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Clic-P, accélérateur de mutation syndicale

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Clic-P (Comité de liaison intersyndicale de Paris, créé en 2010) est un sigle bien connu et redouté dans la branche du commerce, mais peu identifié ailleurs. Cette intersyndicale parisienne a remporté de nombreuses victoires judiciaires contre les ouvertures de magasins le dimanche. Cette success story constitue un véritable défi pour le syndicalisme classique, voire un objet de répulsion. La mise sous tutelle de l’une de ses composantes, cette semaine, par la CFDT, en a donné une nouvelle preuve. En fait, Clic-P est un accélérateur de toutes les mutations syndicales au vingtième-et-unième siècle.

Clic-P, accélérateur de fusion syndicale

La première marque de fabrique de Clic-P est d’être une intersyndicale qui avance groupée. Elle rassemble sous une même étiquette qui agit de concert les sections CGT, CFDT, CFE-CGC, SUD et UNSA du commerce parisien. Ceux-ci se sont dotés d’une structure pilotée par Karl Ghazi, de la CGT Commerce (parisien, toujours…) qui agit pour leur compte, et qui coordonne l’activité syndicale.

Cette capacité à rassembler au-delà des étiquettes irrite profondément les états-majors confédéraux. Ils n’ont d’ailleurs de cesse de faire la guerre à cette formule qui pointe du doigt l’inefficacité de la division syndicale en France.

La dernière péripétie en date, subie par Clic-P, est la mise sous tutelle de la section CFDT par la confédération, révélée par le Canard Enchaîné. Officiellement, il s’agit de régler des problèmes de gestion interne, mais l’enjeu est tout autre: la remise au pas d’une section locale qui a le pouvoir d’entraver la mise en oeuvre de la loi Macron et de ses dispositions sur le travail dominical.

Les autres confédérations ont eu la même attitude. En avril 2014, la fédération du commerce de la CGT a désaffilié les adhérents de son syndicat parisien. Quelques mois auparavant, FO avait officiellement quitté le Clic-P, sous le prétexte que l’une des autres composantes avait quitté la CFTC pour rejoindre l’UNSA, jugé casus belli par la confédération.

Dans la pratique, le Clic-P est une épine dans le pied syndical, car il montre qu’une intersyndicale peut défendre bien plus efficacement les salariés que la division syndicale actuelle. D’une certaine façon, Philippe Martinez a fait écho à ce sujet en déclarant sur Europe 1 qu’il y avait trop de syndicats en France. Cette question avait été ouverte lors de la délibération sociale de 2008 sur la représentativité syndicale, et laissée en désuétude depuis lors.

Clic-P, accélérateur de déconcentration syndicale

Clic-P a lancé en 2013 une « croisade » intersyndicale contre le travail du dimanche en région parisienne. Cette capacité à agir a montré que des unions locales pouvaient se mobiliser bien plus efficacement qu’une confédération ou une fédération.

Pour les organisations syndicales, cette opération constitue un véritable défi. Les confédérations sont en effet à la recherche permanente d’une centralisation du pouvoir et sont en tension constante avec leurs fédérations ou unions locales adhérentes.

De façon très emblématique, la CFDT avait d’ailleurs produit un intéressant rapport sur le sujet en 2009. Il comportait notamment ce paragraphe:

C’est donc en partant des besoins des salariés et des mandatés des collectifs de travail que doit se mettre en place un fonctionnement flexible et réactif de l’organisation. Un mode de fonctionnement en réseau (et non uniquement pyramidal) basé sur la coopération et la subsidiarité et où chacun joue la transparence. Un réseau maillant l’ensemble des sections syndicales (dont la responsabilité et l’autonomie devront être précis) et dont la confédération est la tête de pont. Il part du plus près du terrain en posant à chaque niveau la question : « qu’est-ce qui est utile aux sections et aux salariés ? » ; « qu’est-ce qui a déjà été fait, que reste-t-il à faire ? ». Et quand un niveau de l’organisation a fait, aucun autre ne le fait à son tour.

Un an plus tard, la création de Clic-P devenait, pour la CFDT, un travail pratique d’application de ce texte… avec les difficultés que les multiples mises sous tutelle de la section parisienne du commerce ont illustrées. Clic-P constitue en effet un exemple quasi-académique de perte de pouvoir du niveau confédéral au profit du niveau local, qui se structure en personne morale pour agir.

Clic-P, accélérateur d’efficience syndicale

L’autre originalité de Clic-P est d’avoir concerté une action syndicale redoutablement efficace en dehors des modes traditionnels utilisés par les fédérations et les confédérations. Clic-P s’est en effet systématiquement appuyé sur des saisines judiciaires pour faire plier les employeurs, sans recourir aux grèves ni aux mouvements de protestation.

Si cette action vient de subir quelques revers avec la décision du Conseil d’Etat sur l’ouverture le dimanche des magasins de bricolage, elle n’en reste pas moins emblématique d’une tentative innovante de mutation dans le combat syndical.

Pour les confédérations, cette innovation constitue bien entendu un danger. Si le syndicalisme français se mettait à renoncer au dogme de l’action collective pour entrer dans une logique de combat judiciaire et, au fond, légaliste, c’est l’anarcho-syndicalisme qui s’en trouverait tout à coup ringardisé.

Les organisations syndicales pourront-elles longtemps faire la sourde oreille à cette évolution?

Clic-P, synthèse des évolutions syndicales à venir?

Moins de syndicats, mieux déconcentrés, et plus déterminés à agir sans référence aux postures collectives traditionnelles? Ce visage-là du syndicalisme synthétise bien les « sujets » confédéraux français. La représentation des salariés français doit-elle continuer à se référer, peu ou prou, à la Charte d’Amiens et à son mythe du grand soir collectif, ou bien doit-elle devenir à la fois pragmatique et incisive.

Les réponses sont encore à venir…

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