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Euro: le beau spectacle d’une union monétaire en déroute…

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La prévisible débandade de l’euro dans les jours à venir devrait contribuer de manière majeure à la théorie des zones monétaires optimales dégagées dans les années 60 par l’économiste Mundell. L’euro valide en effet l’idée selon laquelle une zone monétaire ne peut fonctionner sans convergence des politiques économiques: le laxisme grec est difficilement compatible avec la rigueur allemande… Mais ce sont surtout les conditions de sortie d’une zone monétaire qui vont être éclairées.

Euro: même Moscovici n’y croit plus!

Depuis plusieurs mois, ce blog raconte, semaine après semaine, comment la ligne de flottaison de l’euro prend l’eau. L’un de mes papiers d’octobre qui annonçait les difficultés de la monnaie unique m’avait d’ailleurs valu quelques sarcasmes dans les couloirs du pouvoir: les Diafoirus qui nous dirigent trouvaient grotesque l’idée que l’euro puisse avoir une fin proche, et n’avaient pas mots assez méprisants pour tous ceux qui affirmaient cette idée.

On se consolera facilement: les mêmes qui, en octobre, jugeaient ridicule l’annonce d’une fin de l’euro trouvaient parfaitement minable et populiste, il y a trois ans, la revendication d’une dévaluation de l’euro. Depuis que l’euro s’est déprécié de 30% en quelques jours, ces petits marquis ne manquent pas une occasion de se louer de cette évolution. C’est tout le problème de la classe dirigeante française: elle se croit supérieurement intelligente, mais elle se contente de s’incliner devant ce qui existe sans avoir la moindre idée sur les bonnes décisions à prendre. En s’attribuant toujours la paternité des bonnes décisions qu’elle combattait la veille.

Le parangon de ces petits marquis n’est autre que le duc Moscovici, grand idéologue de l’euro, qui déclare désormais:

« Un retrait de la Grèce de la zone Euro aura des conséquences négatives, pour ses membres »

On notera que Moscovici n’est désormais plus cité que sur les médias iraniens. Soit plus personne ne l’écoute en Europe, soit l’annonce qu’il vient de faire paraît tellement incroyable aux médias européens qu’aucun d’entre eux n’a voulu l’écouter.

En tout cas, une chose est désormais acquise dans les couloirs du pouvoir européen (le seul, le vrai, pas celui des postures creuses de l’Elysée): la Grèce va sortir de la zone euro.

L’euro, victime du mythe de la supériorité germanique

La Grèce n’est évidemment pas la seule cause d’une disparition programmée de l’euro, elle en est seulement l’occasion ou le catalyseur. Disons-le, d’ailleurs: l’euro mettra plusieurs années avant de finir son agonie. Mais Tsipras pourra facilement revendiquer la paternité de son plongeon dans un coma irréversible qui la réduira au rang de fiction végétative.

Tsipras procède-t-il sciemment à cette mise en état de mort cérébrale? Beaucoup, dans les rangs de l’extrême gauche et de l’extrême droite françaises le croient, selon une tendance complotiste discrète qui veut que l’histoire soit forcément le fruit d’une volonté. Personnellement, je pense que Tsipras est un apprenti sorcier qui procède plus par forfanterie et par incompétence, aidé par son disciple Varoufakis, que par volonté délibérée.

Tsipras imagine sincèrement que l’Europe, et singulièrement l’Allemagne, vont céder à sa menace de pousser sur le bouton nucléaire de la faillite si 7 milliards d’euros ne tombent pas dans son escarcelle sans contrepartie sincère et crédible. Il suppose que ses partenaires font des choix intelligents. C’est son défaut: il croit, sans se l’avouer au mythe de l’Allemagne rigoureuse, capable d’anticiper, de faire des bons choix. Au fond, Tsipras a intégré cette absurde invention de la supériorité de la race aryenne.

Les semaines qui viennent vont nous prouver que la race germanique est en réalité un agrégat de gros rustauds barbaresques, incapables de comprendre le monde tel qu’il fonctionne, et incapables de penser plus loin que des poissons rouges. Les Allemands sont en effet convaincus qu’ils seront gagnants en attendant patiemment la faillite de la Grèce et en la mettant ce jour-là hors de la zone euro avec force de coups de pieds aux fesses, un peu comme ils dégageraient en haute mer des passagers clandestins africains trouvés par hasard à fond de cale.

Grave erreur!

