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Charlie Hebdo: le juteux commerce du blasphème

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Charlie Hebdo devient-il peu à peu le symbole d’une France à la dérive, déchirée entre ses valeurs profondes et un monde dans lequel elle ne trouve pas sa place? L’affaire du licenciement (probable) de la journaliste Zineb El Rhazoui en confirme le sentiment, éveillé par les polémiques soulevées par ailleurs par Caroline Fourest ou Jeannette Boughrab.

Combien rapporte le business du blasphème?

Il y a, bien entendu, la vérité officielle, celle qu’on sert aux Français dans les médias subventionnés: Charlie Hebdo incarne la liberté d’expression et symbolise le souffle gaulois qui a traversé les siècles. Et puis il y a la vraie vie qui se déroule derrière la façade repeinte en blanc le 11 janvier pour cimenter l’unité nationale. Comme toute la presse écrite, Charlie Hebdo crevait la dalle avant le 7 janvier et faisait périodiquement de la caricature de Mahomet pour relancer ses ventes, comme l’Express fait du franc-maçon ou d’autres font de l’astrologie, de la sexologie ou autres marronniers qui arrondissent les fins de mois.

Les actionnaires de Charlie Hebdo sont en partie responsables de cette débandade. Entre 2006 et 2009, ils n’ont pas hésité à se verser près de 4 millions d’euros de dividendes, grâce aux bénéfices tirés de la publication des… caricatures de Mahomet en 2006 – publication qui explique au moins formellement l’attentat du 7 janvier. Il n’y a bien entendu rien d’illégal dans tout cela, simplement, tous les discours sur le droit au blasphème en prennent un coup dans le bec: on est loin du combat désintéressé pour la liberté d’expression.

Après l’attentat tragique du 7 janvier, le journal a récolté environ 30 millions d’euros… Une partie de cette somme est venue de dons (dont une aide d’urgence d’1 million d’euros du ministère de la Culture…) et une autre du produit des ventes, dont les actionnaires ont annoncé qu’il bénéficierait au journal.

Qui veut gagner des millions?

Les sommes récoltées par le journal depuis le 7 janvier sont devenues une fameuse épine dans le pied des actionnaires. Il semblerait que Riss (40% du capital) et Portheault (20%) aient proposé à Luz de reprendre les 40% de Charb. Cette composition du capital s’explique par la revente à l’euro symbolique, en 2011, des parts de Bernard Maris (13,3%), de Val (40%) et de Cabu (40%).

Luz aurait refusé la transaction en proposant plutôt une distribution de ces 40% aux salariés, qui, de fait, risquent leur vie en travaillant au journal. Il s’en est expliqué dans une tribune publiée par Le Monde sous la signature d’un collectif qui regroupe notamment Patrick Pelloux, l’urgentiste ami de François Hollande, et la journaliste Zineb El-Rhazoui. Toutes ces affaires, bien entendu, ne nous regardent pas… mais l’attitude de Luz paraît pour le coup plutôt honorable. Elle ouvre en tout cas pas mal d’interrogations sur les polémiques lancées par Jeannette Bougrab à son sujet.

Rappelons au passage que Jeannette Bougrab part en Finlande comme conseiller culturel à un bon 15.000 euros nets par mois aux frais du contribuable. Décidément, on n’arrête pas l’indécence.

La question du capital et de sa répartition est évidemment au coeur de la polémique. Les propriétaires du journal sont aujourd’hui à la tête d’un magot qui, d’une façon ou d’une autre, pose problème parce qu’il a été gagné à travers le symbole qu’est devenu le journal depuis l’attentat…

De ce point de vue, la direction actuelle du journal ne s’honore vraiment pas en défendant son bout de gras à coup de licenciements ou d’intimidations. Charlie Hebdo est devenu le symbole (contestable, mais c’est comme ça) de la liberté d’expression. Son destin est désormais de la défendre. C’est pourquoi les reproches adressés aux salariés, comme Zineb El-Rhazoui, de s’exprimer dans la presse, ne sont pas acceptables.

Lorsque nous sommes descendus dans la rue le 11 janvier, nous manifestions notre soutien à la liberté d’expression, même pour ceux qui ne partagent pas nos idées. De grâce, ne privatisez pas notre soutien!

 

Un commentaire

  1. Jo l'indien dit

    C’est ça. Si tu veux la France est pleine de symboles et d’impostures par l’événement ou par les personnes qui salissent ou disqualifient des combats justes et légitimes. Un autre exemple est le Parti Sociétal qui nous a (sur)vendu le thème du rassemblement (autour du president ou autour de Solférino, on ne sait plus) et a mis devant le cortège une bonne demie-douzaine de dictateurs ou de personnes ambiguës sans demander à personne. Pourtant, j’étais à « Charlie », comme Siné, viré en 2008, que l’on peut difficilement soupçonner de partisiannisme ou de soutien à Solferino, par exemple. Ce qui permet, par exemple, maintenant, aux escrocs comme Todd de vendre sa bouillabaisse manichéenne et de faire dans son aussi malsain marché « de niche »…

    • Jo l'indien dit

      Aussi @eric attention à ne pas valider les thèses aux ennemis de la liberté et au droit à blasphémer avec des « on est loin du combat désintéressé pour la liberté d’expression. » avec des Cabu continuant à dessiner des mahomet alors que plus actionnaire, par exemple. Ce qui invalide, en tous cas, en partie, cette affirmation. Attention STP …

      • Je ne suis pas gêné par le blasphème. En revanche, je pense que Charlie Hebdo l’a pratiqué en partie pour relancer ses ventes. Dans le combat pour le droit au blasphème mené par une Caroline Fourest, je trouverais juste que l’argumentation le rappelle de temps à autre…

        • Jo l'indien dit

          Je pense aussi que val et fourest, puis le renvoi de Siné laissant supposer une influence « partisane » dixit les donnoniais et autres dissidents ont brouillé quelque peu les pistes mais voici les chiffres de CH

          Les résultats de Charlie Hebdo (en millions d’euros)
          Chiffre d’affaires (en millions d’euros)
          2004: 6,2
          2005: 6,4
          2006: 8,3
          2007: 8,7
          2008: 7,9
          2009: 5,1
          2010: 5,2
          2011: 5,9
          2012: 5,8
          2013: 5,2

          Résultat net (en euros)
          2004: +483.000
          2005: +580.000
          2006: +969.000
          2007: +981.000
          2008: +196.000
          2009: -1.382.000
          2010: -507.600
          2011: +655.300
          2012: +97.248
          2013: -51.999

          Dividendes au titre de l’exercice (en euros)
          2000 à 2001: 0
          2002: 300.000
          2003: 502.500
          2004: 480.000
          2005: 839.250
          2006: 825.000
          2007: 900.000
          2008 à 2013: 0

          Source: compte sociaux des Editions Rotative SARL

          Alors si je rejette aussi pas un opportunisme de circonstances, j’ai du mal à affirmer un Cabu multipliant les dessins « QUE » sur mahomet pour des questions d’argent (0,1% de la surface editoriale de la période) et j’aimerais qu’on m’explique aussi cette corrélation entre ces chiffres et le contenu de Charlie Hebdo ?

          • Clairement, les caricatures de 2006 ont permis d’augmenter le chiffre d’affaires, les dividendes et le résultat. Après, je ne pense pas avoir soutenu que Cabu ne dessinait Mahomet « que » pour gagner de l’argent. Et, personnellement, que les actionnaires gagnent de l’argent en récompense des risques qu’ils prennent ne me gêne pas du tout. En revanche, je trouverais objectif de resituer la question du blasphème dans son contexte financier…

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