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Le numérique, l’école et le chèque scolaire

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Demain, j’interviens au Printemps Numérique à Compiègne. Je devrais y parler entre autres du rôle de l’école dans la transformation numérique de l’économie et de la société. Dans ce cadre, j’ai donné une interview pour L’Atelier où je rabâche mon antienne: la coopération doit devenir la valeur fondamentale de notre enseignement, très attaché (pour des raisons que je comprends) à la rationalité cartésienne et à la solitude de l’intelligence face au monde.

De mon point de vue, la mise à disposition de plus en plus simple de cette immense bibliothèque qu’est Internet transforme en profondeur le rôle de l’enseignant. Le mythe du « sachant » (je n’aime pas cette expression, mais je crois qu’elle dit bien ce qu’elle a à dire) transmettant une vérité dogmatique à ses élèves n’a plus d’avenir. Elle est encore malheureusement largement répandue chez certains (beaucoup?) d’enseignants français, souvent à leur insu: derrière leurs proclamations en faveur de l’esprit critique et autres postures, se cache souvent (on pourrait aligner ici des milliers d’exemples) leur certitude d’avoir raison et leur conviction que toute divergence dans l’esprit d’un élève est le fait d’un idiot incapable de reconnaître l’intelligence.

Mon interview a assez vite suscité des réactions d’enseignants ou de personnes liées à l’éducation m’expliquant bien entendu que je n’y connais rien (par principe, un enseignant ne peut parler d’éducation…), et que toutes ces positions ne sont que des chimères.

J’en cite deux exemples:

« Vous verrez à quoi ça ressemble une classe de 30 ados de 15 ans nés en 1998 et biberonnés au numérique. Ca fait longtemps qu’on a oublié l’honnête homme de la Révolution française (…) » Cette remarque vient d’un commentaire sur Facebook.

« Non, non et non, les valeurs que doivent transmettre l’école, c’est la transmission d’un savoir, les fondamentaux : savoir bien lire, écrire et calculer, avec un papier et un crayon, est le socle de toute acquisition et bonne intégration du numérique. Le numérique nécessité des êtres pensants. » Cette remarque vient d’un commentaire sur l’interview elle-même.

Je rebondis sur cette dernière: pour beaucoup (d’enseignants notamment), Internet ne peut être un lieu où l’on apprend à penser. La pensée s’acquiert forcément avec un papier et un crayon… comme si avant l’invention du papier et du crayon, la pensée n’avait pas existé, et que son émergence était liée à un moment très particulier de l’histoire. On retrouve ici les présupposés profondément ethnocentristes qui ont fait l’école de la République: les peuples qui n’utilisent ni le crayon ni le papier ne sont pas, par définition, passés au stade de l’intelligence, et ils doivent être pris en main pour accéder à la civilisation. Ferdinand Buisson eut adoré.

Face à ce blocage qui commence déjà à nous jouer des tours (la France entre dans la transformation numérique à reculons), nous avons un problème de structure. Avec une gestion centralisée des enseignants, et une forteresse appelée la pédagogie, nous ne sommes pas prêts de proposer à nos enfants une école qui fonctionne, c’est-à-dire qui ne les construit pas dans l’idée qu’ils sont des catastrophes ambulantes, qu’Internet est un produit d’appauvrissement intellectuel, et que le monde vers lequel nous allons est dangereux et effrayant. Face aux parents qui ont envie d’apporter à leur enfant une formation qui les réconcilie avec le monde et qui leur permette de s’y intégrer,  se dresse un mur d’un million d’enseignants structurés par des syndicats rétrogrades peu enclins à prendre en compte les attentes des citoyens.

Dans ce mur, je n’ignore qu’il existe une masse de bonnes volontés individuelles, c’est-à-dire d’enseignants qui ont envie de faire réussir leurs élèves et qui sont décidés à faire évoluer les pratiques. Le problème structurel de l’Education Nationale est que l’inertie collective y broie les bonnes volontés.

Quelle alternative avons-nous pour redresser la barre d’une école qui naufrage à force de conservatisme, sinon que de contourner le problème de structure soulevé par la taille du corps enseignant, en nous ralliant, à contre-coeur, au chèque scolaire? Celui-ci obéit à un principe simple: le budget de l’enseignement scolaire, au lieu d’être dépensé en salaires d’enseignants et en frais de fonctionnement, est versé sous forme de chèque forfaitaire par élève aux parents, qui restent soumis à l’obligation scolaire pour leurs enfants. Ainsi, « chacun à s’mode », comme on dit dans le nord.

En dehors de ce choc, quelqu’un a-t-il une idée pour ne pas sacrifier durablement nos enfants sur l’autel de l’immobilisme administratif?

 

Un commentaire

  1. Arnaud dit

    Je suis un grand fan du chèque scolaire (la seule idée un peu intelligente de Bush junior.)
    Il faut cependant faire attention à l’auto-sélection qui peut engendrer une dégradation de la mixité sociale avec les enfants de parents indifférents se retrouvant seuls dans des écoles de mauvaise qualité.
    D’un autre coté, l’absence de mixité sociale résulte d’abord de la ségrégation spatiale. Or celle-ci est déjà bien présente en France en dépit des politiques urbaines soit-disant volontaristes.
    bref: très bonne idée mais dont la mise en oeuvre ne sera pas forcément très simple.

  2. Robert Marchenoir dit

    « Le mythe du « sachant » (je n’aime pas cette expression, mais je crois qu’elle dit bien ce qu’elle a à dire) transmettant une vérité dogmatique à ses élèves n’a plus d’avenir. »

    Sans blague ? 2 + 2 = 4, c’est un dogme ? L’histoire de l’empire romain, la grammaire française, ce sont des dogmes ?

    L’école n’est pas là pour transmettre des valeurs, mais pour transmettre un savoir. Ceux qui se servent de l’école pour transmettre des valeurs, ce sont les fascistes.

    D’autre part, Internet ne va pas davantage rendre l’école caduque que le livre n’a rendu l’école caduque. Vous vous rendez compte du bouleversement ? Bientôt, tout le savoir du monde sera imprimé. Sur des petits paquets de papier. Accessibles à tous, bon marché, qu’on peut expédier à l’autre bout du monde… Plus besoin de professeurs ! Plus besoin d’école !

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