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Extrême-droite: les intéressantes confessions de Pierre Sidos

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Le site « Café-philo de droite« , qui promeut « l’union des patriotes », publie les saisissantes confidences de Pierre Sidos, figure tutélaire de l’extrême-droite collaborationniste. 

Un certain nombre des lecteurs de ce blog ignore probablement jusqu’à l’existence de Pierre Sidos, personnage mythique ou presque de l’extrême droite française, qui se présente ainsi dans le premier entretien qu’il concède:

je considère que j’ai toujours défendu les mêmes idées depuis ma tendre jeunesse. En quatre-vingts ans, je n’ai guère varié. Il faut bien comprendre qu’à l’époque tout le monde était engagé politiquement. L’Europe était frappée par ce que l’on appelait «la croisade des fascismes». Et pour de jeunes esprits comme le mien, nous nous disions qu’ils gagnaient partout. Que ce soit Mussolini en Éthiopie, Franco en Espagne, Hitler ou bien encore la personnalité de Léon Degrelle. Nous étions fascinés par cette promesse d’un ordre nouveau.

Le premier entretien présente un intérêt essentiellement historique. Il est une sorte de soliloque sur l’un des tabous de l’histoire française contemporaine: la survivance d’un courant nostalgique de Vichy et de la révolution nationale au sein de la droite française.

Voici d’ailleurs comme Pierre Sidos le présente:

Après avoir été libéré en 1949, je me rendais régu­lièrement dans un appartement huppé du Ve arrondissement, rue du Cirque, qui appartenait à Jeanne Pageot, femme d’un riche industriel spécialisé dans le sucre. Tous les samedis, elle tenait un salon qui s’intitulait « Le Souvenir napoléonien ». On y trouvait des bonapartistes et des nationa­listes, jeunes et plus âgés. Jeanne Pageot m’avait encouragé à lancer un mouvement en me disant qu’il fallait «regrouper cette jeunesse ». Elle m’avait proposé de me prêter son salon et elle m’avait éga­lement dit : « Si vous faites une plaquette pour lancer votre mouvement, je vous l’imprimerai ». Comme on baignait dans un milieu bonapartisant, on souhai­tait intituler notre mouvement La Jeune Garde. Le problème c’est que c’était le nom d’un chant de la jeunesse communiste. Par glissement, on a donc décidé d’appeler notre mouvement La Jeune Nation. L’article a ensuite été supprimé et par utili­sation courante c’est devenu Jeune Nation. Nous souhaitions suivre l’exemple et l’action politique de Napoléon Bonaparte, notamment à l’époque du consulat.

Cette filiation mérite d’être notée, car elle percute la traditionnelle théorie du René Rémond, longtemps parole officielle en France, sur les différences irréconciliables d’origine entre maurrassiens, d’essence légitimiste, et bonapartistes, regroupés dans le gaullisme.

L’action terroriste

Sidos a cette étrange confession sur les actions auxquelles Jeune Nation prêtera son concours, notamment l’attentat du Petit-Clamart, mené par l’OAS contre le général De Gaulle, en 1962:

De Gaulle était le dernier obstacle à l’Algérie française pour nous, « Morte la bête, morte le venin » en somme. J’ai donc rencontré le colonel Bastien-Thiry, qui a organisé et dirigé l’attentat, et nous lui avons fourni des armes car les militaires qu’il connaissait refusaient de participer. Mais finalement l’affaire a capoté.

L’influence sur la droite contemporaine

Les confessions « contemporaines » intéresseront probablement beaucoup plus les lecteurs férus de vie politique. Sidos a en effet croisé pas mal de libéraux français, et a exercé une attraction intellectuelle forte sur eux.  On retiendra notamment dans le deuxième entretien:

