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Sivens: jacobinisme et libéralisme, les deux mamelles des Verts

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La mort tragique d’un manifestant sur le site de Sivens donne une nouvelle dimension à ce mouvement de contestation, dont les racines écologistes sont beaucoup plus proches du jacobinisme et du libéralisme qu’on le croit.

L’écologie, nouveau véhicule du jacobinisme

Dans le cas du barrage de Sivens, le mouvement écologiste donne une nouvelle illustration de l’approche profondément jacobine des dossiers, sous des dehors exactement contraires.

Sur son blog, José Bové illustre parfaitement ce dilemme.  Ainsi, dans un premier temps, José Bové soutient que: « Ce barrage est un cadeau inacceptable de l’Etat et des pouvoirs publics, seuls financeurs de l’ouvrage, à l’agro-industrie. Il correspond aux moyens de fonctionnement d’une agriculture productiviste dépassée. » L’Etat serait donc le principal responsable du projet.

Mais… dans un billet suivant, le même José Bové souligne: « Le Conseil Général avait déjà donné la mesure de son entêtement en tentant de museler les opposants par l’interdiction de l’accès à la maison forestière de Sivens où était prévu un rassemblement le weekend dernier. Il témoigne dans les faits de sa vassalisation aux maïsiculteurs et au lobby de l’agriculture intensive. »

En vérité, le sujet principal du barrage de Sivens est bien la volonté du Conseil Général du Tarn de transformer le paysage départemental sur des critères qui paraissent non conformes à l’intérêt général. José Bové, comme beaucoup d’écologistes, appelle donc l’Etat à intervenir et à ordonner l’arrêt des travaux. Cet appel à l’intervention de l’Etat se retrouve sur les autres dossiers, à Notre-Dame-des-Landes, par exemple, où le pouvoir parisien est en permanence appelé par les Verts à corriger les décisions locales.

L’embarras des Verts sur la question des territoires

La question du jacobinisme dans l’écologie est assez intéressante, parce qu’elle se présente sous une morphologie particulière, et comme l’alliance de deux contraires complexes à synthétiser.

Sur la loi de décentralisation intitulée « Modernisation de l’action publique territoriale et affirmation des métropoles », c’est par exemple le député indépendantiste breton apparenté aux Verts Paul Morlac qui a exprimé le point de vue du parti. Son intervention mérite d’être lue, car on y trouve quelques perles:

Nous redoutons les conséquences d’un affaiblissement de l’institution régionale, car les métropoles cesseraient alors d’être des pôles structurants et s’exonéreraient de toute obligation en matière d’aménagement du territoire régional. Je le répète, si les métropoles sont des organisateurs pour les territoires, elles seront utiles à ces derniers. Mais si elles se révèlent de simples aspirateurs d’activité et de population, fonctionnant sans se soucier des territoires qui les entourent, alors ce sera la fin des territoires ruraux, particulièrement en Bretagne, une région irriguée par un réseau de villes polycentrique.

En réalité, sous couvert de pratiquer la décentralisation différenciée, la parole écologiste exprime une crainte: celle de voir émerger des capitales régionales qui concurrenceraient Paris et remettraient en cause un éparpillement territorial savamment préservé par l’Etat central aujourd’hui.

C’est en ce sens que le fantasme d’une France rurale traditionnelle est jacobin: les Verts, y compris les alternatifs du type José Bové, considèrent que l’Etat en est le meilleur garant, et que le pouvoir donné aux collectivités locales constituerait son principal ennemi. Comme dans le Tarn, les collectivités pourraient bien s’aviser de transformer le paysage et de modifier les équilibres locaux.

L’écologie, véhicule libéral

Dans la critique adressée au Conseil Général du Tarn sur le dossier Sivens, les écologistes utilisent volontiers des arguments inspirés d’un libéralisme orthodoxe. Au-delà du simple fait que le barrage est entièrement financé par des fonds publics, c’est la rationalité de l’investissement qui est en cause: le fait qu’il coûte 8,5 millions d’euros d’investissement pour moins de 80 exploitations (et probablement beaucoup moins) est régulièrement mis en avant dans les prises de position de la sphère verte.

