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Mais qui a tué l’apprentissage?

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Une fois n’est pas coutume, je vais plutôt dire du bien d’un projet gouvernemental: le plan de relance de l’apprentissage présenté par Manuel Valls lors de la Grande Conférence Sociale de 2014. Même si son analyse dans la presse a fait l’objet d’une large caricature (les journalistes ont retenu les misérables 200 millions accordés au plan, sur lequel je reviendrai), je trouve que le Premier Ministre a eu le mérite de mettre le doigt sur l’un des obstacles à l’apprentissage, dispositif qui permet à l’Allemagne de ne pratiquement pas connaître le chômage des jeunes, qui fait des ravages chez nous.

Commençons par les points positifs

Le point le plus positif du plan vallsien consiste quand même à s’attaquer aux « représentations » comme disent les intellectuels, c’est-à-dire à la place que l’apprentissage occupe dans les esprits. Sur ce point, le plan Valls applique de façon assez fidèle le rapport conjoint publié l’an dernier sur le sujet.

Les décisions de Manuel Valls en disent long, d’ailleurs, sur la relégation institutionnelle dont l’apprentissage fait l’objet au sein du système éducatif français. Par exemple, les offres de formation en apprentissage vont enfin être renseignées sur le logiciel d’admission post-bac. Puisque, jusqu’ici, la maison Education Nationale considérait que l’apprentissage ne faisait pas partie du circuit officiel qu’un bachelier pouvait suivre. On retrouve ici l’idée discrète selon laquelle l’apprentissage, c’est pour les jeunes en échec scolaire ou pour les métiers manuels niveau CAP. Un jeune qui réussit est un jeune qui ne fait pas d’apprentissage.

Cette représentation selon laquelle: apprentissage = échec scolaire est évidemment le premier obstacle à son développement en France. Qui a envie d’être stigmatisé, de porter le bonnet d’âne, en disant à ses petits camarades: j’ai le baccalauréat avec mention très bien, mais je fais mes études supérieures en apprentissage? Et combien de familles dans le 16è arrondissement se réjouissent d’entendre leur fille ou leur fils dire: je veux faire une filière en apprentissage après ma scolarité à Janson-de-Sailly?

Malheureusement, dans la mentalité française, la rime entre apprentissage et métier manuel peu qualifié est allègrement colportée par tous ceux qui veulent du bien à l’apprentissage. A l’issue de l’annonce de Manuel Valls, la FNSEA a par exemple diffusé cette vidéo:

Voici un document qui parle de lui-même, donc: l’apprentissage sert à apprendre à un jeune à monter sur une échelle ou à couper le foin. Bien évidemment, si vous voulez devenir ingénieur agronome, vous ne passez pas par la case apprentissage.

Je m’en voudrais bien entendu de stigmatiser la FNSEA, puisque la tonalité est la même dans l’ensemble des professions. Par exemple, dans le bâtiment, le secrétaire général de la CCCA-BTP, M. Malmartel, s’est senti obligé de dire: « Nous demandons, par exemple, dans le BTP, une reconnaissance de la fonction de l’entreprise notamment dans notre secteur où beaucoup de jeunes n’ont pas de projets. »

On me répondra que tous ces gens parlent de la réalité. Le problème, c’est quand même qu’ils sont recruteurs, qu’ils évoquent l’attractivité de leur secteur, et qu’il est curieux de les entendre parler de leur recrutement en le présentant comme une sorte de voie de garage où l’on apprend des savoirs sans avenir. Cette vision de « desperados » que les employeurs portent sur l’apprentissage me paraît le premier sujet de cette filière de recrutement. Dans ces conditions, comment donner envie de recourir au dispositif?

Je n’épiloguerai pas sur le mépris que l’institutions Education Nationale nourrit pour l’apprentissage, considéré comme une voie d’échec sur laquelle on oriente les jeunes qui ont des difficultés dans la formation initiale classique. Mais il est évident que la mort de l’apprentissage est, en France, déjà contenue dans cette représentation très aristocratique selon laquelle il y a ceux qui apprennent en gardant les mains propres, et ceux qui apprennent en se les salissant.

Valls évite le sujet du financement

Passons maintenant aux déceptions sur ce plan de relance de l’apprentissage.

Première déception: Valls nous sort un salmigondis sur une affaire à 200 millions d’euros, mais évite d’évoquer la terrible question de la taxe d’apprentissage.

Sur les 200 millions d’abord: joli tour de passe-passe, Manuel. Je rappelle simplement ce point inscrit en loi de finances 2014, et je me dis que le Premier Ministre est assez bon pour enfumer son auditoire, puisqu’il annonce une mesure qui était déjà votée et adoptée. Et qui équivaut quand même à la moitié de l’aide reçue illégalement par la SNCM… On ne se refuse rien, en République.

Tout ceci, bien entendu, est un écran de fumée qui cache le désastre de notre taxe d’apprentissage, à laquelle personne ne comprend rien. Sur ce point essentiel, je recommande quelques lectures qui font froid dans le dos: la page Wikipedia et la page Education Nationale consacrées au sujet.

De tout cela, il ressort que la taxe d’apprentissage rapporte environ 2 milliards par an, dont 1 milliard sert à financer directement des établissements scolaires, et 1 milliard sert à une grande machinerie totalement opaque et ingérable, composée d’OCTA, de CFA, de FNDMA, de fonds régionaux, qui laissent perplexes.

Commençons par la machinerie des OCTA et des CFA. Il y a un sacré paquet d’OCTA (organisme collecteur de la taxe d’apprentissage), qui collectent grosso modo 1 milliard d’euros pour le compte de l’Etat. Ce sont des organismes privés sur qui pèsent des obligations incompréhensibles: entre le quota et le hors quota, l’utilisation des fonds est à peu près ingérable, et explique là aussi pourquoi l’apprentissage patine. Bien malin celui qui peut comprendre où finit l’argent qu’il verse.

Je ne prends pas le temps ici d’évoquer les 250 millions du FNDMA, une invention bien française. Le FNDMA fait partie de ces étoiles cachées dans la galaxie, oubliées par tous, mais où tombe chaque année une manne dont personne ne se préoccupe.

Tout cela suffit déjà à comprendre que le premier problème de l’apprentissage en France, c’est l’opacité et la complexité de son financement.

Mais abordons la question du milliard directement versé par les entreprises aux organismes de formation de leur choix. Dans la pratique, ce milliard bénéficie à une minorité infime d’établissements, qu’on appelle les grandes écoles. Celles-ci raflent 200 millions d’euros chaque année pour abonder leur budget.

Personnellement, ce phénomène ne me gênerait pas s’il était transparent et à armes égales. Le problème vient plutôt du fait que ceux qui présentent volontiers l’apprentissage comme réservé aux cancres, et donc aux formations les moins coûteuses, sont aussi les premiers à décider de verser leur taxe d’apprentissage à leur ancienne école. Autrement dit, le système actuel de financement de l’apprentissage permet à des chefs d’entreprises issus de grandes écoles discriminantes de perpétuer cette discrimination en versant des sommes importantes à leur établissement d’origine.

Ceci explique que ces établissements se fassent une concurrence acharnée pour recevoir les fonds des entreprises.

Peut-être le silence de Manuel Valls sur la question du financement s’explique-t-il par l’important lobbying déployé par les grandes écoles pour préserver leur poule aux oeufs d’or. En tout cas, ce système très compliqué montre qu’une fois de plus, lorsque l’Etat intervient, il y a un surcroît d’inégalité sociale dans l’air… au profit du 1% le plus fortuné.

Le système ubuesque de la professionnalisation

Enfin, Manuel Valls a aussi soigneusement évité de toucher à l’autre absurdité qui pénalise l’apprentissage: sa concurrence avec la professionnalisation dans la petite galaxie de l’alternance.

Pour ceux qui découvriraient ce sujet, je leur recommande la lecture de la fiche officielle. Pour aller vite, dans la pratique, il existe deux dispositifs pour les jeunes qui veulent faire des études: l’apprentissage, qui est géré par l’Etat, et la professionnalisation, qui est gérée par les partenaires sociaux.

Qui dit gestion dit évidemment profit. Dans le cas de l’apprentissage, on vient de voir que le dispositif qui consiste à lever une taxe sur les salariés, profite fortement à un groupuscule d’entre eux: les grandes écoles. Dans le cas de la professionnalisation, le dispositif permet de nourrir l’impressionnante galaxie paritaire des OPCA, dont personne n’a pris le temps d’examiner les tenants et aboutissants. Souvenons-nous juste que, jusqu’au 31 décembre 2014, la formation professionnelle permet de financer les organisations syndicales, de salariés comme d’employeurs – et dans ce dispositif, la professionnalisation joue un rôle essentiel.

Bref, la machinerie française se sert à tous les étages sur le dos de ses pauvres apprentis qui n’en peuvent mais.

L’apprentissage, un vieux robinet à décalcariser

Bref, l’apprentissage en France ne fonctionne pas parce qu’il est trop complexe, trop vieux, trop associé dans les esprits à l’échec scolaire et à la punition de l’usine ou du chantier. Il faudrait d’urgence lui faire passer le cap du XXIè siècle, en le réorganisant sur quelques principes:

– toute formation à bac +5 devrait comporter au moins une année d’apprentissage, y compris dans le service public (pour les formations en lettres). Ce serait le meilleur moyen de revaloriser l’image de l’apprentissage,

– le financement devrait se faire selon un principe de transparence et de libre choix des entreprises, après négociation d’un accord collectif sur l’utilisation de la taxe,

– il faut supprimer le quota et le hors quota,

– la professionnalisation et l’apprentissage doivent fusionner pour former un système unique d’alternance.

Ces quelques pistes sont évidemment à enrichir. Mais il devient urgent de ne pas s’attaquer au symptôme (les entreprises recrutent moins d’apprentis) et de s’attaquer aux racines du mal (un système où trop de gens se goinfrent à l’abri des regards).

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