Tsipras continue à fanfaronner

Pourtant, la situation de la Grèce est simple: elle doit, le 9 avril, rembourser 458 millions d’euros au FMI. C’est à peu près tout ce qui lui reste en caisse. Le 14 avril, elle doit payer ses fonctionnaires et ses retraités. De deux choses l’une: soit elle rembourse le FMI et elle ne paie pas ses fonctionnaires, soit elle paie ses fonctionnaires et fait défaut devant ses créanciers, comme je l’indiquais déjà la semaine dernière.

Tout ceci se passe durant la semaine sainte grecque: tout un symbole! la Grèce sur la voie de la crucifixion et de la résurrection…

Fidèle à son habitude: Tsipras a donc multiplié les déclarations et les attitudes contradictoires. Personne ne sait aujourd’hui quel est l’état exact des réserves grecques, ce qui constitue en soi une première mort de la construction européenne. Le gouvernement grec a annulé plusieurs réunions techniques avec les représentants de ses créanciers, ce qui complique singulièrement les discussions, puisque Tsipras empêche toute transparence sur la situation grecque. Malgré tout, il se disait confiant sur l’issue des discussions en principe relancées le week-dernier par l’envoi de ses propositions de réformes.

A Athènes au contraire, le Premier ministre Alexis Tsipras s’est dit dimanche confiant dans «une fin heureuse» des négociations, tandis que lundi, une source gouvernementale a indiqué à l’AFP avoir «toujours l’espoir» d’une solution d’ici mercredi, au moins sur le plan technique.

Elle a estimé au contraire que la partie grecque était «bien préparée», et avait fourni «des documents solides, comprenant tous les détails» nécessaires.

«Si on continue à vouloir nous asphyxier, il finira par y avoir des conséquences», s’exaspérait-elle, tout en remarquant néanmoins «qu’après avoir payé l’euro de son sang, la Grèce serait la dernière à en partir».

Cette confiance ne manque évidemment pas de surprendre après une dégradation de la note de la Grèce par Fitch, désormais classée en « CCC ».

Alors que le ministre grec de l’Intérieur Nikos Voutsis, affirmait au Spiegel que la Grèce ne passerait pas le cap du 9 avril, le porte-parole du gouvernement grec affirmait pourtant:

« Il n’y a aucun risque que la Grèce n’honore pas ses obligations envers le FMI le 9 avril »

Voilà une phrase qu’un gouvernement au bord de la faillite adore prononcer! Après tout, la Grèce a fait des propositions de réforme qui devraient la sauver…

La Grèce se tourne vers l’Orient

Les propositions « très précises » du gouvernement grec n’ont pourtant pas convaincu les Européens. Elles intègrent en effet un certain nombre d’idées souhaitées avant l’arrivée de Tsipras au pouvoir:

A en croire un article publié notamment par le site spécialisé Macropolis, et non démenti par le gouvernement, les projets de réformes semblent bel et bien chiffrés: par exemple, 350 millions d’euros pour la lutte contre la fraude à la TVA, ou 250 millions pour la lutte contre la contrebande de tabac et de cigarettes.

Mais il semble bien que les pierres d’achoppement portent sur les grands principes, comme de nouveaux licenciements de fonctionnaires, les retraites ou l’accélération des privatisations.

Concernant les deux premiers points, «il y a des lignes rouges que nous ne franchirons pas», a répété lundi sur plusieurs télévisions le secrétaire d’Etat aux Finances Dimitris Mardas. Sur les privatisations, il a déclaré qu’Athènes «ne vendrait plus ses biens à prix humiliants».

De façon très révélatrice, Tsipras a notamment annoncé que la privatisation du port du Pirée (racheté par les Chinois) se ferait bel et bien. Il est difficile ici de ne pas voir un important geste des Grecs en direction des Chinois, mécontents lorsque Tsipras avant annoncé le blocage de l’opération.

Quel deal entre la Grèce et la Russie?

Alors que Tsipras doit rencontrer Poutine mercredi à Moscou (veille du jour où la Grèce doit ou non rembourser un prêt du FMI), il a adressé un autre geste important envers la Russie: le ministre grec de l’Energie, Panaiotis Lafazanis, a rencontré son homologue russe à Moscou cette semaine. Les supputations sont allées bon train sur le contenu exact des discussions, dans le contexte plus général de l’Union de l’énergie qui devrait centraliser à Bruxelles les négociations tarifaires avec la Russie sur le gaz.

