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La crise de la démocratie représentative et la démocratie liquide

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La démocratie représentative est en crise: c’est le principe même de la représentation, c’est-à-dire de la délégation de voix, qui est en cause.

Qu’il me soit permis d’apporter ma pierre au débat sur le rôle des élites, et notamment des élus en France. Ceux-ci sont beaucoup critiqués et il me semble que le sens de ces critiques est mal perçu ou mal analysé.

Transparence et populisme

Par exemple, face à l’exigence de transparence manifestée par de nombreux citoyens, la réaction habituelle est celle de l’accusation de populisme: ceux qui veulent une démocratie transparente seraient des démagogues qui flattent le peuple dans le sens du poil.

L’affaire Cahuzac, qui constitue quand même un scandale politique inouï, (puisque le ministre en charge de la lutte contre la fraude fiscale était lui-même fraudeur et l’a caché…) a donné l’occasion de nombreux procès en populisme, souvent menés d’ailleurs par le procureur en chef ès-opacité: Claude Bartolone.

Je rappelle quelques-uns des propos de l’intéressé:

« La publication des déclarations de patrimoine alimentera les dérives populistes et les tentatives de déstabilisation des élus.« 

« La transparence absolue est un mythe (…) et, loin de rétablir le lien de confiance entre les citoyens et leurs élus, elle risque de nourrir la suspicion et d’affaiblir la légitimité des élus de la Nation. »

Le lendemain, Le Monde donnait un nouvel assaut contre cette horrible transparence, l’ennemi populiste de la démocratie, en donnant la parole au professeur Pierre Birnbaum, qui n’hésitait pas à franchir d’emblée un point Godwin pour étouffer le débat:

J’ai écouté attentivement ce qu’a dit François Hollande, mercredi 10 avril, à la sortie du conseil des ministres. J’ai été étonné par les mots et les métaphores qu’il a employés. « Nécessité d’une lutte implacable contre les dérives de l’argent, de la cupidité et de la finance occulte » : comment ne pas penser aux années 1920-1930, à la dénonciation du « mur d’argent », des « ploutocrates » et des « 200 familles » ? Comment ne pas être troublé par ces références qui constituent le vieux fond sémantique de l’extrême gauche et de l’extrême droite ? Surtout de la part de quelqu’un comme François Hollande, qui en tant qu’énarque de sensibilité sociale-démocrate, n’appartient ni sociologiquement ni idéologiquement à cet univers-là…

Voilà, celle-là, elle est faite: François Hollande reprend à son compte « le vieux fond sémantique » des années 30… Birnbaum n’est pas allé jusqu’à accuser ouvertement François Hollande d’antisémitisme, mais les prémices du procès sont toutes prêtes. Birnbaum, ajoute:

Le mot transparence a été prononcé deux fois, il a également demandé que les banques ne puissent rien « dissimuler ». Ce ne sont pas des mots anodins. Et bien qu’il ait précisé que son intention n’était pas d’« exhiber » les patrimoines, c’est bel et bien cela qu’il propose. On est ici entre le panoptique de Bentham et Robespierre, dans une tradition qui remonte à la fin du XVIIIe siècle et qui fait de la « transparence » une sorte d’idéal social. C’est une conception des choses qui est aux antipodes de ce qui constitue l’un des points centraux du libéralisme politique, la stricte séparation entre la sphère privée et la sphère publique.

Là encore, cette façon de convoquer le ban et l’arrière-ban de l’injure politique dès que l’on demande, aux élus, d’être transparents, ne manque pas d’être cocasse dans la bouche d’un enseignant qui a consacré de nombreuses études à l’affaire Dreyfus, qui fut pourtant un combat de la transparence contre l’opacité.

Qu’appelle-t-on la légitimité des élus de la Nation?

Derrière cet écran pharisien d’accusations grotesques, où ceux qui demandent la transparence sont insidieusement soupçonnés de vouloir réouvrir les camps d’extermination ou de vouloir rétablir la guillotine sur la place de la Concorde, je concède à Claude Bartolone le juste pressentiment de ce qui est le corollaire naturel de la transparence: la métamorphose de « la légitimité des élus de la Nation« .

Il faut peut-être revenir sur ce que Claude Bartolone appelle la « légitimité des élus de la Nation ». Dans son esprit, il s’agit d’une conception « à l’ancienne » de l’élu, dont il voit bien qu’elle est menacée aujourd’hui.

Cette conception à l’ancienne, nous en connaissons tous les contours. Elle se fonde sur l’idée que l’élu, détenteur d’un mandat personnel et non contraignant, est habilité à décider sans s’embarrasser de l’avis de ses électeurs. Ceux-ci sont là pour payer des impôts, voter le jour J, et se taire docilement le reste du temps sans demander de compte.

C’est ainsi que Claude Bartolone, élu sans discontinuer depuis 1981, se fait le gardien fidèle de la démocratie représentative: un système où l’électeur délègue sa voix et son pouvoir d’agir à des professionnels de la politique qui font leur tambouille dans leur coin, en servant une sauce « marketing » tous les cinq ou six ans, au gré des campagnes électorales.

De ce système à l’ancienne, nous connaissons tous, là encore, les turpitudes qu’ils permettent.

Dans le cas de Bartolone, on rappellera quelques éléments croustillants. Dès septembre 2012, il suscite la polémique en recrutant son épouse auprès de lui à l’Assemblée nationale, au grotesque poste de « chargée de mission droit des femmes ». Il déclare à son sujet: « Je n’ai pas embauché ma femme, j’ai épousé ma collaboratrice. » Une petite phrase qui en dit long sur son attachement à l’égalité des sexes.

En avril 2013, alors qu’il se bat contre la déclaration de patrimoine des élus, le Journal du Dimanche publie les photos de sa maison de 380m2 construite aux Lilas, dans sa circonscription, par un architecte détenteur de marchés publics attribués par le conseil général de Seine-Saint-Denis, à qui il semble avoir remis la Légion d’Honneur. Selon le Journal du Dimanche, Bartolone aurait réagi ainsi:  « Voir ma maison dans le Canard enchaîné? A qui le tour? Si c’est ça la démocratie paparazzi, j’en suis pas« .

Qui sont les vrais populistes?

On me fera remarquer que si les électeurs de Seine-Saint-Denis reconduisent Claude Bartolone sur son fauteuil depuis 1981, c’est qu’au fond sa gestion leur convient. L’argument n’est pas faux, mais il doit être bien compris: la réélection d’un Bartolone n’est possible que si et seulement si la transparence n’existe pas.

Difficile d’imaginer, en effet, que ce système mis à nu et transparent puisse éternellement fonctionner. En réalité, le corollaire de la « légitimité des élus » façon Bartolone, c’est le populisme, c’est-à-dire la capacité des scélérats à manipuler leurs électeurs pour se faire passer pour ce qu’ils ne sont pas.

Ce point mérite d’être abondamment souligné: l’accusation de populisme dressée contre les partisans de la transparence n’est qu’un transfert psychanalytique. Les véritables populistes sont ceux qui profitent depuis des années de l’opacité du système pour mentir à leurs électeurs afin d’être réélus.

Un exemple? Je cite ici le fameux extrait du film de Karl Zéro Dans la peau de Jacques Chirac, sur le chômage:

Ces images parlent d’elles-mêmes, et je pourrais allègrement y rajouter le discours sur le chômage tenu depuis le 6 mai 2012. Les acteurs sont différents, mais les dialogues n’ont pas changé.

Au passage, si les élus français ne s’adonnaient pas à ces mensonges systématiques, proférés avec la légèreté de la démagogie et du populisme, peut-être la « légitimité des élus de la Nation » serait elle un peu moins abîmée aujourd’hui.

La crise de la représentation

En réalité, ce fantasme selon lequel l’exigence de transparence serait une invention à la mode née dans le cerveau malade de quelques populistes est évidemment une erreur de premier ordre. L’exigence de transparence répond à un appel bien plus profond, bien plus durable de ce qu’on appelle pompeusement la société civile, et elle constitue le symptôme le plus flagrant de la crise de la représentation.

De quoi s’agit-il?

Pour des raisons essentiellement techniques, la démocratie s’est constituée autour de la représentation, c’est-à-dire de la délégation de vote attribuée par des électeurs à des élus.

Ces raisons techniques sont simples à comprendre: avec les moyens de l’époque, il n’était pas possible d’associer effectivement les citoyens aux délibérations nécessaires à la vie de la cité. Il fallait donc bien, pour un bon fonctionnement du système, que les électeurs désignassent des personnes qualifiées pour gouverner à leur place.

Deux facteurs fondamentaux minent ce système de représentation:

1) l’élévation progressive du niveau d’éducation, qui diffuse une expertise grandissante au sein de la société civile, sur les questions collectives. Cette tendance de fond rend de moins en moins acceptables les discours populistes comme ceux tenus depuis quarante ans sur le chômage;

2) l’apparition d’Internet et du monde digital, qui rend possible la participation effective des citoyens aux délibérations et à l’élaboration des normes collectives, sans quoi le citoyen retourne son expertise contre l’élu.

Ces deux modifications radicales du contexte politique sont évidemment productrices d’une aspiration à la transparence: les citoyens sont en capacité de vérifier au jour le jour les mensonges de leurs élus.

Autrement dit, le système politique fondé sur la délégation de vote ne peut plus fonctionner de façon aussi rigide et absolue qu’avant. De moins en moins de citoyens acceptent de déléguer pour 5 ou 6 ans leur droit à décider sans demander le moindre compte.

La démocratie liquide est une réponse à la crise de la représentation

Le principe de la démocratie liquide est simple. Il part du postulat que la démocratie représentative est une forme dégradée de la démocratie, et qu’il faut tirer parti des technologies nouvelles pour se rapprocher de la démocratie parfaite.

La démocratie parfaite, c’est la délibération exhaustive de tous les sujets entre tous les membres de la société civile, et la recherche du meilleur accord entre eux. Je consacrerai prochainement quelques articles à ce sujet. Mais nous pouvons en retenir aujourd’hui qu’en démocratie liquide, chaque membre de la communauté a la possibilité effective d’exprimer son point de vue, et chaque point de vue est un élément d’une délibération transparente dont l’issue ne se décide pas par un vote majoritaire.

Je consacrerai prochainement un papier aux techniques de vote en démocratie liquide: celles-ci font appel à des logiques dites « vote Condorcet » ou « vote alternatif », qui permettent d’éviter les confrontations et les polarisations dont le débat public souffre tant en France.

Démocratie liquide et délégation de vote

J’entends ici les arguments habituels sur: « un système où tout le monde déciderait serait ingérable », « c’est utopique de fonctionner en démocratie directe », etc.

Un certain nombre de ces arguments sont recevables, et je prends d’emblée soin de faire remarquer que la démocratie liquide n’est pas une démocratie directe au sens propre. Et c’est précisément pour répondre à ces arguments qu’elle s’appelle « liquide ».

La démocratie est dite « liquide » parce qu’elle fonctionne sur une logique de fluidité entre ses membres. Chacun est à un moment un élu ou un électeur, et chacun a la faculté de déléguer quand il le souhaite tout ou partie de son pouvoir de décider à la personne de son choix. Simplement, ce système de délégation repose sur une logique de transparence: le délégataire doit être parfaitement informé de ce que le délégué fait de la délégation qu’il a reçue.

Cette révolution dans le concept de représentation s’appelle la transitivité.

Elle repose sur trois principes:

1) la délégation est provisoire et libre: je choisis librement de déléguer mon vote à quelqu’un d’autre, selon une procédure transparente. Je peux reprendre cette délégation quand je le souhaite.

2) la délégation est partielle: je peux choisir de déléguer mon vote sur une question d’environnement à une personne, et de déléguer mon vote sur une question budgétaire à une autre personne.

3) la délégation est réciproque: je peux choisir de déléguer mon vote sur une question budgétaire à une personne, et devenir délégué sur une question sociale pour d’autres personnes.

Ces mécaniques en apparence complexes, mais en réalité fréquemment pratiquées dans la vie professionnelle ou quotidienne, sont rendues possibles sur de grands volumes démographiques par les nouvelles technologies.

Elles ne doivent évidemment pas masquer l’essentiel: l’évolution profonde dans la façon de délibérer, c’est-à-dire de décider collectivement.

J’aurai l’occasion, dans les semaines à venir, de consacrer de nombreux articles à ces questions.

 

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