Accueil » Génocide arménien: quel fut le rôle de l’Allemagne?

Génocide arménien: quel fut le rôle de l’Allemagne?

Cet article a été lu 5935 fois

La commémoration du génocide arménien constitue une nouvelle occasion de s’interroger sur le rôle de l’Allemagne dans les massacres de masse au vingtième siècle. Un discours du président allemand jeudi soir a rappelé, dans le cas arménien, le rôle joué par son pays dans l’extermination des trois quarts de la population arménienne installée en Turquie.

Le génocide arménien et l’Occident

Le génocide arménien est mal connu en Europe occidental, parce qu’il a été longtemps nié, mais aussi parce que l’histoire de l’Europe orientale n’est pas enseignée en Occident. C’est une vieille tradition, que cet oubli, antérieure à la chute de Constantinople (capitale de l’empire romain d’Orient, mais mise à sac par les Vénitiens en 1204…).

Sans quelques notions sur l’histoire de la Turquie, il est pourtant difficile de comprendre les nombreux massacres de population dans la Turquie des années 1880-1920. Et pour être complet, il faudrait même reprendre l’histoire depuis 320, date de fondation de Constantinople.

Lorsque l’empereur Constantin transforme le village de Byzantio, sur le Bosphore, en capitale impériale, où il bâtit la somptueuse église Sainte-Sophie, il structure tout à coup une présence romaine dans un univers morcelé entre de nombreux peuples orientaux, en même temps qu’il invente de fait un nouvel Etat grec dont la capitale est située bien plus au nord qu’Athènes. Il n’en demeure pas moins que ce qui deviendra plus tard la Turquie est démographiquement dominé par des populations qui parlent grec, qui coexistent avec des peuples relativement différents, et qui sont politiquement rattachés à l’empire romain.

L’invention de Constantinople constitue l’un des coups de génie les plus structurants pour l’histoire de l’Europe, qui explique l’une des parts essentielles de l’embarras européen contemporain. Constantinople devient une capitale grecque, puissamment administrée et défendue, qui résiste aux invasions barbares du Vè siècle. L’empire romain d’Orient survivra d’ailleurs pendant mille ans à la chute de l’empire d’occident.

Mais l’empire de Constantinople est miné par des maux difficiles à combattre: sa population est hétéroclite, son élite dominante, grecque, vit en vase clos, l’empire est difficile à défendre, et la poussée des peuples asiatiques l’affaiblit. En 1453, l’empire tombe aux mains des Ottomans, l’un de ces peuples nomades (et musulmans) qui lui fait la guerre et y trouve un excellent endroit pour s’établir.

La particularité des Ottomans, qui deviendront les Turcs, est de n’avoir jamais bâti de civilisation en dur. Ces nomades veulent le pouvoir, mais sont trop peu nombreux pour avoir une quelconque volonté de supplanter les populations locales. Ils choisissent assez logiquement Constantinople pour capitale dont ils gardent d’ailleurs le nom (les Grecs appelaient Constantinople eis-tèn-polin, les Turcs prononcent ce mot is-tan-bul).

La création de l’empire ottoman repousse donc de quelques siècles seulement (trois siècles, en réalité) les difficultés que l’empire d’orient a connues: émiettement démographique, étendue militairement difficile à défendre, problèmes de gestion à n’en plus finir.

L’Allemagne et l’empire ottoman

En proie à un conflit avec la Russie, l’empire ottoman signe le traité de San Stefano en 1878, qui reconnaît l’indépendance de la Bulgarie, de l’ex-Yougoslavie et d’une partie du Caucase, dont l’Arménie actuelle. Pour l’empire ottoman, ce démembrement est une alerte de plus dans la maladie qui le frappe.

C’est à cette époque que l’Allemagne naissante, qui vient de battre la France dans la guerre de 1870 (et qui a profité de cette victoire pour s’ériger en Reich, à Versailles), décide de continuer son expansion par un rapprochement économique et politique avec l’empire ottoman. Dans ce cadre, l’Allemagne construit par exemple la ligne de chemin de fer de Bagdad.

Surtout, l’Allemagne entame une coopération militaire avec l’empire ottoman.

Au total, en 1882, Abdülhamid a obtenu une dizaine de conseillers allemands, à la fois pour l’administration civile et comme instructeurs militaires. D’autres vont suivre, notamment Colmar von der Goltz qui arrive en 1883 et qui va prendre la tête de la mission militaire deux ans plus tard. On est loin d’une alliance militaire en bonne et due forme, mais c’est l’amorce d’une coopération dans l’oeuvre de réorganisation de l’armée qu’Abdülhamid commence à entreprendre. La signification en est aussi diplomatique : l’Empire ottoman apparaît désormais moins isolé. Peu à peu, il va se trouver engagé dans une relation privilégiée avec l’Allemagne.

C’est le début d’une coopération qui conduira non seulement à une réorganisation de l’armée ottomane par l’Allemagne, mais à l’engagement turc aux côtés de l’Allemagne durant la Première guerre mondiale.

Le génocide arménien et l’Allemagne

Lorsque les « Jeunes-Turcs » prennent le pouvoir en 1908, après avoir renversé le sultan, leur intention est de procéder au relèvement moral de leur pays et de le faire entrer dans la modernité. Cette révolution jeune turque confirme largement la présence militaire allemande, mais elle s’inspire surtout d’un certain nombre de concepts hérités des coopérants allemands, notamment de Colmar von der Goltz.