Il y avait un grand trouble au sein de la FEN (Fédé­ration des étudiants nationalistes), la branche estu­diantine de JN qui n’avait pas été dissoute. Dominique Venner, ayant été libéré avant moi, avait mis la main dessus et avait changé l’orientation du mouvement qui ne tenait plus de position nationaliste. Il a défendu une ligne américaniste sous prétexte d’anticommunisme et il avait des positions beaucoup plus racialistes. Il y a eu une rupture dans le groupement de Venner et des jeunes sont venus me trouver. Gérard Longuet, Alain Madelin, Hervé Novelli, Alain Robert et Xavier Raufer, sont venus me voir pour créer un mouvement. Ils cherchaient un nom, je leur ai proposé de l’appeler « Occident ». Ils étaient dans la ligne de ce qu’avait été Jeune Nation. À leurs yeux, je représentais une sorte de caution pour leur action. À l’époque j’avais 40 ans et ils avaient beaucoup de respect pour moi, j’étais une sorte de mentor politique.
Quels souvenirs gardez-vous de cette ren­contre avec Gérard Longuet ?
Gérard Longuet était venu me voir en février 74 dans mon local de la rue de Richelieu. Il m’a demandé ma définition du nationalisme, je lui ai répondu que c’était « une conviction politique réaffir­mant la prédominance du fait national consacré par l’histoire ; avec en plus la ferme volonté exprimée de maintenir ou de revenir à la plénitude d’une unité nationale indépendante composée d’un État consti­tué, d’un peuple défini, d’un territoire reconnu ». La définition est un peu académique mais c’est à peu près cela. Il était d’accord. Je me rappelle que lors de mes discours, il applaudissait à s’en chauffer les mains. Il était moins potache que les autres jeunes qui cherchaient à faire le coup de poing au quartier latin. Contrairement à Alain Madelin qui était très débraillé, Gérard Longuet avait de la tenue, son engagement était réfléchi. Mais j’ai rapi­dement écourté l’aventure Occident. Les dirigeants du mouvement ont pris leur distance avec moi car ils me jugeaient trop pondéré et trop hostile à leur ligne américaniste. De toute manière, cette activité purement estudiantine ne me passionnait pas.

Comment Jean-Marie Le Pen s’est enrichi

Dans ce grand mouvement de confession, Sidos lâche quelques amitiés à Jean-Marie Le Pen, qui valent leur pesant de cacahuètes et méritent, à mon sens, une lecture « historiciste » un peu plus poussée:

Vous avez quasiment le même âge que Jean-Marie Le Pen. Pourquoi l’extrême droite a-t-elle choisi Le Pen et pas Sidos ?
On se situait en opposition radicale au système tandis que Jean-Marie Le Pen acceptait le cadre institutionnel. Nous, on ne s’accommode pas du système en place, de ce point de vue-là, il y a une rupture totale. Nous refusons cette pseudo démo­cratie. De plus, avec l’héritage d’Hubert Lambert, Le Pen disposait d’une fortune que nous ne pos­sédions pas. Dans le système politique actuel, il faut avoir beaucoup d’argent pour être indépendant.

On vous présentait comme un héritier potentiel d’Hubert Lambert, pourquoi a-t-il préféré Jean-Marie Le Pen à vous ?

Il était un peu faible de caractère et il avait tendance à demander régulièrement à ses amis de devenir ses héritiers. Il m’avait proposé plusieurs fois un testament, j’avais refusé et il avait même été jusqu’à demander mon livret de famille à mon épouse qui lui avait opposé une fin de non-recevoir. Personnellement, je lui avais plutôt conseillé d’uti­liser son argent pour créer une fondation politique. Jean-Marie Le Pen n’a pas eu la même retenue. Il lui a offert un titre ronflant au sein du Front national et il a accepté l’héritage.

Vous pensez que Jean-Marie Le Pen a manipulé Hubert Lambert pour être légataire de sa fortune ?