Pour un certain nombre d’observateurs, la Russie serait en train d’acheter un veto grec à de nouvelles sanctions dans l’affaire ukrainienne. Tsipras aurait déjà fait des déclarations dans ce sens. Rien ne permet, à ce jour, d’accréditer cette thèse… mais la Grèce joue un jeu bien dangereux qui, là encore, devrait déboucher sur une méchante remise en cause de la coopération communautaire.

Officiellement, la visite ministérielle se limitait, en tout cas, à une simple négociation pour obtenir un rabais sur le prix du gaz russe.

L’Allemagne souhaite tant un Grexident

Ces gesticulations de Tsipras risquent bien de tomber à plat. L’Allemagne multiplie en effet les signaux de rigidité vis-à-vis de la Grèce, et semble en réalité bien résolue à vendre très très cher un éventuel prolongement de l’aide financière à Tsipras. On nous dirait aujourd’hui qu’il existe une préférence allemande pour le Grexident que nous n’en serions pas surpris.

Dès lundi, le porte-parole du ministère allemand de l’économie déclarait:

« Il nous faut attendre que la partie grecque nous présente une liste globale de réformes qui servirait de base de discussion convenable avec les institutions puis avec l’Eurogroupe », a-t-il déclaré.

« La balle est dans le camp de la Grèce », a-t-il ajouté, tout en soulignant qu’il s’agissait de négociations « compliquées » et « très techniques » qui demandaient forcement du temps.

« Tout dépend de la qualité de la liste grecque et dans quelle mesure ils couvrent les éléments qui ont déjà été mentionnés dans le protocole d’accord, » a-t-il dit. « Il ne s’agit pas seulement de mettre en place une procédure à Bruxelles mais des mesures devront aussi être votées au parlement à Athènes. »

Mercredi, les « experts » annonçaient qu’ils interrompaient les négociations avec Athènes. Dans la foulée, les Allemands justifiaient cette décision en expliquant que les propositions grecques n’étaient que:

«De vagues promesses de rentrées fiscales sans annonce sérieuse d’économies budgétaires»

Aucun Eurogroupe n’a été calé dans la foulée. Peut-être les Allemands ont-ils en tête que la Grèce n’a pas besoin de 7 milliards, mais de 19, selon un échéancier très précis,… pour passer en 2016. Une addition qui ne s’arrête jamais de gonfler…

Malgré ces annonces « noires », Donald Tusk, président du Conseil, déclarait:

«Je pense qu’aujourd’hui nous pouvons dire que la situation de la Grèce est sous contrôle», a déclaré M. Tusk en marge d’une tournée le menant à Malte en Espagne et en Tunisie. «J’espère que nous pourrons parvenir à un accord d’ici à fin avril, cela me paraît possible».

 

Les autruches ont pris le pouvoir…

La Grèce prépare la nationalisation de ses banques

Dans la pratique, la Grèce est d’ores et déjà en situation de faillite. Sans le relèvement hebdomadaire du plafond de financement d’urgence des banques grecques, principale source de financement de l’Etat grec aujourd’hui, la Grèce aurait bel et bien disparu.

On voit mal quel exercice d’équilibriste permettrait aujourd’hui d’éviter ce que certains appellent le pire et d’autre le meilleur: le Grexit en bonne et due forme. Selon le Daily Telegraph, la Grèce prépare donc la nationalisation de ses banques et la mise en circulation d’une nouvelle monnaie. La sortie de l’euro se ferait donc par l’adoption d’une nouvelle monnaie locale.

On suivra attentivement l’évolution de la semaine: si elle se réalise, l’expérience promet d’être passionnante.

Pendant ce temps, Juncker fait de mauvais calculs

Quelque chose est tout de même sidérant dans cette situation où l’euro s’approche du cap Horn monétaire: le président de la Commission européenne, qui avaot promis qu’il serait beaucoup plus politique de son prédécesseur, a totalement disparu des écrans radar. Il a même annulé un voyage en Ukraine pour soigner ses calculs… rénaux.

Aucun autre commissaire n’apparaît d’ailleurs dans la crise grecque. Jamais les institutions communautaires n’auront semblé aussi faibles dans un moment aussi critique.

Libéralisation discrète de la production agricole

La Commission ne se consacre plus guère qu’à des mesures techniques qui ne sont cependant pas sans impact sur la réalité. Alors que la production agricole diminue, le commissaire (irlandais) chargé de l’agriculteur a annoncé la suppression des quotas laitiers, en vigueur depuis 30 ans et destinés à éviter une surproduction qui fait baisser les prix et favorise les grandes exploitations au détriment des plus petites.

Les Français ont mal mesuré l’inspiration prussienne de cette mesure: elle permettra aux grandes exploitations du Nord de l’Europe de submerger le marché avec des fromages et des produits laitiers low cost mais sans goût. Ce mauvais coup adressé aux agriculteurs qui font de la qualité, en France notamment, nous coûtera très cher…

La BCE sur la sellette

Reste la BCE, dernière institution européenne à disposer de leviers d’action et d’une vision politique. L’assouplissement monétaire qu’elle a lancé début mars a tellement d’effets que les analystes parient déjà sur sa mise en suspens. Même si la BCE s’en défend, la question devrait rapidement lui être posée. Le marché des dettes souveraines est pratiquement monopolisé par la BCE aujourd’hui en Europe, et les investisseurs n’ont plus guère de possibilités autres que d’acquérir des titres risqués à très haut prix.

Ce qu’on appelle une bulle spéculative…

 

 

Un commentaire

  1. Charles dit

    La Commission ? Aucun pouvoir. Juncker est trop occupé à déboucher ses bouteilles, et à donner des conseils d’optimisation fiscale.

    Le vrai pouvoir ce n’est même pas l’Allemagne. C’est la BCE.

    Ca fait depuis 2008 qu’on nous sert le mythe de l » »Allemagne pas contente », « L’Allemagne contre les bailouts », « Les Allemands ne veulent pas », « les Allemands sont contre », « la Cour constitutionnelle bloquera » et patati et patata… et depuis 2008 Merckel a soigneusement… tout signé, après avoir embobiné les crédules, avec son talent de propagandiste formée en RDA.

    Bref. Il faut bien comprendre qu’on veut nous faire croire à la dissension.

    Or rien n’est plus faux.

    Les Européens ont toujours payé, et suivi, et supporté toutes les dérives (à la fois financières et institutionnelles, la BCE violant les traités dans l’esprit et dans la lettre).

    Bref, où est le problème ? On continuera de payer, en sous main, la Grèce. Comme on le fait, plus ou moins directement, depuis 2008. Après tout la Grèce c’est comme une banque, les mêmes que la BCE a sauvées a de multiples reprises, à la demande des politiques (et des banquiers bien entendu).

    L’Euro ne résisterait à pas une sortie d’un état membre, vous le savez très bien, tout le monde le sait;

    Pourquoi voulez vous que l’Allemagne ou autre accepte de casser l’idée même de leur pouvoir ?

    L’Euro, façon Reich de Mille ans.

    Le problème n’est plus économique… il est ontologique.

    Le seul à avoir dit la vérité, dans son infinie ingénuité de maître du monde est Draghi, le banquier Draghi : « Whatever it takes ».

    Pour une fois que la vérité est clairement exprimée ! Sans détour. Il n’y a aucune ambiguïté.

    On violera les lois, on volera sans vergogne, on trichera, on racontera des mensonges… Mais l’Euro demeurera. Point.

    Pourquoi s’échiner à ne pas vouloir le croire ?

    Bref, vous avez payé. Vous payez. Et vous continuerez de payer, avec tous les autres Européens.

    C’est le prix pour maintenir le pouvoir des déments de Bruxelles, et leur folie fédérale.

  2. Franck Deyris dit

    Bonjour Eric,

    Je vous trouve bien sévère avec les grecs. Dans plusieurs billets vous les traitez avec un certain mépris. On pourrait penser que vous avez des exemples de bonne gouvernance… En France ? Non, vous avez le plus profond mépris pour Hollande et son équipe. En Allemagne ? Il suffit de lire votre commentaire dans ce billet. Donc, en gros, ils sont tous mauvais, mais je ne comprends pas très bien ce que vous proposez. Donc que proposez-vous ?

    Pour ma part, je pense que Tsipras essaie de sauver ce qu’il peut face à des équipes qui, dès le départ, ont refusé tout véritable dialogue. Comment dessiner des perspectives communes cohérentes sans dialogue ? Vous répétez à longueur de blog que Tsipras joue un jeu dangereux. Ah oui ? Éclairez ma lanterne ! Quel pays a eu une attitude responsable depuis 2009 ?

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