Cette attention aux finances publiques est intéressante, parce qu’elle dévoile l’attachement assez spontané des Verts à une réduction de l’intervention de l’Etat (au sens large) dans l’organisation économique. Au fond, les Verts considèrent que l’investissement public à Sivens est une aberration totalement artificielle en terme de rationalité économique.

En grattant un peu, on reconnaîtra d’ailleurs que la position globale des écologistes sur l’investissement public est plutôt hostile, et globalement plutôt axée sur le développement urbain. Dans la mouvance écologiste, on trouvera par exemple des plaidoyers de bon sens pour une réorientation des investissements publics vers l’amélioration des transports urbains parisiens.

France des villes contre France des campagnes

De fait, on peut se demander pourquoi consacrer 8,5 millions€ publics à un barrage qui aidera une poignée d’agriculteurs dans le Tarn, comme on a consacré 50 millions€ publics à un aéroport à Brive-la-Gaillarde, qui assure le transport de 60.000 passagers annuels, quand le RER B, qui assure le transport de plus d’un million de passagers… par jour, soit 7.000 fois plus de passagers qu’à Brive, n’a pas deux milliards€ (soit 40 fois l’investissement de Brive qui sert 7.000 fois moins…) pour avoir une voie dédiée entre la gare du Nord et le Châtelet, ce qui pénalise tout le trafic Nord-Sud en Ile-de-France…

En réalité, l’écologie est, sous ses dehors « ruralistes » et régionalistes, un espace dominé par la France urbaine, avec une idéologie d’essence jacobine et libérale, ce qui n’est pas forcément fait pour déplaire. En revanche, ce positionnement tente une synthèse amusante avec des courants alternatifs, et personne ne connaît encore le dosage final qui s’imposera.

6 commentaires

  1. BA dit

    Je ne suis pas d’accord : en France, l’idéologie des écologistes est anti-jacobine. Depuis 1974, l’idéologie des écologistes a toujours affaibli l’État central :
    – vers le bas : les écologistes ont toujours voté « oui » à toutes les lois de décentralisation
    – vers le haut : les écologistes ont toujours voté « oui » à tous les traités européens, qui transfèrent de plus en plus des pouvoirs de l’Etat central vers Bruxelles ou vers Francfort.
    En clair :
    Les écologistes français sont anti-jacobins.

    • Eh bien, c’est un peu ce que j’ai essayé de dire dans l’article… Ils ont cette posture, mais ne manquent pas une occasion de demander à l’Etat d’intervenir pour corriger les décisions locales. C’est curieux quand même.

  2. Gus dit

    L aéroport ND des Landes est un aéroport d intérêt national de la compétence de l état
    Je souscris avec ba sur le fond idéologique des verts
    J y ajoute le côté libertarien
    Ce sont de parfaits idiots utiles du système européen actuel un peu comme les démocrates-chrétiens d ailleurs
    On peut être écolos sans être verts même si je ne désapprouve pas tout ce qu ils disent
    Il est vrai que leur vision ruraliste les conduit a finalement favoriser paris cet ennemi dont ils ont tant besoin

  3. JD dit

    Peut-être aussi que les écolo de méfient (à juste titre) dans ces deux dossiers d’une démocratie locale défaillante car entachée par de nombreux conflits d’intérêt.
    Sur ce thème le parallèle entre l’aéroport NDDL et Sivens est assez intéressant.
    Je vous renvoie à un article récemment publié par le Monde http://www.lemonde.fr/planete/article/2014/11/03/barrage-de-sivens-un-dossier-entache-de-conflits-d-interets_4517419_3244.html
    Le jacobinisme contre le clientélisme…

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