Hubert Lambert était un velléitaire fortuné. Il n’avait pas fait son service militaire, il buvait énormément. Sa chère mère me disait souvent : « Pierre, je suis content lorsque vous venez, vous êtes le seul à ne pas le faire boire ». Il a largement subventionné plusieurs mouvements et organes de presse d’ex­trême droite à l’époque, comme La Nation française de Pierre Boutang par exemple. Un beau jour, il me dit : « Est-ce que vous connaissez Madame Le Pen ? ». Je lui réponds : « Non seulement je ne la connais pas mais en plus de cela, je suis réservé et je ne porte pas de jugements sur les dames ». Hubert sourit alors et me répond : « Ah vous êtes toujours le même Pierre. Moi je vais vous dire, c’est une cocotte ». Il employait le terme utilisé sous le Second Empire pour qualifier les filles entretenues. Elle allait au cinéma avec lui, Hubert Lambert l’emmenait au restaurant et autre. Il m’a fait comprendre qu’elle a eu des familiarités physiques avec lui et je pense que ça a joué dans la décision de faire de Jean- Marie Le Pen son héritier.

Cette confidence un peu vacharde est amusante, mais mérite sans doute d’être lue aussi sous un prisme politique: l’extrême droite de Pierre Sidos est un mouvement de rupture (contre-)révolutionnaire avec les institutions, ce que n’est pas le Front National de Jean-Marie Le Pen.  

Les familiarités de Giscard avec l’OAS

Cette interview est aussi divertissante pour les renseignements qu’elle donne concernant l’ambiguïté de certaines figures du giscardisme, et de Giscard lui-même, vis-à-vis de l’OAS:

Oui j’ai côtoyé Poniatowski au sein du club des amis du Second Empire. Mon grand-père était corse et donc il y avait une tradition bonapartiste au sein de ma famille. Quant à Poniatowski, il était le des­cendant du maréchal napoléonien du même nom. Je me rappelle que j’avais demandé à Poniatowski ce qu’il pensait du fait que Le Pen serre la main de Simone Veil. Il m’avait répondu qu’il avait fait le nécessaire pour que cela ne se reproduise plus. Mes relations avec Poniatowski se sont arrêtées à ce club antigaulliste.

Quelle opinion Poniatowski avait-il de vous ?

Il était reconnaissant vis-à-vis de moi parce que j’avais lutté pour l’Algérie française. Grâce à lui, j’ai donc eu entre les mains des notes dactylographiées de Giscard. C’est la raison pour laquelle beaucoup d’anciens de l’OAS ont fait sa campagne présiden­tielle en 1974 et ont assuré son service d’ordre. Je pense notamment à Pierre Sergent.

Le projet politique de l’Oeuvre française

La suite de l’entretien traite du projet politique de l’Oeuvre française de Pierre Sidos. Certains propos éclairent, me semble-t-il, de façon utile l’articulation entre ce mouvement et le Front National, sujet généralement abordé de façon sommaire et polémique par des médias obsédés par les apparences immédiates.

Je crois donc utile d’apporter ici les propos de Pierre Sidos:

Nous sommes partisans d’une deuxième révolu­tion nationale fondée sur une juste conception de la nationalité : spirituelle, historique et philo­sophique. L’expression électorale c’est le FN, l’expression doctrinale c’est l’Œuvre française. Le tout électoral est irréaliste. C’est la partie d’un tout et non le tout d’une partie qui permet de lutter contre le système. Nous considérons qu’il faut constam­ment donner la priorité au national sur l’étranger, aux principes sur les princes, aux idées sur les individus, à la sélection sur l’élection, à la politique sur l’économique, au talent sur l’argent et à l’ordre sur le désordre.

On retiendra donc que Pierre Sidos distingue la fonction « électorale » qui prévaut dans une démocratie libérale comme la nôtre, et qu’il confie au Front National, d’une part, et la construction idéologique du projet, d’autre part, dont un certain nombre de valeurs exprimées ici se retrouvent clairement dans la pensée de rupture aujourd’hui.

Les politiques de rupture, une victoire discrète de l’Oeuvre Française?

En lisant ces propos, je ne puis m’empêcher de regrouper sous l’expression « pensée de rupture » l’ensemble des doctrines politiques qui visent à rompre avec l’ordre international tel qu’il se bâtit depuis 1945, et que nous pourrions caractériser de la façon suivante:

appétence pour le multilatéralisme dans le domaine international: Nations-Unies et ses dérivés (dont l’OMC) comme sources du droit, institutions régionales à vocation fédéraliste ou supra-nationales (comme l’Union Européenne), comme cadre de détermination des stratégies politiques à long terme;

rationalisme relativiste accordant des droits égaux à des groupes humains différents (égalité des sexes, des communautés, des religions, des classes sociales)

« physiocratisme », c’est-à-dire confiance accordée à une organisation spontanée de la société autour d’intérêts économiques, souvent appelé néo-libéralisme.

Sur ces trois points majeurs, les pensées de rupture, que l’on retrouve depuis Mélenchon jusqu’à… Sidos, en passant par le souverainisme chevénementiste, ont incontestablement bénéficié d’une maturation lente, secrète, discrète, dont l’Oeuvre Française est un aspect.

Cela ne signifie bien entendu pas qu’il existe une parenté entre Chevènement et Sidos. En revanche, il existe de longue date un courant de pensée en France, attaché au fait national comme instinct, et non comme émanation de la pensée, disséminé à droite et à gauche, qui guide aujourd’hui encore une bonne partie de la symbolique politique, y compris parmi les forces les plus hostiles à l’Oeuvre française. C’est l’exaltation de la victoire militaire (les Maliens en ont fait récemment les frais), c’est la résistance de la France au diktat de l’étranger (vérifié récemment à propos des engagements budgétaires de la France), c’est l’islamophobie passionnelle qui mine le débat politique.

Je n’ignore pas l’aversion profonde que suscite un personnage comme Pierre Sidos, et je la comprends. Mais Pierre Sidos n’est-il pas la face assumée d’un démon qui sommeille ou peut sommeiller en chaque force politique française? 

 

4 commentaires

  1. Robert Marchenoir dit

    « Hitler a sans doute eu une volonté d’élimination de l’influence juive, mais il n’y a pas eu d’extermination sinon ils ne seraient pas aussi nombreux et influents partout. »

    Ah oui, d’accord… En d’autres termes : Hitler n’a pas fini le boulot.

    « En Allemagne, la théorie de la race élue s’est heurtée à la théorie du peuple élu. Je dis qu’il y a eu ballottage. Le premier round a été gagné par les Allemands vis-à-vis des juifs. Aujourd’hui les juifs ont gagné le second. »

    Ballottage. Avec la Shoah dans un des plateaux de la balance. Ben mon cochon…

    « N’oublions pas que les communautés juives aux États-Unis avaient déclaré la guerre économique en 1938. »

    Pure méchanceté de leur part, naturellement. Les Juifs n’avaient aucune raison d’embêter ce bon Monsieur Hitler. En d’autres termes : les Juifs n’ont pas le droit de se défendre.

    « — Quelle est votre position concernant la politique d’extermination des juifs ? »

    « — En Égypte, Bonaparte a fusillé des prisonniers et lors de la retraite en Russie, il a ordonné la destruction des villages. Ces hommes extraordinaires dans l’histoire sont parfois amenés à commettre ce genre de choses mais il n’y a rien de spécifique. »

    La seule chose qu’on puisse reprocher à Hitler, c’est d’avoir détruit des villages et fusillé des prisonniers. Au lieu de conclure de son parallèle que Napoléon est un scélérat et un massacreur (ce que le « roman national » français tait soigneusement quel que soit le bord politique), Sidos en conclut qu’Hitler était un grand homme. Vous n’allez tout de même pas casser les pîeds à Picasso avec son comportement odieux à l’égard de ses femmes ; c’est un génie, et les génies sont parfois amenés à commettre ce genre de choses.

    « La Russie et la Chine constituent aujourd’hui les pays avec lesquels je m’entendrais. Chavez, Poutine ou le ministre-président de Hongrie Viktor Orbân constituent des références parce qu’ils résistent à l’impérialisme anglo-saxon. »

    Eh bien voilà. Tout ça pour ça… Communisme, dictature, antisémitisme, Etat-mafieux gouverné par l’armée, tout vaut mieux que les Américains. Charmant bonhomme, dont je connaissais le nom mais ignorais la « pensée ».

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