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Marche républicaine: pourquoi j’irai en lisant Pascal

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La marche républicaine prévue pour le 11 janvier à Paris a déjà fait l’objet de nombreux appels au boycott. En lisant les textes supposés justifier ce choix, je n’ai pu m’empêcher de penser aux naïfs, aux demi-habiles et aux habiles de Pascal. C’est en souvenir de ce très grand texte de notre histoire philosophique que je voudrais expliquer les bonnes raisons qu’il y a d’y participer.

Les naïfs y seront récupérés et manipulés

Il y a une première raison propre aux naïfs, d’aller à cette manifestation – raison que je ne condamne pas, d’ailleurs: il s’agit de manifester son émotion après les 3 sanglantes et de communier avec le peuple français dans une célébration mystique de notre unité face à l’adversité. J’utilise bien entendu délibérément un champ lexical emprunté à la religion pour donner sens à la manifestation de demain. Il ne fait aucun doute pour personne qu’il y a une dimension évidemment symbolique, et même sacrée dans la participation à la marche républicaine: il s’agit, pour chacun des participants, d’affirmer à un moment donné son appartenance à un corps supérieur que j’appellerai volontiers le peuple français.

Les Républicains se souviendront en effet, demain, dans les rues de Paris, des propos de Rousseau, notre glorieux rédacteur du contrat social, sur la fête du peuple genevois (on lira ici la dernière note en bas de page de la Lettre à d’Alembert sur l’article Genève, de l’Encyclopédie):

Je me souviens d’avoir été frappé dans mon enfance d’un spectacle assez simple, et dont pourtant l’impression m’est toujours restée, malgré le temps et la diversité des objets. Le Régiment de St. Gervais avait fait l’exercice, et, selon la coutume, on avait soupé par compagnies; la plupart de ceux qui les composaient se rassemblèrent après le soupe dans la place de St. Gervais, et se mirent à danser tous ensemble, officiers et soldats, autour de la fontaine, sur le bassin de laquelle étaient montés les Tambours, les Fifres, et ceux qui portaient les flambeaux. Une danse de gens égayés par un long repas semblerait n’offrir rien de fort intéressant à voir; cependant, l’accord de cinq ou six cents hommes en uniforme, se tenant tous par la main, et formant. une longue bande qui serpentait en cadence et sans confusion, avec mille tours et retours, mille espèces d’évolutions figurées, le choix des airs qui les animaient, le bruit des tambours, l’éclat des flambeaux, un certain appareil militaire au sein du plaisir, tout cela formait une sensation très vive qu’on ne pouvait supporter de sang-froid. Il était tard, les femmes étaient couchées toutes se relevèrent. Bientôt les fenêtres furent pleines de spectatrices qui donnaient un nouveau zèle aux acteurs; elles ne purent tenir longtemps à leurs fenêtres, elles descendirent; les maîtresses venaient voir leurs maris, les servantes apportaient du vin, les enfants même éveilles par le bruit accoururent demi-vêtus entre les pères et les mères. La danse fut suspendue; ce ne furent qu’embrassements, ris, santés, caresses. Il résulta de tout cela un attendrissement général que je ne saurais peindre, mais que, dans l’allégresse universelle, on éprouve assez naturellement au milieu de tout ce qui nous est cher. Mon père, en m’embrassant, fut saisi d’un tressaillement que je crois sentir et partager encore. Jean-Jacques, me disait-il, aime ton pays. Vois-tu ces bons Genevois; ils sont tous amis, ils sont tous frères; la joie et la concorde règne au milieu d’eux.

Rousseau nous décrit bien ici, à sa manière, la fête républicaine à laquelle nous sommes conviés demain: cette communion dans une émotion, même si, en l’espèce, la fête est lugubre et la communion tragique. Elle n’en reste pas moins un moment d’unité républicaine auquel on ne croyait plus guère, mais que l’on attendait de longue date.

Sans surprise, le Front National a décidé d’organiser des contre-marches en province: le Front National n’aime pas l’héritage de la Révolution Française, et ce grand geste de rassemblement dans l’expression d’une volonté générale est trop marqué (inconsciemment bien sûr) du sceau de la Révolution pour recueillir les faveurs du dernier parti légitimiste français. Les nostalgiques plus ou moins avoués de l’Ancien Régime préféreront toujours l’oeuvre girondine, l’exaltation des provinces, de la terre, à la célébration unitaire qui rappelle trop la Fête de la Fédération de Robespierre.

A tous ces naïfs qui viendront dire leur amour d’un peuple français libre, je rends hommage en leur disant: oui, bien sûr, vous serez manipulés par le pouvoir. Pour un François Hollande, pour un Manuel Valls, cette marche est une formidable occasion de reprendre du poil de la bête et de regagner de l’autorité. Pour le complexe militaro-industriel qui rêve de vendre au monde entier une panoplie d’armes anti-terroristes, cette marche est une aubaine: elle légitime une logique guerrière, des contrats nouveaux, des mesures d’exception qui seront bonnes pour les affaires.

Adresse aux demi-habiles

Tous ces dangers, je les ai lus sans les découvrir.

Nous savons depuis longtemps (et bien avant la démocratie!) que le terrorisme est la meilleure façon de justifier la Terreur. Là encore, relisons l’histoire de notre Révolution. Il ne faut pas en savoir beaucoup pour se souvenir que les décrets sur les suspects sont nés du terreau de la peur. Tout gouvernement blessé, menacé par une force alternative, suspend tôt ou tard les libertés pour imposer un ordre lui-même terroriste.

Sur ce sujet, la France a déjà marqué des points, et singulièrement sous la gauche molle que François Hollande incarne. Plusieurs textes récents ont autorisé la mise à sac de la vie privée sans aucun contrôle judiciaire. Le secret de la correspondance n’existe plus en France sur le Net, et les massacres de ces derniers jours ne devraient pas contribuer à assainir cette grave mise en danger des libertés publiques.

Il faut donc rendre grâce aux demi-habiles qui préconisent un peu partout de « boycotter » la marche républicaine. Ils sont des lanceurs d’alerte dont l’opinion a besoin pour veiller à poser dans limites à son consentement. Il est bon que des veilleurs rappellent au pouvoir que nous ne sommes pas dupes. Dans l’espèce qui nous occupe, le fait d’avoir plus ou moins explicitement exclu le Front National de la marche était une opération bassement politicienne. Le fait d’inviter la terre entière à manifester, y compris des décideurs qui se sont illustrés ces dernières années par leur capacité à décider des boucheries barbares sur des populations civiles n’est pas plus glorieux. Pour les dirigeants européens, la manifestation de Paris apparaîtra d’ailleurs, à coup sûr, comme une ultime chance d’éviter l’éclatement de cette absurde construction communautaire qui nous étouffe économiquement.

Merci donc à ces demi-habiles de nous mettre en garde, même si je regrette chez eux ce que j’appellerais un conspirationnisme larvé. Que l’émotion produite par les attentats bénéficient au pouvoir légal est une évidence. Que certains suggèrent un rapport d’effet à cause (à savoir que les tueries aient pu être décidées par le pouvoir pour nous pousser à la guerre) ne me paraît pas de bon aloi. Je comprends mal que des gens intelligents pratiquent les sophismes et insinuent des accusations aussi graves sans y apporter de preuve. J’ai lu notamment des phrases qui me gênent sur un prétendu machiavélisme du pouvoir en France dans cette affaire: il est des rapprochements factuels qui me semblent très malhonnêtes.

Participons habilement à la marche républicaine

Ces mises en garde nous les connaissons. Mais elles ne me semblent pas justifier le boycott de la marche républicaine, à condition que nous nous souvenions que cette marche est un début et non une fin.

Si François Hollande et Manuel Valls imaginent que la réussite prévisible de cette marche les exonère de toute remise en cause démocratique, il y a bien entendu erreur, et c’est à nous de la signifier. Et c’est vrai qu’on imagine bien les deux loustics considérer qu’ils bénéficient d’une sorte d’état de grâce, et d’un répit inespéré grâce auquel le système moribond dans lequel nous vivons serait reparti pour un tour.

