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La BCE face à une faillite de la Grèce le 9 avril

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La Banque Centrale Européenne (BCE) s’est imposée comme le principal levier de pouvoir en Europe avec son « assouplissement monétaire », dont l’objectif est de relancer l’inflation et la croissance. Mais celui-ci n’est-il pas en train d’échapper à ses inventeurs, à la manière de la créature de Viktor Frankenstein? Et que fera la BCE si la Grèce fait faillite le 9 avril?

Des résultats fulgurants

En quinze jours, la Banque Centrale a déjà injecté plus de 26 milliards d’euros dans l’économie européenne par un rachat massif de dettes souveraines, sur un objectif de 1.000 milliards. Le bilan de la banque a augmenté de près de 16 milliards. Cette potion magique a déjà produit une chute de l’euro vertigineuse (une trentaine de points presque immédiatement) qui réjouit les exportateurs. Dans le même temps, la BCE poursuit son soutien au crédit bancaire par son programme dit LTRO et par des taux de détention négatifs, qui encouragent les banques à ne pas immobiliser leurs liquidités auprès d’elle. Cette mesure se justifie d’autant plus que le crédit bancaire au secteur privé a encore baissé de 0,1% en février.

Pour Mario Draghi, l’ampleur du mouvement et la montée des cours de bourse constituent des éléments de satisfaction à tel point que les banquiers centraux américains ont commencé à s’en inquiéter.

Le programme de la BCE « a un impact plus important sur les marchés de capitaux et a un impact plus important sur les anticipations d’activité économique en Europe que ce que beaucoup attendaient », a déclaré Stanley Fischer en réponse à une question après un discours à New York.

L’inflation va-t-elle revenir en force?

L’intervention massive de la BCE risque-t-elle de produire plus de déséquilibres qu’elle n’en supprimera? Certains commencent à le craindre ouvertement, et pronostiquent une inflation supérieure à 2% en 2017. L’euro de situe en tout cas d’ores et déjà très au-dessous du cours plancher anticipé par la BCE, et pourrait continuer sa dégringolade en passant sous la barre de la parité avec le dollar.

Si cette tendance se confirmait à long terme, les importations se renchériraient et l’inflation risquerait de dépasser rapidement le taux plafond prévu par les traités. A moins, bien entendu, que les pays émergents qui fabriquent l’essentiel de nos importations ne soient touchés par une crise majeure, liée, par exemple, à la remontée des taux américains: il est à peu près que la Réserve Fédérale américaine renforcera l’attractivité du dollar en relevant ses taux directeurs en juin. Ce mouvement de balancier devrait affaiblir durablement les monnaies des pays émergents et limiter la casse en matière de balance des paiements.

Des déséquilibres financiers systémiques à prévoir

En achetant massivement des dettes souveraines, la BCE prive les investisseurs privés, y compris les institutionnels (les fameux zin-zin) de leurs gourmandises habituelles. Ceux-ci partent donc à la chasse de tout ce qui peut apporter du rendement. Les sociétés foncières sont les premières bénéficiaires de ce mouvement.

«Elles ont gagné 26 % en 2014, et encore 20 % depuis le début de l’année, parce qu’elles offrent, grâce aux loyers, plus de 3 % de dividendes et peuvent, grâce à des bilans assainis, profiter des taux bas pour emprunter à bon compte et acheter des actifs», relève Laurent Denize, codirecteur des investissements chez Oddo AM.

Tous ceux qui se serrent la ceinture pour payer leur loyer à prix d’or apprécieront le petit geste…

Pour les « institutionnels » français et notamment les gestionnaires d’assurance-vie, la pilule se révèle amère. Les rendements sur les fonds en euros s’effondrent, grignotant d’autant les bénéfices qui permettent de reconvertir les placements.

Donc, paradoxalement, plus les taux sont bas, plus les assureurs sont contraints d’investir sur les taux. Cela risque de peser sur leur solvabilité et même de créer à terme un risque commercial où les compagnies d’assurances ne seront plus en mesure d’honorer leur passif. C’est évidemment le scénario du pire.

Tiens, tiens! le scénario du pire… En tout cas, la relance de l’inflation est forcé antagoniste de l’intérêt des rentiers et des épargnants.

La BCE exposée à hauteur de 104 milliards en Grèce

Même la BCE semble exprimer quelques soucis quant au risque qu’elle prend en quittant sa tranchée et en partant à l’assaut des collines adverses. Sa principale préoccupation s’appelle « Grèce », où la situation financière ne s’améliore pas.

La première banque du pays, la Banque Nationale de Grèce, a annoncé une perte d’un milliard d’euros au quatrième trimestre 2014. Cette mauvaise nouvelle illustre la fragilité des banques grecques à un moment où l’Etat grec lui-même commence à voir à l’oeil nu la banquise de la faillite s’approcher.

Le danger qui grandit a le don d’angoisser Mario Draghi, qui a proposé aux Grecs de se bouger un peu le train.

« L’exposition de la BCE à la Grèce s’élève à 104 milliards d’euros, soit 65% de son PIB. Il s’agit de la plus grande exposition dans l’ensemble de la zone euro. La BCE ne crée par de règles pour la Grèce, nous les appliquons. Nous avons levé la dérogation après que ses obligations soient passées en-dessous du seuil que nous acceptons comme garantie. Nous avions conclu la dérogation l’an dernier lorsque nous nous attendions à une révision complète du programme de réformes économiques et au décaissement des prêts.

En conséquence, Draghi a expressément demandé aux banques grecques d’arrêter d’acheter de la dette grecque en même temps que l’Eurogroupe bloquait la restitution de 1,2 milliards d’euros à la Grèce. Dans le même temps, la BCE relevait son plafond d’aide d’urgence aux banques grecques pour éviter la faillite immédiate du pays. Celui-ci atteint désormais 71 milliards.

Il faut dire que la BCE joue gros en cas de défaut de paiement de la Grèce. On voit mal comment un accident de ce genre ne balaierait pas l’ensemble des économies mondiales, à commencer par l’économie européenne.

Inquiétante hémorragie financière en Grèce

Il faut dire que la situation grecque a de quoi donner des sueurs froides, puisque l’hémorragie financière continue dans une apparente passivité du gouvernement grec et de ses partenaires européens.

La visite d’Alexis Tsipras à Angela Merkel en début de semaine l’a confirmé: ni Tsipras ni Merkel ne semblent désireux de faire le premier pas en faveur d’une résolution de la crise. Si la chancelière allemande a cherché à donner une image plus positive de son approche du dossier, elle n’a rien lâché sur le fond et, selon les observateurs, la conversation n’a porté sur aucun dossier concret.

Alors que Martin Schulz et Jean-Claude Juncker multipliaient les déclarations optimistes, rejoints, une fois n’est pas coutume par Jeroen Dijsselbloem, président de l’Eurogroupe, les retraits de capitaux continuaient dans le pays à une vitesse hallucinante.

L’étude de Deutsche Bank indique que depuis le début de l’année, les recettes fiscales grecques seraient inférieures de 1 milliard d’euros aux prévisions, et que les banques grecques manquent de liquidités, malgré l’aide d’urgence de la BCE. Les retraits de dépôts bancaires ont repris de plus belle en Grèce, et ont atteint 400 ME pour la seule journée du 18 mars, au plus haut depuis le 20 février, ce qui pourrait obliger le gouvernement à instaurer un contrôle des mouvements de capitaux en Grèce, selon cette étude.

A ce rythme, les marchés murmurent que la Grèce devrait faire faillite le 9 avril…

Le gouvernement Tsipras dans une logique hors sol

Pendant ce temps, le gouvernement Tsipras apparaît toujours dans une logique hors sol, comme si la menace d’une faillite de la Grèce concernait plus ses partenaires européens que lui-même.

Tsipras, qui répète à l’envi que le scénario du Grexit ne lui convient pas, a finalement consenti à présenter à ses partenaires européens la liste des réformes qu’il entend mener pour assainir la situation du pays. A ce stade, cette liste paraît encore très évasive, et elle permet d’atteindre un excédent budgétaire de 1,5% du PIB qui paraît bien illusoire. Tsipras affirme en tout cas pouvoir dégager 3 milliards d’euros de recettes nouvelles sans prendre de mesures récessives, et notamment sans couper dans les dépenses publiques.

A n’en pas douter, cette liste devrait à nouveau susciter la méfiance des partenaires européens de la Grèce, qui y verront rapidement une façon nouvelle de gagner du temps.

Dans le même temps, en effet, Tsipras semble vouloir réformer unilatéralement, mais à une vitesse de sénateur. Une réforme fiscale est par exemple en préparation pour le deuxième semestre de 2015, soit plus de six mois après l’arrivée du nouveau gouvernement! Celle-ci devrait instituer un impôt sur la fortune immobilière, mais ne comporterait pas un relèvement du seuil d’imposition (fixé aujourd’hui à 9.500 euros, Tsipras avait promis son relèvement à 12.000 euros). Parallèlement, le remboursement des dettes fiscales, qui s’élèvent à 74 milliards d’euros (40% du PIB), patine…

La Grèce se tourne-t-elle vers Poutine?

Tsipras ne se contente pas d’emmener l’Europe sur une piste savonneuse économiquement. Il commencer aussi à jouer avec un feu très dangereux en termes géopolitiques.

La Grèce est par exemple le seul pays européen, avec la Hongrie, à s’opposer frontalement au projet d’Union de l’énergie présenté la semaine dernière au sommet européen.

« Nous ne remettons pas en question les objectifs déclarés de l’Union de l’énergie, mais nous doutons que les moyens proposés suffisent. Ils pourraient aussi finir par renforcer les inégalités et la situation sociale et économique douloureuse qui domine la zone euro et l’Europe en ce moment », a estimé le ministre de l’Énergie, de l’Environnement et de la Reconstruction productive, lors du forum sur l’énergie d’Athènes.

Un des éléments clés de l’Union de l’énergie est que tout accord énergétique conclu entre un pays membre et un pays hors UE doit être préalablement examiné par la Commission européenne. La Russie a toujours insisté pour que ces accords restent confidentiels.

L’UE pourrait également diversifier ses sources d’énergie grâce au corridor Sud pour le gaz, afin de limiter sa dépendance énergétique vis-à-vis de Moscou.

Tout comme Viktor Orbán, le Premier ministre hongrois, le ministre grec a clairement annoncé qu’une telle mesure serait contraire à la souveraineté nationale du pays et excluait de fait toute forme de « flexibilité » quant à la mise en place de politiques énergétiques respectant les intérêts nationaux.

« La Grèce ne deviendra pas un pion de l’UE et ne servira pas ses choix ou des coupes énergétiques unilatéraux, au nom de la soi-disant diversification des sources d’énergies européennes », a souligné Panagotis Lafazanis.

Plusieurs signaux de ce type sont envoyés par la Grèce: la relation stratégique avec la Russie devient un enjeu complexe à concilier avec l’appartenance à l’Union. Certains ont notamment commencer à mettre en question le rôle de la Grèce en cas de conflit entre la Russie et l’Europe.

On notera d’ailleurs avec amusement que Tsipras rencontre Poutine le 8 avril, veille du jour où la Grèce doit faire faillite…

Ajoutons à cela que la Grèce commence à construire une relation durable avec la Chine

Tout cela sent décidément très mauvais!

L’Europe bouffée par les intérêts particuliers

Dans cette débandade hellénique, l’Europe peine de plus en plus à endiguer les intérêts particuliers. Partout, les lobbies et les intérêts nationaux triomphent des logiques communautaires qui pourraient restaurer la crédibilité de l’Union.

On notera avec amusement, par exemple, que le rapport d’experts sur les radiofréquences et leurs effets néfastes sur la santé est attaqué pour les conflits d’intérêt qui entachent les membres du comité de rédaction.

Sur la question du TTIP, c’est le FMI qui est venu au secours de l’ouverture et de la transparence:

Si ce futur traité suscite en Europe des craintes de déréglementation généralisée, le Fonds s’inquiète, lui, que ce texte, comme celui négocié entre les États-Unis et la région Asie-Pacifique (le TPP), n’aboutisse « à une fragmentation » du commerce mondial.

Afin d’éviter une telle issue, le FMI assure que ces deux accords doivent « minimiser la discrimination » vis-à-vis des pays qui n’en sont pas signataires et éviter ainsi« l’impression que le commerce ne progresse que pour un ‘club’ privilégié de pays ».

Au passage, certains think tanks français s’agitent pour promouvoir les bienfaits de ce traité décrié.

Du côté du numérique, le commissaire européen a finalement renoncé à un marché unique et s’est rendu à l’influence de l’industrie cinématographique, qui veut préserver la territorialisation des droits d’auteur.

L’annonce d’un protectionnisme européen sur l’acier a sans doute couronné le renoncement de plus en plus évident aux idéaux libre-échangistes et transparents de l’Acte Unique de 1986.

 

 

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