Les Jeunes Turcs sont, en 1913, remplacés par des militaires qui croient volontiers à la nécessité d’une « purification ethnique ». Ils savent que la mosaïque de peuple qui occupent la péninsule anatolienne est une particularité historique qui peut être interprétée comme une faiblesse. Elle rend en tout cas difficile l’émergence d’un Etat-nation puissant sur un modèle occidental. Assez rapidement, les jeunes turcs vont donc poursuivre un objectif de « turquisation » qui percute la place des autres peuples (et surtout des Grecs) en Turquie.

Cette turquisation est à l’origine du génocide arménien. Les 2 millions d’Arméniens qui habitent en Turquie constituent en effet une force politique qui, au tournant des années 1880, revendiquent un statut d’autonomie dont l’ambition pose problème dès le traité de San Stefano. Le recours aux Russes, notamment en lien avec la Fédération arménienne révolutionnaire finit d’exaspérer le pouvoir turc.

Le déclenchement du génocide arménien correspond à cette volonté turque de créer un Etat-nation ethniquement homogène, sur le modèle occidental. Il s’appuie sur une logique drainée par certains officiers allemands, comme Colmar von der Goltz, qui, en tant que gouverneur militaire de Belgique en septembre 1914, annonça:

« C’est la terrible nécessité de la guerre que la punition pour des actes hostiles ne frappe pas seulement les coupables, mais aussi les innocents »

Les officiers allemands présents sur place ont-ils organisé le génocide? Les réponses sont incertaines. Il est acquis qu’il n’y eut pas une commande directe de l’armée allemande sur le sujet. En revanche, certains officiers allemands furent complices du génocide, et certaines personnalités se sont, à cette occasion, révélées. Ce fut le cas de Konstantin von Neurath ou de Rudolf Höss, commandant d’Auschwitz, qui combattit en Turquie en 1916.

Le génocide arménien, première tentative de liquidation industrielle

L’histoire du génocide arménien constitue l’étrange répétition de techniques qui seront utilisées durant la seconde guerre mondiale contre les populations civiles, et singulièrement contre les Juifs.

En réalité, tout y est: rafles, déportation par train, dans des wagons à bestiaux, vers des camps de concentration, marches interminables, famines organisées, liquidations physiques directes. On estime que 1,5 millions d’Arméniens furent ainsi exterminés sur une population d’environ 2 millions de personnes.

Les autres génocides perpétrés en Turquie…

N’oublions pas à cette occasion les autres exterminations génocidaires perpétrées en Turquie à cette époque, notamment à l’encontre des populations grecques. Ce fut tout particulièrement le cas pour les Grecs pontiques, qui payèrent un lourd tribut à la révolution turque… avant de céder la place aux Grecs d’Asie Mineure victimes de la grande catastrophe.

En réalité, cette histoire mal connue en France, et l’implication allemande dans ces massacres, explique largement le problème grec dans l’Union. Les Grecs considèrent encore et toujours (à tort ou à raisonà que leur véritable capitale est Constantinople, et que, sans l’aide allemande aux Ottomans, ils l’auraient récupérée depuis longtemps.

Beaucoup de quartiers d’Athènes portent le nom de la ville turque dont les premiers habitants étaient originaires. On oublie trop souvent qu’Athènes en 1914 comptait moins de 150.000 habitants, et qu’elle en comptait 800.000 en 1924, après les expulsions pratiquées en Turquie… Leurs descendants ne sont pas prêts d’oublier la proximité de l’Allemagne avec ceux qui expulsèrent leurs ancêtres.

 

4 commentaires

  1. cincinatus dit

    merci de rappeler ces faits et cette duplicité de l’allemagne très ancienne et qui continue.On occulte aussi le fait que les Assyro chaldéens et les Yézédis furent aussi lourdement victimes de ces massacres auxquels les Kurdes prètèrent mains fortes

  2. Logaro dit

    Génocide puis la vie reprend avec les survivants qui s’installent ailleurs. L’actualité à une plus petite échelle semble poursuivre le débat: un condamné à mort en Indonésie, une vie qui va disparaitre mais une autre vie va apparaitre, la naissance d’un enfant. Ces deux événements font la une des journaux et magazines, c’est le fleuve tranquille de la vie qui continue à couler

    http://sleazy-caricatures.over-blog.com/2015/04/push-kate-push.html

  3. ikomal dit

    Attention quand même à ne pas se tromper de coupables. A la même époque, la France, la Belgique ou l’Angleterre ont su être tout aussi horrible que l’Allemagne ou la Turquie, quoique à des échelles un peu (mais seulement un peu) moindres.

    Et la France officielle a exactement le même comportement et que la Turquie à l’égard de pas mal d’opérations de « pacification » coloniales des XIX et XXe siècles (Algérie, Madagascar, Nouvelle Calédonie, Liban, …) et même, sur son sol métropolitain, l’affaire de « Vendée-Vengé » : reconnaitre des massacres horribles, mais refuser l’appellation « génocide » et toute véritable contrition.

    Les massacres, ça tient moins à l’identité de l’état qu’à la nature humaine profonde (car si les états massacrent, il arrive aussi que c’est l’absence d’un état assez solide qui laisse le champs libre aux massacreurs)

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *