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Réformes du marché du travail: les syndicats de guerre las

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Face au festival d’idées pour réformer le marché du travail qui continue d’occuper le gouvernement, les syndicats sont apparus cette semaine comme lassés.

Le gouvernement continue à explorer les pistes hallucinatoires

Toujours préoccupé par les contreparties qu’il devra fournir à l’Allemagne pour ne pas devoir réviser son budget déficitaire, Manuel Valls a continué à envoyer ses ballons d’essai dans l’opinion.

Lundi dernier, Emmanuel Macron en remettait une couche sur le travail du dimanche, supposé créer des milliers d’emplois. En fin de semaine, Manuel Valls remettait la question du contrat unique sur le tapis. Cette vieille idée défendue un temps par Nicolas Sarkozy au début de son mandat et savamment enterrée par les partenaires sociaux (mouvements patronaux en tête) est une invention des économistes pour diminuer le chômage régulièrement réanimée dans des rapports officiels.

Valls a quand même pris soin de rappeler que le contrat unique n’était pas la tasse de thé des partenaires sociaux. Dommage, parce qu’Angela Merkel serait sans doute très heureuse de l’appliquer en France, et ce bonheur ferait les affaires du petit père Valls.

On notera que face à cette créativité quasi-quotidienne du gouvernement, une sorte de lassitude s’est installée. Un mois auparavant, la moindre déclaration de ce type enflammait les responsables syndicaux. Désormais, ceux-ci attendent sans angoisse la déclaration suivante avant de réagir. C’est aussi comme ça que la parole politique s’affaiblit.

Les syndicats très occupés par les allocations familiales

Il a fallu attendre la fin de semaine pour que les réactions syndicales les plus fermes interviennent, signe d’une forme de rupture dans le dialogue entre gouvernement et syndicat.

En début de semaine, les dirigeants syndicaux étaient encore polarisés sur la modulation des allocations familiales qui les a beaucoup irrités. Il faut dire que les syndicats connaissent bien mieux que le gouvernement les mécanismes de la sécurité sociale, et ils savent que la modulation des prestations signe la fin du principe de contributivité en vigueur dans notre système bismarckien. Jusqu’ici, la sécurité sociale française appliquait le principe allemand: des contributions différentes, mais des prestations égales. Avec Valls, on entre dans l’air des contributions et des prestations différentes, et ça, c’est une remise en cause extrêmement dangereuse.

Jean-Claude Mailly n’a d’ailleurs pas lésiné sur le sujet.

Si on commence à moduler certaines prestations, on risque de briser la solidarité nationale. Cette décision est une brèche dans les principes mis en place après la guerre, issus du programme du Conseil national de la résistance. Ce qui se passe avec la branche famille pourrait très bien être étendu à la banche maladie. Il y a déjà eu des projets d’instituer une modulation des remboursements des soins en fonction des revenus, ou bien encore l’idée d’instituer un forfait. J’ajouterai que ce qui se passe est dangereux pour le pacte national. Si les classes moyennes n’ont plus accès à certaines prestations, elles pourraient être tentées de vouloir quitter la Sécurité sociale si elles n’ont plus d’intérêt à continuer à cotiser. Elle pourraient vouloir se tourner vers des opérateurs privés.

Du côté de la CGC, le ton était le même. Carole Couvert a elle aussi dénigré une mesure qui frappe les classes moyennes.

Paysage bouché sur les réformes pour le gouvernement

En fin de semaine, les organisations syndicales dominantes ont fini par montrer les dents au gouvernement, mais sans véritable engouement.

La riposte est surtout venue de Laurent Berger, dans une interview au Monde où il ferme avec clarté les portes que le gouvernement avait entrouvertes.

C’est au moment où se mettent en place de nouvelles règles d’assurance-chômage signées par le patronat et validées par le gouvernement – avec des droits rechargeables qui sont une mesure incitative, dans un sens positif, à la reprise d’emploi – que certains disent, comme si rien n’avait bougé, qu’il faut renégocier. L’accord négocié prévoit des économies. Le gouvernement semble les juger insuffisantes, c’est pourtant lui qui a considéré qu’elles étaient trop importantes pour les intermittents. Où est la cohérence ? Donc calmons-nous ! Il n’y a pas de clause de revoyure et il n’y aura pas de renégociation avec la CFDT avant 2016. Un groupe de travail entre les partenaires sociaux préparera 2016.

A ces déclarations percutantes, il ajoute: « On ne va pas, tous les deux ans, refaire une nouvelle réforme du marché du travail. » On pourrait peut-être envoyer Laurent Berger discuter avec Angela Merkel.

En attendant, sans le soutien de la CFDT, on voit mal comment le gouvernement va s’y prendre pour obéir à l’Allemagne.

Le chômage repart, les syndicats se lassent

Dans cette morosité ambiante, la nouvelle hausse du chômage n’arrange les affaires de personne, ni celles du gouvernement qui prouve que ses recettes ne marchent pas, ni celles des syndicats qui ont signé des accords à la baisse sans aucun impact sur l’emploi.

FO et la CGT ont immédiatement demandé une relance de l’activité par un changement de politique pendant que la CFDT regardait le bout de ses chaussures. Dix-huit mois après l’accord glorieux sur la sécurisation de l’emploi, le passage à la caisse se révèle en tout cas très douloureux: cet accord n’a eu aucun impact sur l’emploi.

Splendeur et misère de la lutte des classes

Le hasard de l’actualité a mis côte-à-côte deux événements révélateurs du rapport complexe des Français avec la lutte des classes.

La mort accidentelle du PDG de Total, Christophe de Margerie, a brutalement révélé aux Français qu’ils pouvaient aimer et aduler certains de leurs grands patrons, et que leurs syndicats nationaux pouvaient même s’unir pour soutenir une grande entreprise du CAC40. Quelques jours plus tard, la retraite chapeaux de Gérard Mestrallet, patron de GDF, suscitait la réaction épidermique inverse, avec une avalanche de critiques sans concession, obligeant le ministre de l’Economie à intervenir.

Au fond, l’opinion publique française est à la recherche d’un grand équilibre entre le talent entrepreneurial qui a salué, et l’avarice qui est honnie.

La propriété du capital toujours âprement discutée

Au fond, il n’y a plus guère que les mouvements patronaux pour défendre becs et ongles une forme de lutte des classes où les propriétaires du capital doivent rester seuls maîtres à bord. La discussion sur l’entrée en vigueur de la loi sur l’économie sociale et solidaire concoctée en son temps par le frondeur Benoît Hamon en constitue un bon rappel.

La loi Hamon prévoit en effet que, deux fois avant une cession, un patron doit prévenir ses salariés de son intention de céder l’entreprise. Petit problème: la loi entre en vigueur au 1er novembre, et elle est promulguée en octobre. Un décret a donc prévu une dérogation à la loi supprimant le délai de prévenance de deux mois pour les cessions en cours. Cette belle innovation juridique a donné l’occasion de livrer un nouveau combat contre un dispositif qui entrave la liberté du capital.

Le président (sortant) de la CGPME s’est même fendu d’une tribune pour dénoncer les paradoxes et ambiguïtés du gouvernement, qui tantôt soutient les entreprises, tantôt les assomme avec des normes impraticables comme ce devoir d’information, ou comme le compte pénibilité. On notera toutefois que le MEDEF a laissé son vice-président Lanxade s’exprimer… Mais peut-être les relations entre Pierre Gattaz et le gouvernement sont-elles devenues si compliquées que celui-ci a souhaité prendre un peu de champ.

Discrète recomposition patronale

Le mouvement patronal est d’ailleurs en pleine recomposition, habilement cachée dans les coulisses d’une communication souvent mal maîtrisée.

D’un côté, la métallurgie s’impose de plus en plus comme le relais patronal naturel du gouvernement. L’UIMM vient d’ailleurs de signer un important accord de branche qui intègre fidèlement les plans gouvernementaux en matière d’alternance, et qui préfigure une posture claire sur les contreparties au pacte de responsabilité.

Pendant ce temps, la CGPME entame un rapprochement sans précédent avec la fédération du bâtiment, dont la posture sociale est beaucoup paternaliste et frileuse. La succession de Jean-François Roubaud devrait d’ailleurs être assurée par un homme du bâtiment, François Asselin, dont il est loin d’être acquis que l’élection facilitera les relations avec le MEDEF. Il a d’ailleurs déclaré, à propos du MEDEF:

«On ne peut pas s’aimer tout seul, il faut être deux», botte-t-il en touche, tout en reconnaissant que «ce serait tellement naturel de porter ensemble des sujets communs». Pas dupe, le candidat s’élève toutefois dans sa lettre contre ceux «qui prétendent s’exprimer en notre nom» et souhaite «amplifier encore davantage notre place dans les médias».

La CGT lost in translation

Si la CGPME passe un cap délicat, la situation n’est pas meilleure à la CGT, où le secrétaire général semble étonnamment flotter dans un costume trop grand pour lui. Le week-end dernier, il a par exemple rendu visite à sa région d’origine, la Normandie, où il s’est confondu en propos étonnants. Par exemple, en visite à l’hôpital de Caen, il a affirmé:

« Nous vivons une période complexe en matière de santé, a-t-il résumé. Il faut réfléchir à une politique qui corresponde aux personnels comme aux patients. »

Encore un effort, et Le Paon sera prêt à réécrire le Capital de Marx.

Pendant que Le Paon se livre à de la haute spéculation sur la santé, son organisation syndicale accumule les revers. Après la condamnation de certains de ses responsables dans l’affaire du Comité d’entreprise d’EDF, la CGT Taxis vient de perdre une question prioritaire de constitutionnalité sur l’arrivée des VTC. De-ci ce-là, l’ambiance se tend localement, comme à Saint-Nazaire.

Cette désorganisation de la CGT constitue peut-être le principal facteur de risque social aujourd’hui.

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