter sont systématiquement présentés sous un jour favorable. « Le second semestre ne sera pas moins bon que le premier. » Cette technique cherche en permanence à attirer l’auditeur dans un point de vue positif, qui le distrait du conflit qui pourrait naître avec le locuteur.
  3. c’est aussi une rhétorique de la minoration: les problèmes sont systématiquement diminués, réduits à de simples accidents qui méritent à peine d’être notés. L’attitude d’Arnaud Montebourg par exemple, qui semble beaucoup plus gênante pour le gouvernement que celle de Delphine Batho, est systématiquement réduite à peu de choses. Même attitude vis-à-vis des hausses d’impôts: il y en aura, mais le moins possible. Position étrange alors que nous savons qu’une hausse de 6 milliards sera décidée à l’automne.
  4. c’est une rhétorique des valeurs et non des faits: François Hollande n’aime pas citer des chiffres, des éléments précis, pour appuyer ses affirmations. Ou alors il se contente de les évoquer comme preuve des bonnes intentions qu’il affiche. En réalité, François Hollande aime entraîner son auditoire dans des perceptions subjectives et émotionnelles fondées sur des idéaux positifs, sans forcément leur donner de la consistance.

Au total, un discours de François Hollande peut correspondre à une stratégie de déni: les choses ne sont pas dites clairement, et sont expliquées par des raisonnements sans lien direct avec la réalité constatée.

Dans un précédent billet, j’ai eu l’occasion de souligner l’inversion complète de stratégie chez Angela Merkel.

J’en redonne ici quelques exemples tirés de son discours au Parlement Européen (traduit par mes soins), prononcé le 7 novembre 2012. Ce discours est consacré à l’austérité budgétaire et permet donc d’établir un parallèle avec la rhétorique hollandienne sur les mêmes sujets (étant entendu que François Hollande s’adresse à ses électeurs, alors qu’Angela Merkel s’adresse à tous les électeurs européens…).

Les éléments qu’Angela Merkel utilise dans ses discours sont assez simples:

  1. la précision dans les faits: Angela Merkel aime bien rappeler des chiffres emblématiques, ne serait-ce que des dates: le dernier jour où elle a parlé au Parlement, par exemple. « Ceci est ma première occasion de venir m’adresser à vous depuis la présidence allemande de l’Union en 2007. » (…) « Dans deux jours nous serons le 9 novembre qui marque cette année le 23è anniversaire de la Chute du Mur. Le 9 novembre 1989 fut un moment véritablement extraordinaire dans l’historie de l’Allemagne (…) ». Cette technique permet de légitimer le locuteur et d’ancrer son discours dans une autorité scientifique qui pèse et qui sort de la logique émotionnelle.
  2. le récit anecdotique: Angela Merkel n’aime pas les approches compliquées des problèmes. Elle explique très simplement comment les questions se posent à elle: « ces dernières années, j’ai eu à parcourir beaucoup de pays très dynamiques et très ambitieux qui sont en plein décollage. Ces peuples s’intéressent de près à l’Union Européenne. Mais ils me demandent souvent avec scepticisme: l’expérience européenne résistera-t-elle à la crise? ». Voici une façon limpide de poser la question cruciale de son discours. Très bel effet rhétorique: ce n’est plus son point de vue qui est exposé, mais la réponse qu’elle aimerait faire à des euro-sceptiques venus de pays émergents.
  3. l’empathie. Dans ses discours, Angela Merkel ne cherche pas à « éviter » les problèmes ou à « endormir » son auditeurs par de vaines ou fausses promesses. Elle cherche en revanche à les entraîner dans une logique commune de l’effort: « Je voudrais aujourd’hui faire un plaidoyer. L’Allemagne fera tout pour que l’Union Européenne puisse dans les années à venir tenir ses promesses de liberté et de prospérité. Mais je suis aussi ici parce que je dois pouvoir compter sur votre soutien. » Là encore, implication habile de son auditoire dans une logique qu’elle s’apprête à expliquer.
  4. la franchise. En l’espèce, Angela Merkel n’hésite pas à rappeler les arguments qui lui sont défavorables et à répondre: « De mon point de vue, tout cela est complètement faux. » Elle ajoute clairement: « Tous les Etats membres doivent conduire des réformes, des changements structurels, et de sérieuses mesures de d’amélioration de la compétitivité, si nous voulons combattre efficacement les causes de la crise. » Ce genre de phrase tranchée, qui laisse peu de place à l’interprétation, éclaire l’ensemble du discours.
  5. la vision. « Dans mon esprit, il y a quatre éléments cruciaux pour l’avenir. » Et Angela Merkel explique ces 4 éléments: une plus grande intégration des marchés financiers, une plus grande intégration fiscale, une plus grande intégration économique, un renforcement des institutions. Cette capacité à déployer une vision globale donne une force impressionnante à son discours.

Ces quelques points de rhétorique politique n’emportent évidemment aucun jugement de valeur. Je laisse chacun se faire une opinion sur ce sujet.

En revanche, il est bien probable que les auditeurs se sentent plus confortables avec une rhétorique qu’ils ne partagent pas forcément, mais qui visent à développer un point de vue raisonnable, argumenté avec précision, et qui cherche à les entraîner dans un projet commun.

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