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Allemagne: les discrètes et audacieuses pensées de Jean-Marc Ayrault

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Le Premier Ministre a prononcé, le 16 septembre, un discours sur le bombardement de Nantes qui mérite une lecture attentive.

Sommes-nous prisonniers de l’histoire des vainqueurs depuis 1945? C’est un peu ce que laisse sous-entendre le discours très germanophile de Jean-Marc Ayrault prononcé à Nantes, à l’occasion du 70è anniversaire du bombardement de la ville par les alliés (qui fit plusieurs milliers de morts).

Voici notamment ce qu’il dit:

On retient souvent de la Libération l’image d’une France en fête, l’espérance d’une victoire proche, l’enthousiasme d’un peuple épuisé mais obstiné à lever ses drapeaux dans un monde qui continue la guerre. Mais ici, à Nantes, comme à Saint-Nazaire, Caen, comme au Havre, Rouen, Saint-Malo, Brest – cette joie n’a jamais pu effacer le souvenir des bombardements.
En ces quelques jours de fin d’été, c’est toute une génération qui contempla au milieu des ruines l’image de sa propre destruction. Ces corps calcinés au milieu des décombres, ces victimes innocentes, écrasées par des bombes qui devaient les libérer, restent aux yeux de tous comme le symbole de l’insondable cruauté de la guerre.

Je n’avais jusqu’ici jamais entendu un discours aussi net sur l’attitude des Alliés pendant la guerre: leur choix de bombarder les villes françaises (« l’insondable cruauté de la guerre ») aurait contrebalancé le bonheur de la libération.

Notre Premier Ministre continue:

C’est à ces victimes civiles des bombardements, trop souvent oubliées par l’histoire officielle, que nous devons rendre aujourd’hui l’hommage de la Nation. Un demi-million de tonnes de bombes alliées se sont abattues sur l’ensemble du territoire français. Certes, il fallait frapper directement la machine de guerre de l’occupant. Mais les populations civiles en ont souvent été les premières victimes. Qui dira leur détresse ? Qui dira la douleur des familles ? Qui dira le choc des survivants, des enfants, dont la vie fut à jamais bouleversée ? Mais, en même temps, qui dira la force de cette génération qui a su aller jusqu’au bout du malheur, pour puiser en elle-même le courage de rebâtir un monde nouveau ? Nous avons tous à l’esprit des noms et des visages de cette génération qui a reconstruit la France. L’épreuve les avait changés. L’adversité les avait endurcis. Le souvenir de tant de malheurs avait donné un sens à toute leur vie.

Ce paragraphe me paraît mériter une longue méditation non pour ce qu’il dit, comme toujours sur ces sujets délicats, mais pour ce qu’il ne dit pas: la critique larvée de la politique anglo-saxonne vis-à-vis de la France pendant la Seconde Guerre Mondiale. On remarquera d’ailleurs que Jean-Marc Ayrault, par ailleurs professeur d’allemand, n’a guère mis en perspective la souffrance des populations civiles liée à l’occupation allemande et celle liée aux bombardements alliés. Pourtant, l’Ouest ne fut guère épargné (on se souviendra notamment des fusillés de Chateaubriand) par la dureté de la Werhmacht.

De ces pensées sous-entendues, Jean-Marc Ayrault tire l’habituelle conclusion géopolitique et géosociale qui n’engage que les Français:

C’est l’immense effort de cette génération qui a forgé le monde dans lequel nous vivons. C’est leur courage qui a permis de rétablir la paix en Europe et de reconstruire une société nouvelle sur les ruines d’un monde qui avait fait faillite.

Le modèle de justice sociale est un legs de la reconstruction. La réconciliation franco-allemande en est un autre, majeur lui aussi, à laquelle appartient le symbole du survivant d’Oradour, soutenu d’un bras par le président de la République française, de l’autre bras par le Président de la République Fédérale d’Allemagne.

Ce rapprochement, en deux paragraphes, entre la construction européenne et la sécurité sociale comme deux manifestations de la « renaissance française » après la guerre, en réaction à l’attitude inamicale des Anglo-Saxons pendant cette période me semble très emblématique d’une doctrine en vigueur dans notre pays. L’Europe serait une sorte de dépassement de la souffrance et de sens rétrospectif donné à la victoire tortueuse de la France en 1945.

En fait, je suis assez convaincu que ce discours est d’une importance cruciale: il dévoile le soubassement de la pensée des élites françaises sur la construction européenne: au fond, elle a réuni les peuples français et allemand dans une projection commune, après une souffrance commune… Le raisonnement est elliptique, la conclusion implacable. Mais de moins en moins partagée en Allemagne.

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