De cet immobilisme, nous ne voulons pas entendre parler. La France a besoin de véritables réformes démocratiques pour retrouver son équilibre. Elle est aujourd’hui dirigée par quelques coteries aristocratiques sans aucune imagination qui doivent partir et céder la place à un profond renouveau. En France, tout est à reprendre: le fonctionnement même du régime doit changer. Le Sénat doit disparaître, l’Assemblée Nationale doit entrer dans un système de mandat impératif. La baudruche de l’Etat doit être dégonflée, les impôts doivent baisser et les fonctionnaires doivent être responsabilisés par une suppression du statut. Les blocages doivent être vaincus: l’administration doit devenir transparente, les citoyens doivent connaître clairement l’utilisation de leurs impôts et en demander raison. Les jeunes en doivent plus se sacrifier pour les avantages acquis des anciens.

Tous ces éléments, il ne peut être question de les oublier sous prétexte d’attentat. Et pour le gouvernement, il ne peut s’agir de les occulter parce que de nombreux Français lui ont manifesté un soutien face au péril.

Les gens habiles noteront ici que la marche républicaine a de nombreuses vertus pour convaincre le gouvernement de réformer le pays: elle montrera que les Français ne sont pas aussi résignés qu’on le croyait. Et elle rappellera qu’ils sont capables de battre massivement le pavé pour défendre leur cause.

Cette force-là, utilisons-la intelligemment pour faire avancer la cause de notre pays.

 

 

Un commentaire

  1. sil dit

    Sans être complotiste ni boycotteur, il y a d’autres raison d’être sceptique. Par ailleurs, cette marche ne concerne nullement les impôts ou toute autre considération concernant la gestion de la France, je crois que vous vous faites des illusions en pensant que cette marche récupérée selon votre sauce puisse changer ces aspects qui relèvent d’autres démarches :

    « Appliquée à l’actualité française, l’étude de J. Butler apporte un éclairage sur la réaction officielle et dominante – c’est-à-dire « humaniste » et « compatissante » – au drame de la rédaction de Charlie Hebdo. Cette analyse invite à se décentrer et à s’interroger sur les effets de ces discours et gestes de compassion. Or il n’est pas certain que les effets mis en avant par les partisans de ce discours soient les plus importants. On nous explique que ces discours de sympathie et ces gestes de compassion peuvent aider les familles de ce drame à accomplir leur deuil. Mais ces familles (et les lecteurs de Charlie Hebdo qui ont noué des liens d’attachement à ces victimes) ne préféreront ils pas faire ce travail dans l’intimité ? »

    http://blogs.mediapart.fr/blog/mathiasdelori/080115/ces-morts-que-nous-n-allons-pas-pleurer

    Même des dessinateurs de CH voient cette marche d’un mauvais œil, je pense qu’ils ont raison, je pense que Cabu ou Wolinski auraient probablement trouvé ridicule tout ce battage, qu’ils en auraient fait des dessins cinglants :

    http://www.francetvinfo.fr/economie/medias/charlie-hebdo/des-dessinateurs-de-charlie-hebdo-denoncent-les-recuperations_793555.html

  2. pratclif dit

    Oui pour tout. Pour l’émotion partageons avec les autres peuples victimes de la barbarie islamiste et leur nouveau logiciel pour nuire! La fillette de 10 ans qu’ils ont envoyée se faire exploser dans un marche au Nigeria faisant une vingtaine de morts .

  3. Concernant le dégonflement de la baudruche de l’état… les communes et les intercommunalités s’émeuvent de la baisse des dotations liées aux milliards d’économies annoncées…; certaines seront contraintes d’augmenter les impôts locaux. Donc dégonfler une baudruche et en regonfler un autre.

  4. Antoine Montant dit

    Je me souviens qu’un jour (il y a 8 ou 9 ans), dans les rues de Paris, j’ai été interpellé par de jeunes étudiants de Sciences PO qui faisaient des interviews sur la réforme des institutions. On parlait déjà, encore, de la fracture entre les politiques et le peuple. Je leur ai dit : instaurons le mandat impératif. J’ai eu la facheuse impression qu’ils ne savaient pas de quoi je parlais.

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