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Mois : août 2015

Alcatel: le grand bêtisier de la haute fonction publique

Le Figaro Vox a publié mon article sur Alcatel sous le titre « Pactole de Michel Combes : et celui des hauts fonctionnaires, on en parle? » Le titre est évidemment plus « tapageur » que celui que j’avais choisi et n’a pas manqué de produire son petit effet (titrer, c’est vraiment un métier…), qui a assuré une bonne visibilité au papier:

 

 

Alcatel

 

Du coup, j’ai reçu quelques mails que je décide de publier, car ils me paraissent tout à fait éloquents sur le tir de barrage que la haute fonction publique dresse dès qu’on revendique un Say on Pay sur les carrières des fonctionnaires.

D’un certain Philippe Gendre:

Monsieur,
>
> Comment peut-on écrire de telle ânerie et comparer le salaire d’un haut fonctionnaire au parachute doré du DG d’Alcatel ?

Je redemande si votre mauvaise foi est génétique ou acquise et si vous avez des enfants s’ils vous regardent dans les yeux sans avoir honte de vous ? Comment ne pas trouver indécente cette assertion que ce patron se goinfre d’une somme colossale pour avoir été à peine quelques années dans une entreprise que ce serait équivalent à l’étalement dans le temps par rapport à sa durée de vie à la rémunération d’un haut fonctionnaire ? Pire mauvaise foi doit être rare.

Oser prétendre que cet homme seul a redressé une entreprise qui ne peut se redresser que grâce à l’ensemble de ses acteurs, les divers directeurs d’usines, les commerciaux, les employés, les clients, les ingénieurs est la légende habituelle des patrons de multinationales. Un chef d’entreprise est un petit rouage dans le redressement d’une entrepris et ce petit rouage ne mérite aucunement 15 millions d’euros. Aucun homme à la tête d’une entreprise ne mérite cette somme, et encore moins pour y avoir passé peine quelques années. Les négociations se font entre cabinets, experts, dirigeants et en quoi le DG mérite-t-il une participation financière à ces négociations d’autant qu’il vend les hommes avec l’entreprise comme du bétail, comme marchandise ? Il valorise donc, ce qui est moralement peu acceptable, la chair humaine à son profit.

Vous osez faire croire que les hauts fonctionnaires sont à des salaires de 200 000 € annuels. Et de plus ces rémunérations sont dues pour le travail effectué et non comme cadeau de départ. Quant aux députés à 16 000 € par mois tout compris avant d’atteindre les 15 millions il faudra 1 000 mois soit 90 ans de rémunération. Pour terminer, je suis PDG de ma boîte, j’ai donné des conseils, j’ai créé des emplois et de la valeur et je ne suis pas socialiste et n’ai jamais voté à gauche, mais des individus imbuvables comme vous et les vôtres avec des défenses iniques et de faux arguments, malhonnêtes, amoraux, font les révolutions.

A dire vrai, vous et les vôtres méritez des claques, mériterez que l’on vous fasse vivre, comme vous faites vivre vos employés pour que vous vous gaviez. Toute entreprise qui dégage des bénéfices ne vit que grâce à un ensemble économique que sont les fournisseurs, les employés et les clients et dans cette chaîne pour que d’immondes patrons s’en mettent plein la poche il faut que tout au long de cette chaîne des centaines de milliers de pauvres gus touchent à peine le SMIC.

Par respect pour l’homme, pour la vie, la justice les patrons qui se cooptent se disant tous indispensables, y compris quand ils coulent leur boîte (vous mentez quand vous dites qu’un patron ne touche rien quand sa boîte s’effondre, combien sont les patrons qui ont touché des sommes mirobolantes quand leur entreprise s’est effondrée) ne devraient jamais atteindre de tels salaires. Ce gars qui touche 15 millions d’euros a fait du commerce de sa société comme d’autres vendent des esclaves. A qui a-t-il rendu service en la vendant chère ? A ses employés, sans lesquels elle ne pourrait se vendre ? Non eux ils servent de valorisation. Enfin quant au contrat astronomique de non concurrence alors qu’il avait déjà un poste n’est qu’un habillage juridique pour se gaver.

Vous êtes un indécent flamboyant. Selon vous ce n’est pas cette somme qui serait un erreur dans le paysage de l’humanité et dans l’économie, mais la mauvaise communication. Vous avez être un disciple de Sarkozy, en fait, l’indécent absolu.

Pour terminer la différence entre ce parasite d’Alcatel et Steve Jobs par exemple est incommensurable. Lui avait un dollar de salaire, et même s’il avait des avantages en nature (avion) et des actions, sa fortune s’est faite par ses innovations, sa vision, sa persévérance, par la transformation du monde, votre gars il a juste allongé deux chiffres, fait bosser trois autres gus pour un gros salaire. Des hommes comme lui il y en a des centaines, et chez Alcatel, sans doute des centaines qui auraient fait aussi bien, sinon mieux que lui à des salaires 10 fois inférieurs et encore très heureux de le faire à ce salaire. Vous êtes dans un autre monde, même pas celui du 0,1 % dont vous parlez du prix de la vente, mais du 1 pour 10 000 ou 100 000. Le rôle d’un dirigeant n’est pas de préparer son entreprise pour la vendre cela c’est le dangereux métier pour l’humanité du dépeceur, le rôle d’un dirigeant d’entreprise est de faire en sorte qu’elle croisse jusqu’à un point acceptable, fasse des bénéfices normaux. Travailler pour faire vendre l’entreprise est un travail de mercenaire au service des spéculateurs. Et il devrait non seulement ne pas en être remercié mais condamné.

Vous avec vos arguments à deux balles de grande mauvaise foi devriez être jeté pendant, deux ans dans une favéla avec un peso par jour pour vivre. Votre monde est celui des nantis arrogants qui ne peuvent vivre que grâce aux autres. Vous avez beau jeu de montrer du doigt ces hommes politiques qui sont tout aussi moralement corrompus que vos amis patrons. Ces deux groupes sont comme la mafia, usent d’arguments fallacieux, de sophisme, de grands mots avec de grandes envolées. L’imbus patron d’Alcatel déclare qu’il vaut bien 15 millions d’euros. Et combien vaudront ses os dans la terre ? Et quelle tête a-t-il quand il pousse bien fort sur le trône quand il est constipé avec son pantalon aux chevilles ? Il vaut là 15 millions d’euros ? Des claques il vous faut, des claques et des années de galère avec en face de vous un arrogant qui vient faire tomber la cendre de son cigare dans le peu que vous avez dans votre gamelle, un brouet sans goût et froid.
Dans le Bouchot d’Hortense Dufour, l’oncle Zio dit que la politesse est le suprême mépris aussi vous salué-je le plus bas possible.
> Philippe Gendre
> PS inutile de me répondre si vous aviez l’intention de vous y abaisser car à avoir lu votre texte publié par le Figaro je n’ai aucune envie de lire à nouveau votre prose. Vous êtes un néfaste au même titre que les Guéant, Tapie et autres Lagarde. Le pire et le pis sont que vous êtes sans doute fier de vous et irrécupérable.

A ma question: acceptez-vous d’être publié, la réponse de Philippe Gendre est:

Croyez que je n’ai aucune raison de faire quoique ce soit de constructif avec des gens comme vous. Que vous publiez mon commentaire privé est de votre responsabilité, j’ai mêlé vos enfants – mais à vous seul et non en public – car ceux comme vous n’ont personne en face d’eux qui leur servent de miroir, parfois il y a le petit espoir que le regard des enfants fassent évoluer les rapaces dont vous prenez la défense. Vos amis ont sans aucun doute un problème psychiatrique dans le rapport à l’argent. Publiez je ne crains rien car je suis en parfaite cohérence entre mes dires et ma vie. Du moins j’essaye sans forcément y arriver toujours. Ah au fait, vous devez être fier de votre bon mot : Merci de cette contribution constructive

De Sabine Gatin:

Vous adorez taper sur les hauts fonctionnaires et votre article sur monsieur Combes en est une nouvelle preuve. Vous parlez très bien du fait que monsieur Combes reçoit le fruit de son travail.
Mais pourquoi ensuite parler des revenus des hauts fonctionnaires qui n’ont pas de responsabilité.
Pour vous montrer votre erreur grossière, je vais vous donner un exemple :
Un TPG ( remplacé par DRFIP ou DDFIP) gagne correctement sa vie mais à des hauteurs qui n’ont rien à voir avec le privé. Ce meme TPG est responsable sur son argent personnel des erreurs commises par ses équipes ( plusieurs centaines de personnes) et par les autres administrations de la région ou departemnt.
Il devra donc payer (ou sa veuve, ou ses enfants) une partie des millions qui ne seront pas rentrés dans les caisses de l’Etat ( sur des milliards d’argent gère annuellement).
Y a t’il beaucoup de responsables du privé qui doivent rembourser sur leur argent personnel leurs erreurs? Et celles des autres? Non.

Alors, merci de corriger votre erreur.
Et arretez de critiquer les hauts fonctionnaires que visiblement vous ne connaissez pas.
Je suis cadre superieure dans le privé mais suis en relation directe de travail avec de très hauts fonctionnaires qui sont tous tres responsables, et tres mal remuneres au regard de leur investissement. Et eux, ils risquent beaucoup.
Alors, stop à vos critiques.

C’est bien connu, Sabine, les « responsables du privé » que sont les chefs d’entreprise ne sont pas responsables sur leur argent personnel de leurs erreurs… Voici la réponse de Sabine à mon mail annonçant que j’allais publier son message:

Ce n’est pas une divergence d’appréciation mais une erreur de votre part de considérer que les hauts fonctionnaires des finances sont royalement rémunères, sans risque.
Je connais bien cela étant moi-même impliquée.
J’ai vu votre parcours et votre suffisance, ayant connu la Mairie de Paris et l’éducation nationale.
Comment pouvez-vous alors parler des hauts fonctionnaires des finances?
Quand on se permet d’écrire dans un grand journal comme le Figaro, on fait attention à écrire la vérité. Moi je la vis. Je la connais donc.
Vous êtes déçu par l’administration d’Etat, n’ayant pas fait une grande carrière, et je le comprends.
Mais de grâce, ne rabaissez pas les préfets, TPG, recteurs, présidents de cours d’appel, directeurs de DREAL ou même les directeurs de grandes administrations centrales. Ce sont des grands responsables, grands commis de l’Etat, des gens qui prennent et assument leurs décisions et qui sont très mal rémunérés et ont des retraites ridicules ( calculées hors primes) par rapport  aux responsabilité qu’ils ont. Il n’y a qu’à comparer à leurs rémunérations et surtout leur retraite avec celles de camarades de promotion qui sont dans le privé
Que savez-vous de ces responsables? Moi je travaille au quotidien avec eux et je vis avec l’un d’entre eux. Je connais donc mieux le sujet que vous. Et étant responsable dans le privé, je peux faire la comparaison.
Remy Pautrat est entré à l’ENA alors que la section de la CFDT existait déjà. Elle a été créée par la promotion Charles de Gaulle (1972) dans laquelle un grand nombre d’élèves s’étaient engagés à ne pas aller dans les grands corps si leur classement le leur permettait. Vous voyez donc que vous ne détenez pas la vérité. Un peu de modestie et acceptez vos erreurs.
Mais moi, je ne suis pas aigrie. Je respecte les hauts responsables de l’administration comme je respecte les dirigeants des grandes entreprises.
Cordialement

La démocratie en France est décidément bien mal en point… et le divorce entre ce que les hauts fonctionnaires acceptent de dire d’eux-mêmes et ce qu’en pense le pays réel me paraît bien avancé…

 

Alcatel: incorrigible France, incorrigible gauche

L’affaire Alcatel (14 millions € de golden parachute pour Michel Combes, directeur général partant) se situe entre le marronnier de rentrée (chaque année, entre septembre et novembre, l’actualité traite d’au moins un cas de patron touchant le jackpot en quittant ses fonctions) et la dispute du vieux couple hystérique: on sait à l’avance ce qui va se dire, et on sent bien que chacun attend avec impatience le moment où il va pouvoir faire l’un voler les assiettes l’autre les valises pour rentrer chez sa mère.

Et on les entend d’ici, les déclarations de haine de chaque partie. Le gouvernement crie au scandale parce que, en période de crise, « au moment où l’on demande des efforts aux Français », les sommes en jeu sont « indécentes », « indignes ». L’anthologie est connue et d’ordinaire elle atteint son sommet lorsque Ségolène Royal est envoyée au front pour, la main sur le coeur, appeler à la responsabilité des patrons, la voix chevrotante façon Jeanne d’Arc arrivant à Orléans. Le camp d’en face va pour sa part rappeler que la retraite d’un député coûte, en annuités actualisées, tout aussi cher que le parachute d’un patron, avec une petite différence: un député peut faire n’importe quoi dans ses mandats (l’exemple de Bartolone en Seine-Saint-Denis, épinglé par la Cour des Comptes, est bien connu), cela n’empêche jamais son parti de l’investir au scrutin suivant, alors qu’un patron qui fait n’importe quoi, c’est quand même plus compliqué à expliquer.

Le patronat français et son siècle de retard dans la communication financière

Ce sujet des golden parachutes intéresse-t-il vraiment l’opinion? Au-delà de l’envie (ou de l’admiration) que peut susciter la somme en jeu, il n’est pas sûr que les Français aiment s’occuper des affaires des autres, ou en tout cas prendre parti dans ces disputes de couple. Cela n’empêche bien entendu pas de prendre plaisir à assister au match de catch dans la boue, mais l’injonction de défendre l’un ou l’autre laisse un peu perplexe dans ces dossiers délicats où l’on a du mal à voir clair.

Dans le cas Alcatel, une chose est sûre: le patronat a toujours autant de mal à gérer les conséquences du Say on Pay généralisé sur les marchés réglementés. Il ne fallait en effet pas être grand clerc pour comprendre que les conditions de départ de Michel Combes, détaillées dans les documents de l’entreprise comme il se doit, allaient susciter des commentaires acides et une polémique. Pourquoi, au lieu de l’anticiper, l’entreprise s’est-elle livrée à un exercice de défense confuse sur le fait qu’aucune somme en cash n’allait être versée à l’intéressé avant 2016? alors que tout laisse à penser le contraire…

Si le MEDEF avait une utilité (autre que gérer la tranchée paritaire qui protège le capitalisme français de la concurrence), elle serait probablement de former les entreprises du CAC40 à la gestion de communication sur la rémunération des dirigeants. Car lorsque, dans la même séquence, Alcatel explique que Michel Combes doit percevoir 4,5 millions € au titre de sa clause de non-concurrence, dont l’effet dure trois ans, et qu’il devient au 1er septembre 2015 président de Numéricable-SFR, on se demande: mais pourquoi font-ils jouer une clause de non-concurrence si le gaillard est déjà recasé?

Ce genre de posture est évidemment dévastateur et il complique singulièrement l’exercice de remise à plat du sujet.

La gauche et la réussite sociale

Car une remise à plat est bel et bien indispensable. La gauche en France vit en effet un étrange paradoxe. D’un côté, elle adore évoquer l’égalité et l’excellence pour tous. C’est à cette sauce-là que Najat Vallaud-Belkacem nous a par exemple servi sa soupe sur la réforme des collèges. D’un autre côté, la gauche jubile de sanctionner tous ceux qui réussissent par leur travail et de les empêcher de sortir de leur condition.

Dans le cas de Michel Combes, l’enjeu est pourtant celui-là. L’intéressé a pris il y a deux ans la direction générale d’une entreprise en difficulté. Il l’a sauvée et l’a valorisée auprès de Nokia à 16 milliards €. En bout de course, il empoche 0,1% de la transaction sous forme d’actions de l’entreprise. C’est à la fois beaucoup et très peu, et les arguments « de gauche » ne manquent pas pour justifier cette opération: en quoi est-il choquant qu’un directeur général soit actionnaire de l’entreprise qu’il dirige? Cette association du travail au capital part plutôt d’un principe vertueux.

Mais, assez curieusement, la gauche française n’aime pas ce principe. Autant elle admire les fils de bonne famille, les héritiers, les jeunes gens bien éduqués, autant elle déteste les corsaires qui accèdent à la fortune par leur réussite professionnelle. Au fond, la gauche française est la première force conservatrice de France: dans l’esprit de ses membres, l’ordre social devrait être immuable et sortir de sa condition un crime lourdement puni. L’une des premières mesures de Jean-Marc Ayrault fut d’ailleurs de tripler la fiscalité applicable à l’épargne salariale.

Quelques oublis sur les rémunérations des dirigeants

Pourtant, la collectivité n’a pas forcément à se plaindre des mesures généreuses dont bénéficie Michel Combes.

Rappelons que les « gains d’acquisition d’actions gratuites », pour reprendre la terminologie officielle, sont soumis à des prélèvements sociaux de 8%, à une contribution salariale spécifique de 10%, puis à l’impôt sur le revenu. Dans le cas qui nous occupe, le taux marginal d’imposition sera de 45%. Autrement dit, sur 15 millions versés à Michel Combes, le contribuable en récupèrera 8,5 et l’assuré social 1,2 million. Il ne devrait donc rester que 5 millions au salarié sur la somme initialement versée par l’entreprise.

Certes, 5 millions, ce n’est pas rien. Mais enfin, ramenés à son espérance de vie (il a 53 ans), cela nous fait un 200.000 euros annuels, hors intérêt. Cette somme est colossale pour le Smicard, mais elle est bien raisonnable par rapport aux rémunérations des hauts fonctionnaires du ministère des Finances… Entretemps, elle aura contribué à joliment financer le déficit public, et ce n’est tout de même pas négligeable.

La France n’aime pas la soft law

Il est tout à fait étrange qu’un système aussi rémunérateur pour l’Etat et le contribuable fasse l’objet d’autant de critiques. On peut d’ailleurs penser que les golden parachutes seraient moins élevés si leur fiscalité était plus favorable. L’une des clés de ce mystère tient probablement à la nature de la norme qui encadre les rémunérations des dirigeants.

Depuis plusieurs années, en effet, les gouvernements qui se succèdent préfèrent miser sur la soft law et, en l’espèce, sur le Code de bonne conduite AFEP-MEDEF pour réglementer les avantages des mandataires sociaux dans les entreprises présentes sur les marchés réglementés. C’est une formule souple qui tranche avec la tradition jacobine de la loi gravée dans le marbre et opposable devant les tribunaux.

Que le législateur soit dépouillé de son pouvoir de légiférer, que les acteurs privés s’organisent, voilà qui défrise les Français, et singulièrement la gauche française. Et c’est probablement cette révolution culturelle-là qui nous reste à faire: nous départir, dans le champ du social, de cette horrible manie de demander au législateur de tout décider.

 

 

Alcatel, FED, migrants, PLF: le briefing de la semaine

Faute de reprise parlementaire, l’actualité de la semaine échappe encore à la pression courante. Toutefois, le briefing est occupé par quelques sujets sensibles, dont la politique de taux d’intérêt de la FED.

Les faucons de la FED dans le doute

Après la crise de Shangaï, les faucons de la FED sont dans le doute. Alors qu’ils prônaient, il y a quelques semaines, un relèvement des taux dès septembre, ils seraient prêts à se rallier à un nouveau délai avant d’agir. La première réunion monétaire où cette question sera traitée doit avoir lieu à la mi-septembre. Les analystes estiment à 50% la possibilité de voir un relèvement progressif des taux y être décidé.

Pour les places européennes, cette décision pourrait causer une nouvelle perturbation, dans la mesure où elle redonnerait une attractivité au marché américain.

Les premières mesures du PLF

En dehors d’une baisse d’impôts, on ne sait rien du futur PLF (sinon qu’il devrait baisser les déficits). Toutefois, quelques mesures commencent à être dévoilées. La ministre des DOM-TOM, George Pau-Langevin, a ainsi assuré que les mécanismes de défiscalisation outre-mer seraient préservés jusqu’en 2017. Fleur Pellerin a pour sa part posé les jalons d’un élargissement de la redevance TV à Internet, malgré la promesse de François Hollande de ne pas augmenter les impôts.

Rappelons que le sujet essentiel d’inquiétude porte sur l’arbitrage final qui sera rendu entre pacte de responsabilité et baisse d’impôts pour les ménages.

Les migrants et l’intégration européenne

Le balai des limousines continue devant les camps de migrants, notamment à Calais où se déplace le Premier Ministre. Ce dossier très émotionnel est l’occasion, pour le gouvernement, de plaider en faveur d’un nouveau transfert de souveraineté auprès de la Commission. L’argumentation mérite d’être suivie de près, car elle donne lieu, en parallèle, à un discours ambiant sur l’intégration économique européenne.

Assez logiquement, cette préparation de terrain devrait donner lieu à une proposition de nouveau traité, confiant de nouvelles compétences à la Commission, dans un contexte général d’affaiblissement politique de celle-ci et de réticences des électorats à un approfondissement de l’Union.

Alcatel et la rémunération des dirigeants

Ces dossiers épineux devraient pour le reste être couverts par le vacarme que le golden parachute de Michel Combes, directeur-général d’Alcatel, suscite. Après deux ans et demi de présence à la tête de l’entreprise, dont il a permis le redressement et la cession à Nokia pour la fine paille de 15,6 milliards d’euros, Combes quitte l’entreprise le 1er septembre pour prendre la direction générale de Numéricable-SFR. Au passage, il empoche une retraite-chapeau de 50.000 euros et annuels, et surtout la promesse d’une attribution d’environ 4 millions d’actions (valorisées à ce jour à 3 euros).

Les conditions exactes de réalisation de cette promesse sont un peu nébuleuses, mais il n’en fallait pas plus pour faire hurler au loup.

Une fois de plus, cette polémique devrait nourrir bien des aigreurs à l’approche des débats budgétaires.

La poule européenne découvre le couteau des migrations

Après une interruption estivale, je reprends ma chronique européenne hebdomadaire (et dominicale!)

Les migrations sont devenues le sujet continental par excellence! Les gouvernements européens s’étaient quittés, le 26 juin 2015, sur un sommet où ils avaient convenu de « poursuivre les travaux sur tous les volets d’une approche globale et systémique, en se fondant sur l’agenda européen en matière de migration présenté par la Commission ». Autant dire que personne ne s’était pressé au portillon pour porter une vision ou une politique commune. Il n’aura pas fallu deux mois pour que les vagues de migrants rattrapent la tortue communautaire.

Une fois de plus, on admirera la grande prévoyance du collectif européen. Après tout, cela ne fait que quelques milliers d’années que l’Europe est un carrefour (ou une destination) des flux migratoires. On peut dire qu’on n’a guère eu le temps de réfléchir au sujet et on peut comprendre que l’Europe découvre les migrations comme une poule un couteau.

Quelques statistiques oubliées sur les migrations

On rendra grâce à l’AFP et à Eurostat d’avoir remis quelques pendules à l’heure sur la question migratoire. Le petit graphique ci-dessous rappelle deux ou trois réalités sur les demandes d’asile:

Migrations

Contrairement à ce qu’on lit partout, la Grande-Bretagne n’est certainement pas la championne de l’asile. Sa performance ridiculement basse (pour un pays qui a créé de la croissance, etc.) explique d’ailleurs une grande partie du problème de Calais: les Anglais s’arrangent pour avoir le moins de demandeurs d’asile possible sur leur territoire. Dans les « grands pays », c’est l’Allemagne qui fournit le plus gros efforts d’accueil, moins elle reste loin derrière la Suède.

Certes, demandeurs d’asile ne signifie pas migrants (ou ne résume pas la question migratoire, loin de là), mais quand même. On voit bien que ni les Français ni les Anglais n’ont donné de leçon à donner à personne sur le sujet.

Les migrations, boomerang de notre hasardeuse politique « arabe »

Dans l’affaire des migrations, on oublie aussi un autre tableau statistique qui en dit long sur l’inconséquence des politiques étrangères menées par l’Occident depuis vingt ans.

Migrations

Un tiers des migrants arrivés par la mer depuis janvier 2015 provient de Syrie. Si l’on prenait le temps de faire la somme des migrants venus de pays touchés d’une façon ou d’une autre par l’islamisme (Erythrée, Nigéria, Somalie, Soudan, Afghanistan, Irak), on ne tarderait pas à atteindre les 75% de flux migratoires dus à la propagation de la peste noire islamiste.

Des années de conflits en Irak, en Somalie, en Libye, en Syrie, et notamment des années d’invasions américaines la fleur au bout du fusil n’ont pas tardé à produire leurs effets sur les grands équilibres européens.

Schengen et Dublin au coeur du débat sur les migrations

Le sujet majeur que les Européens n’arrivent pas à débattre rationnellement est celui de l’ouverture des frontières au sein de l’espace Schengen. Tout plaide aujourd’hui pour que ce système soit rediscuté, en même temps que la convention de Dublin de 1990 qui prévoit que le premier pays d’accueil est le seul compétent pour instruire le dossier de demande d’asile.

Ce mécanisme infernal fait évidemment peser sur les pays de la « frontline » le poids le plus lourd en matière d’asile. Comme ces pays sont aussi (la Grèce et l’Italie) ceux dont le déficit budgétaire est le plus angoissant, il est politiquement difficile de leur imposer une charge démesurée par rapport aux pays du Nord, réputés mieux en forme.

A titre amical, Mutti Merkel a d’ailleurs annoncé qu’elle suspendait l’application des accords de Dublin en suspendant le renvoi des réfugiés syriens vers leur pays d’entrée dans l’Union, c’est-à-dire majoritairement la Grèce. Trop sympa, les Allemands!

Les Européens traînent les pieds sur la politique migratoire

Ces gestes charitables de l’Allemagne cachent mal le grand désordre européen qui règne. A titre d’exemple, la Grèce n’a toujours pas reçu les moyens qui lui ont été promis en mai dans le cadre du renforcement de l’opération Frontex. D’un côté, on veut stopper les migrations et faire régner l’ordre et la rigueur en Europe, de l’autre on laisse les Grecs se débrouiller seuls sur une frontière ingérable.

« En ce qui concerne les îles grecques, Frontex n’a pas reçu les contributions opérationnelles c’est-à-dire des avions, des bateaux en nombre suffisant mais surtout des gardes-frontières qui vont aller faire de l’enregistrement des migrants à la frontière extérieure dans les îles », a ajouté le directeur exécutif de Frontex.

De leur côté, les Italiens apprécient peu les bonnes idées de Mutti Merkel (et de Toutou Hollande), leur demandant des créer des foyers pour demandeurs d’asile.

Lors d’une déclaration commune à Berlin, la chancelière a notamment demandé l’ouverture, « avant la fin de l’année » de centres d’accueil en Italie et en Grèce destinés à accueillir les migrants pour détecter ceux éligibles à l’asile.

La réponse du berger à la bergère ne s’est pas faite attendre de la part de l’Italie:

«L’Italie fait ce qu’elle doit faire (…) et même beaucoup plus, en sauvant des dizaines de milliers de vies humaines et en accueillant les réfugiés», a martelé le chef de la diplomatie italienne, décrivant son pays comme «un modèle positif au niveau international».

En recevant le président français François Hollande lundi 24 août à Berlin, la chancelière allemande Angela Merkel avait demandé que la Grèce et l’Italie mettent en place «cette année» les centres d’enregistrement des migrants dont la création a été décidée en juin.

Mais pour M. Gentiloni, «demander à la Grèce et à l’Italie de faire leur devoir sur l’immigration est comme dire à un pays frappé par une inondation d’accélérer la production de parapluies».

Après les déchirements sur l’euro, voici les déchirements sur les migrations.

Schengen non-négociable pour la Commission Européenne

Face aux risques grandissants d’éclatement, la Commission a commencé à ressortir ces arguments habituels sur l’effet cliquet des accords européens: une fois qu’ils sont signés, ils deviennent irréversibles.

Ainsi, à la demande du Premier Ministre belge d’un assouplissement des accords de Schengen (c’est-à-dire d’un durcissement des contrôles aux frontières), une porte-parole de la Commission a déclaré:

En tant que droit fondamental, les règles de libre circulation garanties par l’accord Schengen sont « non-négociables », a commenté lundi un porte-parole de la Commission européenne en réaction aux propos de Charles Michel qui a évoqué une « adaptation et de nouvelles règles lors de contrôles des identités et des bagages. » Des « outils suffisants » sont disponibles au sein de l’accord Schengen pour assurer la sécurité, et l’exécutif européen encourage les Etats membres à s’en saisir, a encore précisé le porte-parole.

Encore une déclaration habile de la Commission…

Vers une nouvelle perte de souveraineté des Etats?

Pour résoudre la crise, l’Allemagne et la France (sa grande supplétive) propose plus de règles communes, c’est-à-dire le placement des politiques migratoires en Europe sous contrôle bruxellois, dont tout le monde sait qu’il est aux ordres de la Prusse. Après l’été pourri de l’Union (crise grecque, crise migratoire, crise chinoise), on sent bien que l’oligarchie européenne se dit que la seule façon de sauver les meubles communautaire consiste à faire un nouveau saut dans « l’intégration européenne », synonyme pudibond pour dire: subordination à Berlin.

Benoît Coeuré, membre du directoire de la BCE et candidat au poste de gouverneur de la Banque de France, ne s’en est pas caché lors d’un discours devant les ambassadeurs de France réunis à Paris:

« Nous devons utiliser la confiance dans la monnaie unique pour construire des institutions qui renforceront la cohésion de notre union politique et économique » (…)

Le français va un cran plus loin en proposant la création d’un ministère des finances de la zone euro, à travers une réforme de l’Eurogroupe. Doté d’un budget, muni d’un droit de veto si la politique budgétaire de tel ou tel Etat paraît inadaptée, le ministère réintégrerait du contrôle démocratique et de la transparence espère ainsi la BCE. Choisi par le Conseil européen, ce super ministre pourrait être épaulé par un conseil composé de membres permanents et des dix-huit ministres des Finances des pays de la zone euro qui voteraient les décisions. Des mécanismes souples (avec des ces votes à majorité simple ou qualifiée), doivent renforcer des stratégies coopératives plutôt que compétitives entre les différents Etats (comme le dumping fiscal). «  Peut-on imaginer un seul instant que le Conseil des gouverneurs de la BCE aurait pu faire face à la crise s’il n’était qu’un club de dix-neuf gouverneurs décidant par consensus ? », a encore interrogé Benoît Coeuré.

Manifestement, le divorce entre les eurocrates et les peuples européens est consommé. Nul ne sait jusqu’où ira la haine entre les anciens époux…

Qui gagne et qui perd au jeu européen?

Quelques informations entre les lignes permettent de voir (de confirmer!) qui tire ses marrons du feu au jeu européen actuel.

Du côté des gagnants, on trouve bien entendu l’Allemagne, qui, par exemple, sanctionne la Grèce après avoir abondamment corrompu ses décideurs pour profiter de ses mirifiques commandes publiques. Trois entreprises allemandes sont ainsi méchamment engluées dans des enquêtes pour corruption en Grèce: Siemens (qui aurait payé pour obtenir le marché de la sécurité aux Jeux Olympiques), Daimler (qui a vendu du matériel militaire aux Grecs) et Rheinmetall.

Mais d’autres pays ont plus discrètement profité des malheurs grecs. Les Belges ont par exemple estimé à 12 milliards d’euros les bénéfices qu’ils ont tiré de la crise ouverte par Tsipras (celui-ci ayant fait baisser les taux d’emprunt de la Belgique, mais aussi de la France…).

Les pays du Sud restent les grands perdants du système actuel, dont la France qui ne parvient pas à obtenir des mesures de soutien pour son agriculture.

La BCE en plein déni

Bref, l’été 2015 a confirmé les déséquilibres européens et la suprématie allemande.

Combien de temps ce triste attelage pourra-t-il fuir en avant face aux réalités? Economiquement, l’Europe se porte mal: la politique d’assouplissement monétaire lancée par la BCE n’a pas permis, à ce stade, de ranimer l’inflation et la crise chinoise frappe aux portes du continent.

Malgré les dénis officiels sur la contamination des places financières mondiales, il y a bien du souci à se faire, d’autant que les cuves d’arrosage sont vides et qu’on voit mal qui arriverait à éteindre un incendie massif…

L’Europe et le lent fracas de la gauche

L’Europe est-elle en train de reconstituer l’offre politique de gauche? Cet été soulève une multitude de questions dont les réponses méritent d’être méditées avec soin. L’éclatement de Syriza en Grèce qui a divisé la gauche de la gauche et animé la Fête de la Rose à Frangy-en-Bresse, l’implosion d’EELV, le passage de Chevènement à l’université d’été de Debout la France, la polémique soulevée par Jacques Sapir sur une alliance avec le Front National montrent bien que la question de l’Europe et de son sens provoque une recomposition fulgurante de l’échiquier.

Accepter ou non une Europe germanocentrée, telle est la question

Qu’on le prenne dans n’importe quel sens, le problème revient toujours pour la gauche : faut-il ou non accepter cette Europe de Maastricht, avec son euro fort et sa politique budgétaire restrictive, qui fait la part belle à l’Allemagne?

Entre un François Hollande, qui encore tout frétillant de sa victoire en mai 2012, s’était ramassé sur le casque à pointe de Mutti Merkel et avait dû admettre au bout de quelques semaines (voire quelques jours) que les traités ne seraient ni renégociés ni assouplis, et Jean-Luc Mélenchon qui a dit, dans son dernier livre, tout le bien qu’il pensait de l’Allemagne, on voit que le sujet incontournable qui agite la gauche est celui de l’euro, ou de son rejet, avec toutes les conséquences qu’il emporte.

La question européenne apparaît de plus en plus comme une lame de fond qui fracasse la gauche.

La désillusion Syriza

De façon assez amusante, l’expression de « lame de fond » est venue de Jean-Luc Mélenchon au moment de la victoire de Syriza, en janvier 2015:

« C’est une page nouvelle pour l’Europe. Peut-être que nous tenons l’occasion de refonder l’Europe, qui est devenue l’Europe fédérale des libéraux », a affirmé Jean-Luc Mélenchon sur BFM TV, pour qui le succès de Syriza « est une lame de fond ».

La suite a permis de vérifier, une fois de plus, le grand sens des réalités et de l’anticipation propre au Front de Gauche et à ses affidés. Pour rire, on rappellera les déclarations de Clémentine Autain, grande spécialiste des Révolutions sur la rive gauche, le soir du referendum fantasque organisé par Tsipras:

Le «non» au référendum grec, «un tournant… par libezap

La suite a montré la beauté de ce tournant historique…

L’intérêt de Tsipras est d’avoir posé la question du réalisme politique: faut-il gouverner avec les réalités? ou faut-il s’en affranchir pour tenter l’aventure?

L’aventure d’aujourd’hui s’appelle démantèlement de l’euro et fin de l’Europe maastrichtienne.

Les aventuriers se la mettent en veilleuse au PS

Avec le départ de Montebourg, puis le 49-3 sur la loi Macron, Valls a mis KO ses frondeurs et autres contestataires convaincus qu’ils peuvent réorienter l’Europe. La venue de Varoufakis à Frangy-en-Bresse et l’isolement apparent de Montebourg dans sa démarche ont bien souligné la difficulté, au sein du PS d’aujourd’hui, de promouvoir une vision « volontariste », comme on disait à l’époque où la politique budgétaire existait encore.

Oui, je sais, on a oublié cette époque où la dette publique était à peine à 40% de PIB, où l’inflation rôdait et réduisait presque automatiquement les déficits.

La polémique Sapir en dit long sur les tensions internes

Après avoir écrit ou déclaré qu’une alliance de tous les opposants à l’euro, dont le Front National, était souhaitable, l’économiste Jacques Sapir, réputé d’extrême-gauche, est désormais décrété d’accusation publique par ses amis et fait l’objet d’un procès en sorcellerie. Il devrait prochainement être envoyée dans un goulag au Venezuela, escorté par des fan de Mélenchon.

En attendant, on voit bien que, sous la pression de la « lame de fond », les anciennes digues sont en train de rompre, et un certain nombre d’opposants à l’euro se disent que les postures mélenchoniennes ont un peu moins d’avenir que les coups de bélier lepénistes. A méditer…

Chevènement passe à droite

Autre souverainiste à suivre la voie pavée par Sapir: Jean-Pierre Chevènement, qui se dit que, à gauche, lutte contre l’euro se présente plutôt mal. Le survivant, chassé de son parti au printemps, participe à l’université d’été de Debout la France. Encore un signal faible qui ne trompe pas sur le tumulte que la question européenne produit à gauche.

EELV, première victime collatérale de la lame européenne

Du côté des écolos, on n’en est plus à la condamnation individuelle des dissidents: c’est plutôt un exode massif qui se prépare. Le noyau des contestataires fait le ménage et rend impossible la cohabitation avec les « réformistes » qui préfèrent gouverner les mains sales que s’opposer les mains propres.

Certes, les ruptures chez les Verts s’expliquent aussi par une ruse à la sauce hollandaise: ceux qui ne s’imaginent pas d’avenir à suivre Cécile Duflot et ses prévisibles 3 ou 4% aux présidentielles, préfèrent plier armes et bagages pour guigner un statut équivalent aux Radicaux de gauche et survivre en politique en jouant les supplétifs du PS. On imagine sans mal que leur sortie était préméditée: François Hollande a tellement besoin de ruiner les chances de ses concurrents à gauche pour passer le cap du premier tour en 2017 que les sorties des caciques apparaissent du coup téléphonées.

Une recomposition de la gauche

Il n’en demeure pas moins que la question européenne participe à la recomposition de l’offre politique à gauche. Je veux d’ailleurs bien prendre les paris: d’ici 2018, un bloc souverainiste appelant à une Europe franco-centrée apparaîtra à gauche, les héritiers, en quelque sorte, des Danton et consors qui firent la guerre à l’Europe pour y diffuser leurs idées.

 

L’hilarant rapport Villeroy de Galhau sur le financement des entreprises

Le rapport Villeroy de Galhau sur financement de l’investissement des entreprises remis hier au Premier Ministre a encore suscité une belle hilarité.

Evidemment, le personnage en lui-même prêtait à l’exercice attendu. Ce polytechnicien et énarque (de la même promotion que Moscovici et Philippe Wahl, directeur général de la Poste), inspecteur général des Finances et grand strauss-kahnien devant l’éternel (il fut son directeur de cabinet à Bercy) a bénéficié d’une belle mesure d’évacuation sanitaire en avril 2015. Il était alors directeur général délégué de la BNP. Le Premier Ministre a eu la bonne idée de lui confier une mission sur l’investissement des entreprises: quoi de mieux qu’un banquier pour évoquer ce sujet? Ce n’est pas comme si les entreprises se plaignaient massivement du cynisme de leur banquier lorsqu’il s’agit de les aider à investir.

Cette petite provocation très vallsienne cachait évidemment un autre motif, connu de tous: il fallait refaire une petite virginité à Messire Villeroy avant son parachutage à la tête de la Banque de France où il remplacera avantageusement Christian Noyer atteint par la limite d’âge et en fin naturelle de mandat.

Là encore, l’idée ne manque pas d’être tordante, puisque la BNP s’est ramassée une amende de 10 milliards d’euros de la part des autorités américaines pour avoir violé l’embargo sur l’Iran. Et une amende de 10 millions d’euros, en 2014, de la part de l’Autorité de Contrôle Prudentielle et de Résolution (ACPR) pour avoir stocké en douce quelques contrats d’assurances-vie en déshérence. Or, l’ACPR est de droit présidée par… le gouverneur de la Banque de France. La prochaine fois, on suggère à Manuel Valls de nommer Bernard Tapie au ministère de la Justice et de recruter son prochain ministre de l’Intérieur dans une mosquée salafiste.

Ce petit rappel n’est pas inutile pour comprendre les raisons qui ont poussé Villeroy de Galhau à écrire un texte qui ressemble plus à une longue liste de remerciements au début d’un rapport de stage d’élève de l’ENA qu’à une étude sérieuse sur la question du financement des entreprises. Avec un brin de malice, on reprendra ici chacune de ses propositions pour illustrer le propos.

Proposition n°1: Améliorer l’accès des TPE au crédit, notamment de trésorerie

Villeroy de Galhau remercie ici sa mère patrie la banque pour les bons et loyaux services qu’elle lui a rendus. Il écrit (page 33): « En volume, la France est le pays européen où les financements (bancaires et obligataires) des sociétés non financières ont le plus crû depuis la crise. » La Fédération Française des Banques ne pouvait pas rêver d’avoir un cheval de Troie mieux infiltré dans la place!

Proposition n°2: Développer le financement long du BFR

Là encore, le futur gouverneur de la Banque de France explique que les entreprises n’ont rien compris à ce que leurs banquiers leur disaient (page 39): « La question des garanties bancaires est en effet clé, et elle nous est apparue parfois mal posée. Le sujet n’est pas tant les garanties personnelles demandées au dirigeant. Même si elles sont parfois excessives (…) ». On aimerait voir Villeroy hypothéquer son château à la demande de son banquier pour voir si la question est « parfois mal posée ».

Proposition n°3: Favoriser l’investissement en actions de l’assurance-vie, par le succès d’Euro-croissance

Cette fois, Villeroy envoie un joli mot de remerciement à Moscovici, son camarade de promotion inventeur de l’Eurocroissance. Cette formule qui prétend concilier avantages de l’assurance-vie et investissement en actions est une construction purement théorique dont la crise chinoise vient de balayer les derniers espoirs, mais ça fait toujours du bien de faire un petit compliment aux amis.

Proposition n°4: Recréer une instance internationale d’évaluation des effets des règles prudentielles bancaires

Encore un beau cadeau aux banques françaises qui s’estiment pénalisées par les règles de Bâle III. Villeroy parle ici en futur gouverneur de la Banque de France et nous livre l’un des axes centraux de son action: assouplir les règles prudentielles appliquées aux banques en obtenant à terme une norme Bâle IV plus favorable.

Proposition n°5: pour un continuum des instruments de dette, promouvoir une titrisation sécurisée, les placements privés et des plateformes de prêts directs

Ce charabia reprend la marotte absurde de Christian Noyer consistant à relancer la titrisation. Ce mécanisme, à l’origine de la crise de 2008, est simple à comprendre: une banque accorde un prêt à une entreprise, puis elle charge une autre entreprise financière de recouvrer ce prêt moyennant un rachat de portefeuilles. Ce système conduit donc les banques à accorder des prêts en accordant une attention très limitée à la solvabilité de son client: elle ne supporte en effet plus le risque de défaut.

Encore une proposition qui vient du lobby bancaire et que la Banque de France endossera une fois Villeroy de Galhau nommé.

Proposition n° 6 : Réviser Solvabilité 2 en faveur des investissements à risque

Cette proposition constitue cette fois un petit cadeau aux assureurs qui sont effrayés par le volume de fonds propres nécessaires pour investir en bourse.

Proposition n°7 : développer l’investissement en fonds propres transfrontières, par des mécanismes innovants

Il s’git cette fois d’une adresse à Jean-Claude Juncker et à la Commission. Le mécanisme vise en effet à faciliter la mise en place du plan Juncker en matière d’investissement des PME.

Proposition n°8 : soutenir des actifs européens en faveur des infrastructures de long terme et de la transition énergétique

Cette mesure devrait faciliter l’affichage écologique du gouvernement à l’horizon de la COP21. Nul doute que le Président de la République, qui parie sur cette conférence pour redorer son blason parmi les écologistes, aura apprécié la mention.

Proposition n°9 : mandater trois task-forces dédiées à trois chantiers structurels de convergence : droit des faillites ; informations sur les PME et scoring de crédit ; protection des consommateurs

Cette proposition très européenne vise à donner du contenu à la « convergence structurelle » en matière financière souhaitée par François Hollande. Là encore, merci à la main qui donne à manger.

Proposition n°10 : renforcer la supervision européenne des marchés

Et un ultime cadeau aux banquiers français, qui trouvent que l’Union Européenne ne se fait pas assez entendre à Bâle pour protéger leurs intérêts, alors que les Anglais et les Allemands y sont entendus. Une fois de plus, la technostructure française imagine que l’intégration européenne lui permettra de peser plus efficacement.

Villeroy a donc bien travaillé, et chacun est reparti avec son petit (ou gros) cadeau. On ne pouvait évidemment pas manquer la déclaration faîtière de l’intéressé, qui illustre assez bien la pensée strauss-kahnienne au pouvoir: « Nous n’avons pas besoin de grand soir fiscal en France, nous n’avons pas besoin de changement de traités en Europe, il faut que nous nous mobilisions collectivement avec les autres Etats membres pour mieux utiliser ces ressources ».

Contre vents et marées, la technostructure des petits marquis continue sa stratégie europhile et immobiliste de l’autruche.

35 heures: quand bobocratie et oligarchie se rejoignent

La discrète sortie d’Emmanuel Macron sur les 35 heures à l’université du MEDEF devrait susciter une nouvelle levée de boucliers à l’université du PS, à La Rochelle. Voici la phrase qui fâche:

Christian Paul, leader des frondeurs, en a profité pour lancer une petite phrase qui en dit long sur les murmures qui s’échangeront dans les jours à venir:

« Je ne savais pas que Nicolas Sarkozy était de retour au gouvernement »

On entend d’ici la litanie qui va reprendre, entre notables du Parti, sur cette grande conquête sociale que sont les 35 heures.

Les 35 heures, côte pile et côte face

Bien entendu, chacun répètera à l’envi tout le bien qu’il faut dire des 35 heures: la réduction du temps de travail, seule solution intelligente pour lutter contre le chômage, pour préparer la décroissance, pour libérer les masses laborieuses de l’insupportable contrainte de la production, et lui donner plus de temps pour se cultiver. Car c’est bien connu, depuis que les 35 heures existent, les ouvriers français écoutent massivement France Culture et ne ratent plus un seul festival d’Avignon.

Bien entendu, aucun éléphant du PS n’évoquera le côté pile des 35 heures, sa face anti-sociale qui explique aussi pourquoi les ouvriers désertent les rangs de la gauche pour rejoindre ceux du Front National. Pour beaucoup de salariés, notamment les moins qualifiés, en effet, les 35 heures se sont traduites par une modération salariale durable qui explique la stagnation du pouvoir d’achat. Le renchérissement du travail peu qualifié qu’elles ont produites a accéléré les délocalisations.

Et pour tous ceux qui espéraient sortir de leur condition par le travail, les 35 heures ont comme signé un arrêt de mort, en tout cas une décision privative de liberté: ils n’ont plus le droit de travailler plus pour améliorer leur sort. En réalité, les 35 heures ont très vite rimé avec trappe à bas salaires, dont le résultat est pathétique: le salaire moyen brut en France est 25% inférieur au salaire allemand, et 50% des salariés français gagnent moins de 1.600 euros par mois.

La bobocratie et le nivellement par le bas

Que les 35 heures aient concouru activement au blocage de l’ascenseur social constitue bien entendu un tabou que la gauche ne pourra jamais reconnaître, mais dont elle se félicite chaque jour. Le Parti Socialiste est en effet devenu le fief de ces bobos, de cette petite bourgeoisie le plus souvent fonctionnaire qui craint en permanence d’être débordée par les talents incontrôlables venus des milieux populaires.

Pour que l’on puisse faire du Vélib calmement à Paris, il faut empêcher les banlieusards de passer le périphérique, et l’on construit un tram dans l’Est parisien pour limiter les entrées. Pour bien rappeler aux racailles musulmanes qu’elles sont à peine tolérées hors de leurs ghettos, on fait un Tel-Aviv-sur-Seine avec éloge de l’homosexualité qui se trémousse près de la place Dizengoff. Et pour empêcher les familles laborieuses de financer des études prestigieuses pour leurs enfants, on institue les 35 heures qui sont un limitateur automatique de niveau de vie et d’espérance sociale.

Appauvrissez-les tous, et Dieu reconnaîtra les siens!

Car la vision implicite du monde portée par ceux qui ont fait les 35 heures est bien celle-là: il existe une masse informe de prolétaires à qui il faut rendre la vie plus supportable en leur donnant plus de loisirs. De cette façon, ils n’auront plus la tentation de s’élever. Et moins ils auront les moyens de le faire, mieux les vaches seront gardées.

Les 35 heures et le retour à la logique de classe

D’un côté les prolétaires qui restent prolétaires. De l’autre, les bobos et l’oligarchie qui ont désormais les mains libres pour diriger la société. Le Parti Socialiste reste discret sur le sujet, mais, bien évidemment, aucun des hiérarques qui, à La Rochelle, flétrira Emmanuel Macron pour ses propos sur les 35 heures, n’aurait l’idée de se ranger lui-même dans la catégorie sociale qui les applique. Les 35 heures, c’est pour les prolos, pas pour les décideurs (il faudrait d’ailleurs faire une étude sociologique sur la stigmatisation qu’emportent les 35 heures aujourd’hui).

Dans la pratique, les 35 heures ont profondément renforcé la logique oligarchique qui fragilise la France depuis 30 ans. Elles ont notamment favorisé la sédimentation des différences entre ceux qui travaillent 35 heures parce qu’ils sont « simples salariés » ou « cadres » et ceux qui sont soumis aux forfaits-jours, les « cadres supérieurs » qui travaillent sans limite. On peut même se demander dans quelle mesure l’invention des 35 heures ne s’est pas d’abord justifiée par la nécessité de rétablir des signes extérieurs de classification sociale dans un monde post-30 glorieuses qui les avait bouleversés.

Les 35 heures et le jeu de l’oligarchie

Le grand génie des 35 heures a consisté à donner l’illusion d’un cadeau au prolétariat offert par le capitalisme quand il était essentiellement financé par les classes moyennes, qui sont les grandes perdantes du système.

D’une part, les 35 heures ont accru (on ne le dit pas assez) la pression fiscale sur les classes moyennes, puisqu’elles ont obligé l’Etat à compenser les pertes de recettes de sécurité sociale par un recours à l’impôt. Et ce sont les classes moyennes qui recourent le plus massivement à l’impôt.

D’autre part, le système du forfait-jour a ouvert la porte à une dégradation nette des conditions de travail pour « l’encadrement », qui est entré dans une organisation du travail où le droit à la déconnection n’existe plus. L’émergence du « burn-out » en constitue un signe majeur: beaucoup de cadres doivent compenser à eux seuls la perte de productivité due aux 35 heures et subir sans garde-fous la pression sur la rentabilité accrue par la crise.

Seule l’oligarchie a, au fond, tiré ses marrons du feu dans l’affaire. Elle seule ne paie pas pour les 35 heures, elle seule a préservé sa part de profit en imposant la modération salariale, et elle a même pu augmenter de façon colossale la productivité des cadres.

De là à penser que les bobos sont aujourd’hui les meilleurs alliés de l’oligarchie, il n’y a plus qu’un petit pas à avancer.

 

Hollande atterrira bientôt sur la planète Mars

François Hollande aurait mérité d’être l’invité d’honneur du 20è congrès de l’hypnose qui se tient en ce moment à Paris. Il en a, des choses à dire, le bougre, sur les pouvoirs extraordinaires de cette technique qu’il pratique quotidiennement sur les Français. A la différence des anesthésistes, toutefois, Hollande ne réussit pas ses séances à tous les coups et il est parfois obligé de forcer les doses.

Ses déclarations estivales sur les baisses d’impôt en ont donné une nouvelle preuve. Après avoir soutenu le 14 juillet qu’il baisserait peut-être les impôts, il a finalement décidé de mettre le paquet en promettant des baisses coûte-que-coûte! Endormez-vous, braves citoyens, vous resterez heureux pendant que le monde s’effondre!

Du rififi sur les recettes fiscales

Entretemps, Bercy avait pourtant publié la situation mensuelle du budget de l’Etat au 30 juin 2015. François Hollande savait donc que, en un an, les recettes fiscales ont baissé de plus d’un milliard, ce qui pose quand même quelques problèmes pour atteindre un déficit de 3,8% du PIB en fin d’année. Pour y parvenir, il faudrait un déficit public maximal de 80 milliards d’euros (sécurité sociale et autres administrations comprises). Or, l’an dernier, le déficit de l’Etat seul s’est élevé à plus de 85 milliards d’euros, et à ce stade, il n’a baissé que d’un milliard par rapport à juin 2014. Autrement dit, l’objectif de 3,8% de PIB paraît totalement impossible à atteindre pour 2015.

Alors des baisses d’impôts pour les ménages en 2016, avec des baisses de charges pour les entreprises dans le cadre du pacte… cette accumulation de baisses de recettes augure très mal du respect de nos engagements communautaires. Mutti Merkel fa enkore donner la fessée!

La Chine fait décoller Hollande

Autre mauvaise nouvelle de l’été: la bourse de Shangaï s’est effondrée. Certes, notre hypnotiseur en chef a assuré que la crise boursière n’était pas prête d’arriver à pied par la Chine, mais l’expérience montre que les prévisions d’hypnotiseur doivent toujours être inversées pour être comprises. Si Hollande jure que la crise ne nous touchera, il reste juste le temps de vendre son portefeuille.

Ce n’est pas que ce soit une nouvelle réjouissante, mais enfin, il faut bien être réaliste. Si, dans les deux mois, nous nous prenions un nouveau krach mondial, la promesse de baisser les impôts paraîtra une fois de plus comme la marque d’une ineptie suprême, et l’hypnotiseur devra à nouveau manger son chapeau.

Au passage, les mêmes garanties d’impunité françaises face à la dégringolade chinoise ont été données par la fine fleur de l’analyse économique française: Manuel Valls et Ségolène Royal! Il y a de quoi vraiment s’inquiéter.

Les nuages noirs s’amoncellent en France

La scène française n’est pas en reste. Nos éleveurs sont toujours furieux et le gouvernement ne leur tenu aucun discours de vérité: pas un mot sur l’embargo russe qui crée une crise de surproduction et avantage furieusement les producteurs allemands adeptes des fermes à 1.000 vaches hyper-productives. Nos taxis rôdent dans l’ombre, prêts à bondir contre l’ogre Uber. Nos hôpitaux sont au bord de l’explosion sociale. Les médecins appellent à la désobéissance civile contre le tiers payant généralisé.

Bref, la situation n’est pas excellente, et plus que jamais la France aborde sa rentrée de septembre sur le fil du rasoir, après un trimestre à 0% de croissance.

Hollande dans sa capsule spatiale

Face à ces pièges et ces mines qui parsèment l’année à venir, l’hypnotiseur de l’Elysée a trouvé une solution: il est monté dans sa soucoupe volante et il chemine vers Mars pour prendre du recul et ne pas être contaminé par le stress de la fonction. Dans son état d’apesanteur, il peut se consacrer entièrement au seul sujet sérieux de son mandat: sa réélection en 2017. Il avait annoncé qu’il ne se représenterait pas si la courbe du chômage ne s’inversait pas et si la croissance ne repartait pas.

Vu de Mars, toutes ces promesses lui paraîtront bien mesquines…

 

Ne t’aide pas et l’Etat t’aidera!

Je livre ici l’introduction de mon prochain livre qui sera intitulé: « Ne t’aide pas et l’Etat t’aidera! »

L’invention, en 1945, d’un système obligatoire de sécurité sociale a-t-il contribué à déresponsabiliser les Français? est-il aujourd’hui la principale cause du déclin national par le sentiment de sécurité inexpugnable qu’il nourrit, quels que soient les dangers auxquels le pays est exposé? est-il au coeur de l’aversion de la société française pour les réformes et l’adaptation aux évolutions du monde? A-t-il érigé le principe de l’assistance en idéologie discrète mais tenace qui phagocyte en France l’esprit d’entreprise, ce que les militaires britanniques appelleraient le Fight Spirit? Et au fond, la sécurité sociale n’incarne-t-elle pas une préférence française pour une médiocrité collective et une allergie aux réussites individuelles?

Ces questions provocatrices percutent évidemment de plein fouet le prêt à penser contemporain pour lequel l’éloge sans limite de la sécurité sociale constitue un passage obligé. Dans la perception collective, le fait que la France soit le pays industrialisé qui consacre la plus grande part de ses richesses à la protection des individus constitue une sorte de manifestation caractéristique de notre génie national éternel. Il prouve que la France occupe une place différente dans un monde capitaliste soumis à une concurrence effrénée, et qu’elle entend bien manifester de cette façon sa résistance à l’argent-roi qui domine l’Occident.

L’usage, l’étiquette pourrait-on même dire, veut que ce qu’on appelle le modèle social français soit sanctuarisé et épargné par les critiques. Il est le produit d’une sorte de consensus discret, forgé dans les « couches basses » de la conscience collective, et le seul inconvénient qui puisse lui être trouvé est de coûter trop cher. En dehors de ce défaut, il ne comporte bien entendu que des avantages et seuls les mauvais esprits ont l’insolence d’imaginer qu’il puisse porter préjudice au destin national.

Il n’est donc pas de bon ton de revenir au sens même de ce qu’est la sécurité sociale, ni à ses conséquences en termes de civilisation. Le fait que, dès sa naissance, chaque Français soit affilié à un système qui le prend en charge toute sa vie, qui veille à son éducation, qui lui assure une assistance quel que soit son comportement, jusqu’à la mort s’il le faut, apparaît aujourd’hui comme un fonctionnement normal de la société qui n’a plus besoin d’être discuté. L’obsession (prétendument, nous y reviendrons) égalitaire du modèle social français est telle qu’il semble normal, par exemple, que les Français qui choisissent d’habiter loin d’un centre ville de quelque importance bénéficie néanmoins à proximité de leur domicile d’une prise en charge hospitalière identique à celle d’un urbain. Et si cette prise en charge n’est pas possible, la règle évidente pour « le système » est que la collectivité prenne en charge quasiment sans limite non seulement les soins, mais le transport de l’assuré entre son domicile et l’hôpital où il est suivi.

La contrepartie de ce droit de tirage illimité sur l’assistance apportée par la collectivité réside dans l’obligation qui est faite à chaque Français (ou presque, nous y reviendrons) de se soumettre à ce système et d’y contribuer financièrement s’il a le malheur d’avoir un emploi payé correctement. La sécurité sociale est bonne mère pour ceux qui la sollicitent, mais elle est intraitable pour ceux qui n’ont pas besoin d’elle: elle les oblige à participer à son fonctionnement, et elle veut tout savoir de chacun. Aucun assuré n’a de secret pour elle: elle sait tout de ses revenus, de ses maladies, de ses tourments matrimoniaux, de ses enfants, de son patrimoine et elle traite en délinquant tous ceux qui chercheraient à dissimuler une part d’ombre.

Quand George Orwell avait imaginé son Big Brother, il lui avait prêté les traits d’un Etat policier surveillant la vie de chacun. La sécurité sociale lui a donné un autre visage: celle d’une mère possessive qui est le plus souvent là quand on a besoin d’elle, mais qui, en contrepartie de sa disponibilité, tyrannise ses enfants jusqu’à ne tolérer de leur part aucune forme d’autonomie. C’est le prix à payer pour la sécurité: elle étouffe la liberté.

Comment la France, pays des Droits de l’Homme, a-t-elle pu accepter sans coup férir une telle intrusion d’une instance publique dans la vie privée des citoyens? Bien entendu, la dimension bifide de la sécurité sociale: dispensatrice de soins en même temps qu’observatrice de tous les secrets, a constitué l’astuce par laquelle les Français ont accepté avec une sorte de satisfaction résignée le principe d’une surveillance publique généralisée et d’une abolition de fait du principe de responsabilité. Et c’est précisément la grande ruse du modèle social français que d’utiliser les bienfaits du système pour faire admettre ses inconvénients. La promesse d’une sécurité à toute épreuve a anesthésié les résistances individuelles et l’aspiration collective à la liberté.

Cette anesthésie, contrairement aux idées reçues (là aussi, nous y reviendrons), n’a pas été immédiate. Elle a même constitué un processus long, émaillé de nombreuses résistances, dont quelques chiffres donneront l’exemple. Ainsi, en 1970, c’est-à-dire vingt-cinq ans après la création de la sécurité sociale, la France comptait 4,5 millions de travailleurs indépendants, c’est-à-dire d’entrepreneurs (dont un bon lot d’agricoles), pour 17 millions de salariés, fonctionnaires compris. En 2013, la France comptait 24 millions de salariés, mais à peine 2,5 millions d’entrepreneurs, au sens large. Autrement dit, il a fallu plusieurs décennies pour que la France fasse reculer son esprit d’entreprise et qu’elle impose la résignation du salariat comme une forme indépassable de travail.

Le propos des pages qui suivent est précisément de comprendre le sens de ce grand mouvement qui fait l’histoire de France depuis soixante-dix ans. Il s’agit d’en dresser une petite phénoménologie pour mieux décrypter les événements, décisions, actions, réflexes, parfois paradoxaux qui traversent l’actualité du pays, et pour jeter un autre regard sur cette étrange logique qui conduit les citoyens d’un grand pays industrialisé, l’un des premiers à avoir proclamé la liberté comme valeur fondamentale de son organisation collective, à accepter, année après année, une servitude grandissante vis-à-vis de l’Etat.

Le récit hypnotique du modèle social français

La réflexion qui s’engage ici heurte de plein fouet le récit national, pour reprendre une expression à la mode, qui nous est fait régulièrement sur l’histoire de notre protection sociale. Pour nous convaincre qu’un système de protection sociale suppose forcément une sécurité sociale aussi possessive que la nôtre, il a fallu en effet mobiliser une puissance imaginative impressionnante, destinée à nous persuader que les choix opérés en 1945 étaient incontournables et inexorables.

Ce récit national est volontiers maintenu en vie artificiellement par des politiques de tous bords. Depuis une trentaine d’années, en effet, la société française recourt régulièrement à la dette pour financer la protection de ses membres. Le grand art des politiques a consisté à donner l’illusion, de droite comme de gauche, que cette dette constituait un simple jeu d’écriture sans conséquence sur le niveau de vie et de protection assuré par le « système ». Cet art de l’illusion explique notamment qu’aucun gouvernement ne mette jamais en pratique le mécanisme d’augmentation automatique des impôts créé en 1996 pour maîtriser la dette de la sécurité sociale. Ce contournement de la mystérieuse contribution au remboursement de la dette sociale évite un réveil douloureux aux Français, qui sont pourtant supposés payer plus d’impôts lorsque la sécurité sociale finit l’année en déficit. Elle les maintient dans la conviction que le fameux « trou de la Sécu » appartient à une dimension différente de la réalité sensorielle, une sorte d’anti-matière très éloignée de l’atmosphère terrestre et qui ne menace donc en aucune manière les habitudes prises au fil des ans, depuis le début du vingtième siècle et singulièrement à partir de 1945.

Le problème financier étant réglé par une opération de passe-passe, le consensus peut donc reprendre sa place pour dresser les louanges de la sécurité sociale et pour continuer à abonder un système dont les finalités ne sont plus interrogées.

D’une certaine façon, la protection sociale place la France sous une hypnose collective dans laquelle nous agissons selon un parfait déni des réalités. Il s’agit d’un état psychique curieux, où nos actes sont dictés par une voix extérieure, pour ainsi dire cachée, à laquelle nous obéissons aveuglément, sans broncher, et sans comprendre la portée des décisions que nous appliquons, tout en nous donnant le sentiment d’une parfaite liberté d’agir. Plus notre organisation de la protection sociale se fragilise, moins la situation financière du pays permet de préserver sa conception d’origine et mieux cet état d’hypnose fonctionne.

Il s’est encore manifesté à l’occasion de la généralisation du tiers payant: alors que la dépense de santé constitue un casse-tête grandissant pour la plupart des systèmes de protection sociale dans le monde industrialisé, la France affirme qu’il est désormais possible de soigner gratuitement ou presque l’ensemble des assurés. En tout cas, la gratuité est présentée de façon plus ou moins explicite ou sincère comme un objectif à atteindre dans les prochaines années, quelle que soit la situation financière générale qui s’impose à nous.

Tout l’enjeu de ces lignes consiste évidemment à identifier la voix extérieure qui nous dicte notre conduite dans cet état d’hypnose, et la logique d’intérêts qui la sous-tend. Autrement dit, aujourd’hui, qui a intérêt à déresponsabiliser la société française au moyen de leviers sociaux dont la soutenabilité financière n’est pas crédible?

Le « TINA » social français

Dès qu’il s’agit de protection sociale, l’usage veut que le débat public érige notre organisation sociale en ce qu’Emmanuel Kant appelait un impératif catégorique, et à propos duquel Margaret Thatcher aurait volontiers prétendu qu’il n’existait pas d’alternative (à moins d’un désastre social bien entendu). There is no alternative! ou TINA, comme disent les initiés. Cette sacralisation du « modèle social français » est nourrie par une multitude de spécialistes, d’experts, d’enseignants qui répètent à l’envi toute l’originalité, tout le génie, tous les avantages de notre modèle « bismarcko-beveridgien », en le réduisant à une série de choix techniques sans aucune signification politique.

L’incapacité des experts à analyser le sens historique du modèle social français ne manque pas de poser question. A les lire, le fait que l’Etat ait décidé, en 1945, d’imposer des tarifs médicaux uniques pour tout le pays, d’obliger tous les citoyens (même les plus riches) à adhérer à la sécurité sociale, et le fait que l’Etat demande, avec la complicité des organisations syndicales salariales ou patronales, aux salariés « moyens » de financer de fait les prestations des exclus ou des moins rémunérés, n’appelle pas d’autre remarque qu’une série de considérations techniques sur les mécanismes utilisés pour y parvenir.

Cette cécité et ce silence des « sachants » contribue à l’illusion française. Si l’on n’y prend garde, on se convainc très vite que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes et que notre modèle social est un horizon indépassable qui appelle au mieux quelques ajustements techniques, quelques serrages de boulons ou de vis de-ci de-là, sans qu’il n’y ait d’autre question à se poser. Au fond, la bonne question à soulever est de savoir s’il faut placer la barre de la protection sociale à 33, 34 ou 35% du PIB, peut-être moins, peut-être plus, mais pour le reste il n’y a rien à changer ni à interroger dans notre organisation actuelle.

Dans cette espèce d’évidence fabriquée de toutes pièces, des « trucs » de propagande destinés à anesthésier l’esprit critique sont régulièrement déployés. Le premier d’entre eux est l’appel à l’émotion et au mythe narcissique d’une France qui se serait libérée seule en 1945. Après les années noires de Vichy, la Résistance a chassé l’occupant teuton et inauguré le règne de la lumière en mettant en place une sécurité sociale que le monde entier nous envie. Cette vulgate historique s’est imposée, au fil des années et à mesure que la mémoire des faits se perdait, comme une vérité à peu près aussi miraculeuse et indiscutable que l’assomption de la Vierge ou la résurrection du Christ. Il est désormais de bon ton de célébrer les grandes conquêtes du Conseil Nationale de la Résistance comme un triomphe de l’intelligence sur des siècles de bêtise, à la manière dont les fidèles commémorent la Passion du Christ lors de la messe pascale de la cathédrale Notre-Dame.

La méthode est habile: elle permet d’empêcher tout débat rationnel sur le sujet en mobilisant d’emblée le ban et l’arrière-ban de la crédulité publique et de la sensibilité extrême de l’opinion à la question de la collaboration durant l’Occupation. Cette vaste opération de manipulation des esprits a permis d’étouffer petit à petit toute réflexion intelligente sur l’organisation de notre protection sociale et sur une stratégie alternative et durable. Par exemple, le fait que des centaines de patients soient morts après avoir recouru au Mediator comme coupe-faim avec le consentement de toute la chaîne de décision de l’assurance maladie, le fait que le nombre de cancers du sein ait explosé en une quarantaine d’années notamment du fait d’une politique de remboursement absurde, n’ont pas suffi à intriguer le public et à soulever les questions nécessaires sur la façon dont le remboursement de certains médicaments, loin de participer à la protection des assurés, conduit à mettre leur santé en danger. S’interroger sur le bon sens d’un système qui cause autant de dégâts serait en effet interprété comme une forme de nostalgie pour l’époque où la France n’avait prétendument pas de protection sociale, voire comme la manifestation d’une inclination vichyste totalement coupable.

Il est donc acquis, au titre de la mythologie de la Résistance, que toute réflexion sur la sécurité sociale doit rester mesurée et éviter autant que faire se peut les questions embarrassantes portant sur le sens de sa structure ou de son organisation. Violer cette règle implicite expose aux pires sanctions morales au titre d’une sorte d’épuration posthume lavant les crimes honteux de la collaboration.

La légende du Conseil National de la Résistance

L’analyse historique des conditions de mise en place de la sécurité sociale dément pourtant formellement cette reconstitution tardive des faits. Dans la pratique, la France de 1945 était loin d’être le désert social que les troubadours de la politique contemporaine tentent de nous représenter. Au tournant des années 1928-1930 s’était mis en place un véritable système « d’assurances sociales » pour les plus bas salaires, qui était complété par des régimes professionnels ou individuels relativement développés. Dans le domaine de la maladie comme de la retraite, les mutuelles étaient les principales actrices de ces marchés complémentaires émergents dont la guerre interrompit la généralisation. Tout n’était évidemment pas parfait dans ce dispositif fondé sur les initiatives privées, mais la représentation d’un vide social sidéral exposant les salariés à une extrême précarité en cas de maladie ou de vieillesse est totalement trompeuse.

Insatisfaite face aux « trous dans la raquette » qui existent alors, l’équipe de « sherpas » qui arrive à Vichy en 1940 ne tarde pas à imaginer un système de sécurité sociale qui paraît trop « collectiviste » pour l’époque (et qui sera bloqué par les ministres de Vichy les plus influents), mais qui ressemble trait pour trait au système qui est finalisé en 1945. Cette ressemblance n’a rien d’étonnant: durant les premières semaines de Vichy, on trouve à la manoeuvre sur ces dossiers Pierre Laroque et Alexandre Parodi, qui reviendront en force à la Libération. Parodi, directeur du Travail durant les premiers mois de Vichy, se montre trop critique vis-à-vis de Pétain et réintègre rapidement le Conseil d’Etat. Laroque est écarté en décembre parce qu’il est juif. Les deux hommes quittent donc les centres de décision avant la fin de 1940 et les occupent à nouveau à l’automne 1944, après plusieurs années passées dans la résistance.

Leur passage dans les couloirs du pouvoir pétainiste n’est toutefois pas inutile. Ils préparent de conserve la retraite par répartition, prévue expressément par la loi de mars 1941 qui crée l’allocation du vieux travailleur salarié (AVTS), servie par une caisse dédiée que nous connaissons toujours, la Caisse Nationale d’Assurance Vieillesse (anciennement des travailleurs salariés), l’ex-CNAVTS simplifiée aujourd’hui sous l’acronyme de CNAV. Contrairement à une croyance répandue, le régime général par répartition n’est pas une invention du général De Gaulle, mais une invention de Pétain que Parodi et Laroque, sous l’étiquette cette fois du gouvernement provisoire, s’empresseront de pérenniser en augmentant ses cotisations dès octobre 1944 pour éviter une faillite du système.

Loin du clivage reconstruit après coup entre l’administration de l’Etat français et l’exécutif républicain qui se met en place en 1944, il existe donc une forte continuité, et systémique et humaine, entre la France de 1940 et celle de 1945. A de nombreux égards, Vichy a expérimenté des solutions que le Conseil National de la Résistance rend obligatoire sans les modifier sur le fond. Opposer les deux périodes, en tout cas dans le domaine de la protection sociale, n’a donc pas de sens.

C’est précisément cette continuité qui interroge aujourd’hui. Au-delà des mythes contemporains, pour quelle raison profonde la France s’est-elle dotée d’un arsenal social sous Vichy que la IVè République a conforté et développé? A quelle série historique cette séquence, qui commence en 1940 et qui débouche sur la création de la sécurité sociale, appartient-elle? Quelle force systémique peut bien la porter par-delà les vicissitudes que les historiographies gaullienne et communiste ont voulu mettre en exergue?

Protection sociale et noblesse d’Etat

Face à ces questions, l’historien est très vite confronté à des évidences troublantes. En reprenant les débats qui agitèrent la représentation nationale dès 1946, c’est-à-dire quelques semaines seulement après la promulgation des ordonnances de 1945 créant la sécurité sociale, on ne tarde pas à s’apercevoir que celle-ci fut largement perçue par les acteurs du secteur privé comme une invention décidée dans l’ombre et sans débat, à la faveur des premiers jours de la Libération, par quelques technocrates idéologues coupés des réalités sociales françaises.

Très vite en effet, les conditions dans lesquelles les ordonnances sont adoptées (deux débats dans l’assemblée provisoire de 1945) apparaissent plus comme un coup de force mené par des  technocrates proches du général De Gaulle, que comme le résultat d’un processus démocratique répondant à une aspiration collective. Les députés de l’époque avaient-ils à l’esprit que les protagonistes du dossier au sein du gouvernement provisoire avaient servi Vichy à ses débuts sur ce même sujet et que leur réforme était suspecte? Il faudrait ici mener une enquête approfondie, qui n’est pas l’objet de ce livre, pour élucider les arrière-pensées des opposants de l’époque à la sécurité sociale.

Il est en tout cas acquis que Parodi et Laroque n’ont jamais caché les affinités particulières qui les rapprochaient l’un de l’autre. Conseillers d’Etat tous les deux avant la guerre, collègues au ministère du Travail jusqu’à l’hiver 1940 et unis par une complicité de vision sur le destin nécessaire des « assurances sociales », c’est bien eux qui rédigent et défendent un texte (pour ne pas dire imposent) qui n’exprime pas seulement des orientations individuelles, mais plus largement une approche à laquelle une grande partie de la haute fonction publique adhérait depuis plusieurs années.

Sur ce point, il est fascinant de voir comment, près de soixante ans plus tard, ce sont les conseillers d’Etat Dutreil et Bas, ministres sous Raffarin, qui achèveront l’oeuvre des conseillers  d’Etat Parodi et Laroque, en créant le régime social des indépendants. Ils n’hésiteront d’ailleurs pas à rappeler que la création du RSI constitue la plus grande opération d’extension de la sécurité sociale menée depuis 1945. Une telle permanence dans l’art administratif ne peut pas seulement tenir du hasard. Elle relève d’une forme de jacobinisme propre à la noblesse d’Etat qui se plaît à penser la sécurité sociale comme « un jardin à la française »: elle doit être ordonnée, agrégée, découpée de façon géométrique. Cet enchevêtrement de régimes, de caisses, d’organismes divers, souvent nés d’un accident de l’histoire ou par la vitalité d’acteurs locaux, inquiète et dégoûte la technostructure qui a besoin de grands blocs monolithiques pour se sentir à l’aise et rassurée par le paysage social qui s’offre à elle.

La sécurité sociale comme jardin à la française

Dans la courte histoire de la sécurité sociale, la liste des « permanences » ne se limite pas à l’intervention de conseillers d’Etat au sein de l’exécutif chaque fois qu’il s’est agi d’universaliser des régimes qui étaient nés par un processus historique lent et disparate. D’autres traits caractéristiques illustrent la solidité de la doctrine technocratique en matière de protection sociale.

Par exemple, les grandes réformes de la sécurité sociale pratiquées depuis 1945 ont toutes procédé par ordonnances préparées ou pilotées par un haut fonctionnaire, conseiller d’Etat ou inspecteur général des Finances.

Ce fut le cas, nous l’avons dit, pour les ordonnances de 1945. Mais ce fut aussi le cas en 1996, lorsque l’inspecteur général des Finances et Premier Ministre Alain Juppé décida de franchir une étape supplémentaire dans l’étatisation en créant les lois de financement de la sécurité sociale et en réformant en profondeur l’assurance maladie autour d’une cascade de conventions dont les termes sont plus ou moins définis par le gouvernement. Après les grandes grèves qui le fragilisèrent en 1995, il choisit la voie du passage en force pour opérer des réformes au demeurant salutaires. Il était en effet évident pour tout le monde que la gouvernance paritaire de la sécurité sociale était un système à bout de souffle qui retardait l’effort d’adaptation de la dépense sociale. Il faut donc reconnaître à Alain Juppé le mérite d’avoir dévoilé la véritable nature de la sécurité sociale en France: celle d’une annexe des services de l’Etat, d’une sorte de satellite qui ne peut jamais s’éloigner de sa planète mère et qui dépend étroitement des « ordonnances » du gouvernement.

En 2004, c’est encore par ordonnance que le gouvernement procède pour créer le régime social des indépendants. Ce mode opératoire permet à l’exécutif d’imposer sans amendement venu de la « société civile » la vision qu’il porte sur ce dispositif dont on comprend, à l’usage, qu’il est central dans la Weltanschauung de la noblesse d’Etat française, même s’il suscite un fort rejet des professions concernées. Cette vision repose sur une fusion systématique des organismes existants, au profit d’une centralisation dans des structures unifiées ayant vocation à devenir des « interlocuteurs uniques » pour les assurés. Le plan général qui guide l’ensemble repose sur la simplification, l’agrégation des structures et le regroupement du dispersé dans un tout prétendument ordonné et raisonné. Nous retrouvons ici à l’état presque pur la doctrine du « jardin à la française » qui guide l’attitude des pouvoirs publics vis-à-vis de la sécurité sociale depuis 1945.

Il y aurait long à dire sur le sens de la métaphore du « jardin à la française », utilisée par le député Jean-Pierre Door dans un rapport récent sur la sécurité sociale. Les rhétoriciens souligneraient volontiers qu’une métaphore se distingue d’un symbole parce que la métaphore est polysémique alors que le symbole n’a besoin que d’une seule clé pour être déchiffré. Les sens d’une métaphore sont complexes et fluctuants dans le temps. Il sont, à de nombreux égards, inconscients ou obscurs pour ceux même qui la manient. On ne saurait mieux définir la position de la noblesse d’Etat sur ce sujet.

En cherchant à organiser la protection sociale comme un jardin à la française, notre technostructure en dit beaucoup sur sa compréhension de la société française, et n’épuise jamais son sujet. Le jardin à la française se situe forcément dans le prolongement du château où vit la Cour. Il est son espace d’agrément, de détente, et au besoin de polissonnerie. Son ordre exprime une conception de l’Etat, fondée sur une pensée organisatrice première qui pose un plan d’ensemble discernable d’un seul coup d’oeil, et partant contrôlable d’un seul geste. Les buissons y sont rares, et n’y sont tolérés que pour dissimuler les plaisirs des maîtres.

Les esprits ingénus s’amuseront à voir, par exemple, dans le régime chômage des intermittents du spectacle, l’un de ces buissons où les danseuses du pouvoir peuvent trouver quelque récréation lucrative. L’intervention récente de Manuel Valls dans le jeu, destinée à protéger un régime que les partenaires sociaux voulaient affaiblir, a prouvé que dans notre sainte Vè République, un Premier Ministre marié à une violoniste et un Président de la République dont la favorite est comédienne, peuvent tordre les principes généraux de la démocratie sociale pour satisfaire leurs plaisirs particuliers. De ce point de vue, le jardin à la française assure bien la continuité d’une compréhension aristocratique de l’espace public en France.

La noblesse d’Etat a conservé son propre système de protection sociale

Pendant que, par ordonnances, la noblesse d’Etat faisait progressivement entrer la société française dans un grand système obligatoire de protection collective, elle prenait bien soin de s’en affranchir pour son propre compte. Sans égrener ici les systèmes marginaux de retraite propres aux assemblées parlementaires ou aux élus locaux, qui rappellent aux Français que leurs représentants élus démocratiquement adorent imposer l’universalité aux autres sans s’y astreindre eux-mêmes, c’est évidemment le régime de retraite de la fonction publique qui interroge l’historien sur cette séquence appelée la sécurité sociale.

Alors que Laroque et Parodi rendaient obligatoire l’adhésion au régime général, ils oubliaient de façon tout à fait significative d’intégrer les « pensions civiles » dans leur dispositif. Celles-ci sont un héritage direct de l’Ancien Régime qui accordait une pension, c’est-à-dire à l’époque une rente, à la noblesse. L’ensemble des pensions était enregistré dans le grand livre de la dette, et constituait la seule dépense obligatoire de l’Etat en cas de faillite.

De façon très symbolique et significative, les fonctionnaires d’Etat ont repris à leur compte ce système monarchique et entendent bien le conserver. Nous ne rentrons pas ici dans la discussion technique qui justifie, pour certains, la préservation de cette originalité. Retenons seulement que, au moment où Parodi et Laroque considéraient que le régime général était l’instrument de la Nation pour universaliser la sécurité sociale, ils oubliaient de proposer son extension au régime des fonctionnaires. Pire, ils préparaient même dès 1945 la création d’une autre caisse propre à la fonction publique: la CNRACL, qui couvrait les fonctionnaires des collectivités territoriales puis, dans les années 50, les fonctionnaires des hôpitaux. Ainsi, les adeptes de l’universalité n’avaient manifestement aucune difficulté morale ni idéologique à violer allègrement pour eux-mêmes les principes dont ils faisaient la promotion pour le commun des citoyens.

Dans les années 80, Pierre Laroque s’est exprimé assez souvent sur la question de l’universalité de la sécurité sociale. Il a régulièrement déploré que les « intérêts particuliers » n’aient pas tardé à donner de la voix dès les premiers jours de la Libération pour lutter contre le principe de l’universalité du régime général. A plusieurs reprises, il a visé les « régimes spéciaux » (dont on notera qu’ils existaient dans des professions généralement dominées par la CGT, grand acteur de la Résistance, mais grande torpilleuse de la sécurité sociale universelle au sens où Laroque l’entendait), sans jamais mentionner les pensions civiles de l’Etat. Ce silence est en lui-même révélateur du souci constant que la technostructure française a eu de préserver les avantages dont elle disposait. D’un côté, elle entendait organiser la société française autour d’un principe universel commun. D’un autre côté, elle s’est exemptée de la loi commune sans le moindre remords depuis 1945.

La protection sociale et la technostructure comme classe sociale

De ce point de vue, l’histoire de la sécurité sociale apparaît en creux, et quand on y prend garde, comme un élément de la transformation progressive de la technostructure française en classe sociale disposant de privilèges financés par l’ensemble de la communauté. Le maintien en tant que tel des pensions civiles constitue en effet, dans le champ symbolique de la protection sociale, un signal faible envoyé par la technostructure à la société française sur son intention de s’ériger progressivement en classe sociale distincte du salariat, défendant des intérêts spécifiques et bénéficiant de privilèges associés à son statut.

Le fait que les retraites des fonctionnaires soient calculées sur des bases totalement différentes des retraites privées, le fait que les paramètres du système public se distinguent des paramètres en vigueur dans le régime général constituent une première manifestation de cette volonté de s’isoler et de matérialiser un faisceau d’intérêts spécifiques. En soi, toutefois, ces éléments ne suffisent pas à montrer que les pensions civiles correspondent à un « attribut » propre à une classe sociale, car ils n’assurent pas en eux-mêmes une différenciation d’intérêts marquée par rapport aux salariés du secteur privé.

C’est plutôt l’effet concret du système public de retraites qui interroge. Le montant moyen des pensions versées dans la fonction publique d’Etat est plus de deux fois supérieur aux pensions versées dans le secteur privé par le régime général. Hors retraites complémentaires, il est même équivalent au triple de la moyenne. Surtout, le taux de remplacement pour les cadres dirigeants est supérieur dans la fonction publique d’Etat à ce qu’il est dans le secteur privé. Autrement dit, le système de pensions civiles est beaucoup plus favorable que le système privé pour les niveaux hiérarchiques les plus élevés, et son maintien en tant que tel s’explique largement par ces caractéristiques.

Certains s’interrogeront utilement sur la soutenabilité financière d’un dispositif aussi avantageux. La réponse est simple. Le système n’est pas soutenable et il est épongé chaque année par le contribuable, qui paie ainsi au moins deux fois pour les retraites: une fois pour la sienne, et une fois pour celle des fonctionnaires. Dans son intelligence prédatrice, la technostructure a en effet isolé la dépense des pensions civiles dans un compte d’affectation spéciale appelé « CAS Pensions » inscrit au budget de l’Etat, dont les recettes fluctuent au gré des besoins pour donner l’illusion d’un équilibre des comptes. Dans la pratique, ce système revient à piocher librement dans la poche du contribuable pour préserver un système de retraite spécifique fortement déficitaire mais artificiellement équilibré par une réglementation budgétaire trompeuse.

En ce sens, l’exception publique à l’universalité de la sécurité sociale ne repose pas sur des obstacles techniques difficiles à lever, comme l’invoquent souvent les idéologues et les membres de la technostructure qui cherchent à enfumer le public sur la réalité de la protection sociale française. Si la technostructure se bat pour préserver son propre système de protection sociale, c’est évidemment pour pouvoir dissimuler par le recours constant à la « solidarité nationale » un déficit de son régime (qui couvre 5 millions de retraités) supérieur au déficit du régime général (qui couvre 13 millions de retraités).

Autrement dit, dans l’hypothèse où les fonctionnaires devraient rejoindre le régime général, le déficit de celui-ci ferait plus que doubler. Les mesures de rationalisation indispensables pour revenir à l’équilibre obligeraient l’exécutif à solliciter à nouveau la solidarité des salariés du privé pour éponger les excès du système public. C’est évidemment un fameux privilège que celui de la technostructure et il est très probable qu’elle ne soit pas prête à y renoncer.

Les résistances françaises à la sécurité sociale

Face à ces excès manifestes, qui ont consisté, sous couvert de solidarité, à dégrader les régimes existant pour beaucoup de salariés du privé, tout en consolidant les avantages de la fonction publique, la société française n’est pas toujours demeurée inactive ni silencieuse, bien au contraire. En parallèle de l’histoire de la sécurité sociale écrite par la technostructure, il faudrait ici écrire une histoire de la résistance française à la sécurité sociale telle qu’elle fut imaginée en 1945.

Si l’on met à part, ici, le refus opposé par les régimes spéciaux (SNCF, gaziers, électriciens, mineurs) de se diluer dans le régime général et qui, répétons-le, montre que la CGT n’a pas du tout partagé l’idéal de l’universalité mis en avant par la technostructure au titre des hauts faits de résistance, les acteurs du secteur privé se sont eux-mêmes rapidement mobilisés pour contenir autant qu’ils le pouvaient encore le désastre organisé par Laroque et Parodi. Il s’agissait alors de ne pas totalement abandonner les acquis d’avant-guerre qui étaient plus favorables que les paramètres imposés par le régime général.

A titre d’exemple, les tarifs médicaux n’étaient pas plafonnés dans le système de remboursement antérieur, et la retraite pour les salariés les moins fortunés était prévue à 60 ans. Le conseil national de la résistance a, dans ces deux cas, dégradé la situation d’avant-guerre. Il a en effet inventé le tarif opposable qui, dans la pratique, plafonnait les remboursements de l’assurance maladie, et il a préservé le report de la retraite à 65 ans dans la lignée choisie en 1941 par Vichy. L’alignement des retraites sur le plafond de la sécurité sociale ajoutait à cette dégradation en limitant les montants des pensions très au-dessous de ce que le système par capitalisation mis en place avant-guerre avait permis d’espérer.

Face à ces reculs sociaux produits par la sécurité sociale, les assurés concernés se sont très tôt organisés pour maintenir des espaces extérieurs au champ dessiné par l’Etat dans son nouveau « jardin à la française ».

Dès 1947, les cadres mettaient en place, par convention collective, un système de retraite complémentaire devenu aujourd’hui l’AGIRC et l’ARRCO. Ces régimes originaux, fonctionnant sur le principe de la répartition mais selon une logique de points proche de la capitalisation (et des comptes notionnels utilisés en Suède ou en Italie), visaient à améliorer le taux de remplacement lors du départ à la retraite. Il s’est rapidement trouvé flanqué d’un taux de cotisation obligatoire pour la prévoyance qui a fait la fortune des institutions dédiées à cette activité.

La naissance de l’AGIRC et de l’ARRCO a constitué un moment important de résistance à la sécurité sociale, dans la mesure où elle a prouvé qu’il pouvait exister une alternative à la sécurité sociale dans le respect du principe du dialogue social et de la solidarité professionnelle.

La même année, le gouvernement tentait d’imposer par la force l’intégration des « indépendants » dans le régime général. Finalement il devait l’année suivante faire machine arrière face à la grogne des catégories concernées. L’angoisse de celles-ci était bien entendu de devenir contributrices nettes d’un système de solidarité qui ne tiendrait pas compte du coût propre à leur prise de risque professionnel. Il fut finalement décidé de créer des régimes spécifiques de retraite pour les indépendants.

Autrement dit, moins de deux ans après sa création, la sécurité sociale avait suscité une levée de boucliers parmi les classes moyennes qui comprenaient qu’elles étaient les grandes perdantes du système qui se mettait en place. Obligées de cotiser à un dispositif fait pour les salaires les moins élevés, elles percevaient que le coût de la solidarité allait peser sur leur propre capacité à dégager de l’épargne pour préparer leurs vieux jours et qu’au fond, la logique de la technostructure consistait à niveler, sans l’avouer clairement, la société française en dépouillant les « moyens » pour rendre la vie des « petits » plus supportable.

La sécurité sociale ou le nivellement par le bas

Le grand tabou de la sécurité sociale, la vérité qui n’est jamais assumée ni dévoilée, est en effet celle de l’économie générale qui la structure et qui est volontiers masquée par l’expression de « modèle bismarcko-beveridgien » totalement hermétique pour le grand public. Un petit décodage mérite ici d’être détaillé pour comprendre ce qui se joue dans le modèle social français.

Alors que la France a beaucoup misé sur le modèle mutualiste, au dix-neuvième siècle, c’est-à-dire sur un modèle affinitaire, pour développer sa solidarité collective, Bismarck inventait pour la Prusse élargie aux territoires rhénans un système structuré où chaque salarié devait cotiser pour la protection sociale de l’ensemble de la classe laborieuse. Ce système mutualiste public, en quelque sorte, fut implanté en Alsace-Moselle, et lorsque la France retrouva ses territoires naturels en 1918, elle fut comme une poule face à un couteau: que faire de ce système de cotisations obligatoires pour les salariés, alors que le modèle français reposait sur une libre adhésion à une caisse mutualiste?

Le modèle bismarckien posait en effet plusieurs problèmes majeurs aux Français. D’une part, il était fondé sur l’obligation d’adhésion du salarié, alors que, jusque-là, l’obligation en France s’était limitée à l’employeur pour les accidents du travail, et aux salaires les moins élevés pour les « assurances sociales » inventées par la loi de 1910. En outre, il laissait de côté les non-salariés et limitait donc la solidarité collective aux seuls détenteurs d’un contrat de travail.

De ce point de vue, le modèle forgé en Grande-Bretagne à partir du plan Beveridge de 1942 faisait un choix exactement inverse: celui de ne s’occuper que de solidarité, en prévoyant des allocations financées par l’impôt pour les plus nécessiteux, quel que soit leur statut, et en y ajoutant une étatisation de la santé. Pour le reste, le système anglais renvoyait chaque salarié ou chaque citoyen au soin de pourvoir à sa propre destinée: la sécurité sociale se contentait d’apporter le minimum.

La sécurité sociale bismarcko-beveridgienne entendait bien tenir les promesses des deux systèmes alternatifs mis en place alors. D’une part, elle voulait assurer aux salariés un système organisé de couverture mutualisée des risques encourus durant la carrière professionnelle: maladie, vieillesse, invalidité. D’autre part, elle voulait assurer un revenu de solidarité à toute la population qui en avait besoin, même si celle-ci ne contribuait pas au financement de l’ensemble. C’est ainsi que, petit à petit, la sécurité sociale française a instillé l’idée qu’une solidarité normale consistait à faire reposer sur ceux qui travaillaient le secours apporté à ceux qui ne travaillaient pas, qu’ils aient participé ou non au financement de la solidarité. En contrepartie, la sécurité sociale excluait la possibilité pour les assurés de recourir à des systèmes alternatifs à celui qui se mettait en place.

Tant que la protection sociale représentait 15% du PIB, c’est-à-dire deux fois moins qu’aujourd’hui, ce qui était le cas en 1950, les inconvénients de ce système étaient peu visibles. Après tout, les prestations ne représentaient qu’un petit septième de la richesse nationale. C’était à la fois beaucoup et trop peu pour que l’esprit collectif fût gagné par l’idée qu’un mode normal de rémunération consistait à ne pas travailler soi-même pour bénéficier de la solidarité collective. A cette époque, les mécanismes de solidarité étaient d’ailleurs marginaux, sauf pour les retraités dont un nombre substantiel (environ 1,5 million) avaient, sous Vichy, acquis un droit à pension sans avoir cotisé suffisamment.

Dans notre système actuel où la protection sociale a plus que doublé de volume par rapport à 1950 et délivre des prestations équivalentes à un tiers de la richesse nationale, les déséquilibres « moraux » du système français pèsent évidemment beaucoup plus lourd dans la reconnaissance collective du travail et du mérite individuel.

Ainsi, lorsque le gouvernement décide, pour relancer l’emploi, d’exonérer les salaires jusqu’à 1,6 SMIC de différentes charges sociales et que la perte de recettes est compensée par l’impôt majoritairement payé par les classes moyennes, il devient évident que la sécurité sociale prend un tout autre sens pour la société française. Elle se transforme ipso facto en opération de nivellement consistant à demander aux classes moyennes de sacrifier les quelques avantages qu’elles ont grapillés pour apporter une solidarité de plus en plus importante à une part de la population qui participe de moins en moins au financement de ces prestations.

Contrairement à la logique bismarckienne qui reposait sur l’idée que les avantages conférés aux travailleurs devaient être financés par le travail, le modèle social français a diffusé l’idée que le système contributif devait en réalité être un système solidaire sans limites claires: ceux qui travaillent et qui réussissent doivent prendre en charge les prestations de ceux qui ne contribuent pas, ou qui contribuent de moins en moins. Peu à peu, cette logique s’est imposée assez spontanément dans les esprits jusqu’à déconnecter plus ou moins consciemment la perception des prestations et la participation au financement de la solidarité.

Joint à l’invention du salaire minimum (dont les « coups de pouce » annuels ont rattrapé une part importante des salaires les plus bas), le modèle social français a ainsi fortement contribué à décourager les différenciations sociales et la promotion par le mérite. Celle-ci ne garantit plus une évolution décisive du niveau de vie pour les classes moyennes et suppose des sacrifices « d’entrée » (sous la forme d’examens, de concours, de preuves à donner de ses compétences) qui sont suivis de nouveaux sacrifices pour financer la solidarité avec ceux qui ne progressent pas. Le coût marginal de la réussite sociale est donc de plus en plus élevé, et son bénéfice de plus en plus faible. Autrement dit, il vaut mieux occuper un emploi intermédiaire moyennement ou mal payé mais peu chronophage et complété par des allocations, qu’un emploi de maîtrise ou d’encadrement soumis à une forte pression de résultat et générateur à la fois d’une imposition socio-fiscale plus forte et d’une limitation dans les accès aux prestations sociales.

L’une des manifestations de ce malaise s’exprime par l’écrasement de la grille des salaires, dû à un niveau élevé du salaire minimum et à un saut de cotisations à franchir dès que le salaire est supérieur à 1,6 SMIC. C’est pour cette raison que le salaire moyen en France est inférieur d’environ 25% au salaire moyen allemand: les allègements de charges sociales destinés à lutter contre le chômage constituent une trappe à bas salaires dont l’origine tient tout entière dans le coût de la protection sociale, et dans son circuit de financement qui accable les classes moyennes et rend beaucoup plus supportables les faibles rémunérations à proportion des efforts fournis pour les décrocher.

Rappelons ici que 50% des salariés français gagnent moins de 1,6 SMIC, et que 80% d’entre eux gagnent moins de 2.500 euros mensuels nets. Ces quelques chiffres soulignent l’inégalité induite par les allègements de cotisations sociales, puisqu’ils font, dans la pratique, reposer sur une moitié de Français assez peu payés le financement de la solidarité en faveur de l’autre moitié, indépendamment du travail qui est fourni par chacun. Le modèle social français instaure donc une prime de fait en faveur du bas salaire et sacrifie ouvertement les classes moyennes sur l’autel de la solidarité.

La déresponsabilisation, valeur fondamentale de la sécurité sociale

Si le mode de financement de la sécurité sociale tend clairement à favoriser les plus bas salaires et à pénaliser les salaires intermédiaires, le modèle de gestion du risque propre à la sécurité sociale française ne fait qu’amplifier la désincitation à l’effort, et donne un avantage de fait aux « passagers clandestins » qui cherchent à bénéficier des avantages du système sans en assumer les coûts.

La gestion du risque par la sécurité sociale repose en effet sur deux piliers: le transfert de risque et l’asymétrie d’informations, qui sont autant d’éléments qui poussent les assurés à profiter du système sans restreindre leur consommation.

Commençons par le transfert: celui-ci consiste à confier à la sécurité sociale la fonction de délivrer ceux qui cotisent de toute forme de responsabilité dans la gestion de leur propre risque. Ce principe peut se résumer de la façon suivante: « je paie ma cotisation à la sécurité sociale, je n’ai donc plus besoin d’adapter mon comportement ». En quelque sorte, le fait de cotiser affranchit les individus de tout engagement moral vis-à-vis de l’assureur social auprès de qui le risque est transféré.

La branche des accidents du travail offre la meilleure caricature de ce vice. Cette branche (la plus ancienne) de la sécurité sociale prévoit en effet que la collectivité paie une rente à une victime d’un accident du travail, quelle que soit la situation financière de l’employeur pour qui travaille la victime. Dans le même temps, le Code de la Sécurité Sociale interdit aux salariés victimes de cet accident de demander à l’employeur une réparation du préjudice supérieure aux prestations de la sécurité sociale. Cette inégalité par rapport à l’accident privé ou domestique affranchit allègrement les employeurs de toute forme de responsabilité dans la prévention des accidents du travail pendant qu’il prive les victimes d’une réparation substantielle. C’est à peine si un système très limité de majoration des cotisations dans les secteurs les plus producteurs d’accidents introduit des mécanismes d’encouragement à la prévention dans les entreprises.

Face à cette déresponsabilisation des employeurs organisée par la sécurité sociale, il a fallu l’intervention du juge pour obliger les entreprises à durcir leur politique en matière d’accidents du travail. Plusieurs arrêts de la Cour de Cassation ont fait peser sur les employeurs une obligation de résultat en matière de prévention des accidents sous peine de sanction correctionnelle lourde. Mais cette intervention est extérieure à la sécurité sociale et aux dispositions législatives qui lui sont applicables.

Le deuxième pilier de ce système de désincitation à gérer correctement le risque repose sur l’asymétrie d’information, aussi appelée refus de la sélection du risque ou encore anti-sélection. Ce principe général paraît abstrait mais son application est simple: chacun paie une cotisation d’un montant égal (c’est-à-dire une proportion de son salaire) quel que soit son comportement. Celui qui boit deux litres de vin rouge chaque jour ne paie pas plus cher son assurance santé que celui qui est absolument sobre. Pourtant, on sait que l’excès de boisson accroît les risques sanitaires, mais, l’organisation de la sécurité sociale interdit de gérer les risques en tenant compte des comportements des assurés.

Ce principe généreux en apparence comporte tôt ou tard quelques inconvénients en termes d’égalité. Ainsi, l’Etat a décidé de pénaliser fiscalement les contrats de complémentaire santé qui remboursent intégralement les consultations chez des médecins spécialistes en dépassement d’honoraires. L’argument invoqué est celui de l’effet inflationniste de ces contrats: comme les médecins sont sûrs d’être remboursés, ils majorent leurs tarifs. Dans la pratique, cette mesure pénalise directement les femmes ayant un travail à responsabilité dans les villes. Ce sont en effet les gynécologues urbains qui figurent parmi les principaux « dépasseurs » d’honoraires. Plutôt que de faire payer plus cher les femmes qui abusent des consultations ou plutôt que de modérer le recours au gynécologue par une tarification en fonction des comportements (les femmes qui ne recourent pas à la contraception mais pratiquent plusieurs interruptions volontaires de grossesse pourraient par exemple être responsabilisées par un surcoût de cotisations), l’Etat choisit donc une mesure aveugle qui frappe indifféremment les patientes vertueuses tout autant que les autres.

On voit bien l’idéologie qui se cache derrière ce genre de politique de remboursement: c’est celle du tarif imposé, du dirigisme étatique, qui traite chacun de façon identique sans tenir compte des différences de comportement ou des efforts individuels réalisés pour garantir la prospérité collective. Ce genre de politique nourrit la déresponsabilisation et, pour paraphraser un dicton du Nord, elle peut être résumée comme ceci: « que tu boives ou que tu ne boives pas d’alcool, ta cirrhose du foie te sera soignée au même prix. »

En ce sens, la logique de la sécurité sociale favorise bien les comportements nuisibles à la collectivité et encourage à une prise de risque inconsidérée.

Déresponsabilisation, populisme et méritocratie

L’ensemble de ces éléments ressemblent à s’y méprendre à une forme de populisme officiellement diffusée et encouragée par notre système de sécurité sociale. Ceux qui, pour forcer le trait, font le choix de s’extraire de leur condition, qui suivent une hygiène de vie équilibrée et qui poursuivent un but d’élévation sont tôt ou tard appelés à contribuer au financement de la protection sociale beaucoup plus que ceux qui se contentent d’un emploi sans ambition et se laissent pour le reste aller aux différents penchants de leur existence.

La logique économique de la sécurité sociale inverse donc totalement le postulat de la méritocratie qui visait à récompenser les meilleurs ou les plus vertueux en leur conférant des avantages concrets. L’esprit qui domine l’éducation du citoyen depuis soixante-dix ans en France est aux antipodes de cette méritocratie, puisqu’il repose sur une exaltation implicite du relâchement individuel et sur une pénalisation de la discipline, au nom, bien entendu, de grandes valeurs républicaines totalement galvaudées comme l’égalité ou la fraternité.

Dans cette perspective, la société française sous le régime de la sécurité sociale apparaît organisée autour de deux pôles antagonistes qui ont passé une alliance de fait pour décourager ces « empêcheurs de tourner en rond » que sont les classes moyennes. D’un côté, une oligarchie dominée par une technostructure a mis en place un système qui lui profite et qui lui assure réussite et prospérité: elle dispose de ses écoles, de son régime de retraites, de protections statutaires qui lui garantissent des avantages objectifs, notamment en termes de carrière et de niveau de vie. D’un autre côté, un prolétariat moderne rendu passif, captif, dépendant et désincité à s’émanciper par une logique de sécurité sociale qui neutralise la conflictualité due à la misère. Entre les deux, tous ceux qui essaient de « s’échapper », coincés entre les deux premiers déciles de revenus sous leur pied, et le dernier centile de revenus au-dessus de leurs têtes, sont soumis aux foudres de l’enfer: ils contribuent de plus en plus massivement à un système dont ils retirent de moins en moins, et une fiscalité capricieuse les prive de toute possibilité de rejoindre l’élite.

En ce sens, la sécurité sociale signe bien une sorte d’accord, de grande alliance, entre la technostructure dominante et les « classes populaires », celle des exclus et des gagne-tout-petits, qui trouvent plus d’intérêt à préserver le système actuel qu’à le changer. C’est le grand secret qui explique la stabilité française depuis 1968, et même depuis 1945: au nom d’une sorte de doctrine du « pain et des jeux », l’élite française a mis en place un système captif qui lui permet d’appauvrir les moyens pour enrichir les plus petits, tout en garantissant la paix sociale. 

On parlera donc volontiers de populisme de la sécurité sociale, dans la mesure où celle-ci maintient les milieux les plus défavorisés dans un état d’aliénation, mais en rendant celui-ci suffisamment supportable pour que les plus pauvres n’aient pas intérêt à se libérer. C’est la voie de la soumission: la vie est plus douce asservi que libre. De là s’ensuivent une multitude de maux que les Français déplorent par ailleurs et dont ils ont souvent peine à trouver l’origine: l’individualisme forcené, l’égoïsme, la perte de sens et la désertion face aux projets collectifs. La France est devenue, par la création de la sécurité sociale, le pays du bon vivre et des coqs en pâte au moindre prix: mieux vaut profiter de ce qui existe que de construire ce qui n’existe pas encore.

La déresponsabilisation est-elle une conséquence obligée de la protection sociale?

Le problème français tient largement à la confusion qui existe entre la notion de sécurité sociale et la notion de protection sociale. Après 70 années de propagande menée pour expliquer que le seul modèle possible de protection sociale est le modèle français, l’opinion publique a fini par croire qu’en dehors de ce vaste système de déresponsabilisation, il n’est point de salut. En quelque sorte, la mort de l’individu libre et responsable de ses propres choix serait l’horizon indépassable de toute démocratie, sauf à sombrer dans un capitalisme sauvage où le conflit des volontés serait tel que la vie y deviendrait vite insupportable.

Cette façon de transformer une alternative en dilemme constitue bien entendu l’une des armes idéologiques utilisée par la technostructure pour maintenir l’opinion publique dans le silo de l’actuelle sécurité sociale. On en trouvera de nombreux exemples dans les publications d’organismes comme la chaire santé de Sciences-Po, tenue par Didier Tabuteau, conseiller d’Etat  (sans surprise, donc) et co-auteur, par exemple du « Manifeste pour une santé égalitaire et solidaire ».

Les ressorts manipulés par ces sophistes consistent généralement à procéder par association d’idées: la sécurité sociale est (prétendument) égalitaire et solidaire, donc ceux qui veulent changer la sécurité sociale sont contre l’égalité et la solidarité. Bien entendu, les inégalités et la défaisance de la solidarité par la sécurité sociale ne sont jamais évoqués ni interrogés par ces chiens de garde de la technostructure dont le rôle principal consiste à veiller au grain en désignant les interlocuteurs autorisés, et en pointant du doigt les moutons noirs, selon les ficelles les plus grossières du lobbying. La chaire de santé de Sciences Po est ainsi largement financée par l’industrie pharmaceutique (notamment par l’intermédiaire de sa chambre patronale) alors que Didier Tabuteau fut directeur général de l’Agence du Médicament, chargée d’évaluer les risques sanitaires présentés par les médicaments. Face à cette caricature de conflits d’intérêts il ne se trouve pourtant aucun média subventionné pour pointer les incohérences de l’étrange discours de M. Tabuteau sur les bienfaits de la sécurité sociale…

On voit comment une débauche de moyens publics et privés est utilisée, sans grande finesse d’ailleurs, par la technostructure pour instiller dans l’opinion publique une représentation du monde totalement trompeuse où la sécurité sociale apparaît comme la seule forme de protection sociale. C’est évidemment absurde. Jusqu’en 1945, la France avait d’ailleurs privilégié des formes de protection sociale qui ménageaient des espaces de responsabilité individuelle beaucoup plus importants et rien ne l’empêche, en dehors de choix politiques opérés sous la contrainte de la technostructure, de s’y atteler.

Ces choix sont bien connus: fiscalisation complète de l’assurance maladie, développement du big data en santé, création d’une épargne retraite collective obligatoire d’entreprise avec des incitations fiscales fortes, et même, à l’image des réformes menées ailleurs, mise en place d’un compte notionnel pour le régime général, permettant à chacun de partir à la retraite à l’âge de son choix moyennant un arbitrage personnel entre montant de la retraite et durée de son versement.

Les solutions ne manquent donc pas pour concilier protection et responsabilité, et ce qui nous interroge aujourd’hui, c’est le refus obstiné de la technostructure de s’engager dans cette voie.

Ubérisation et stratégie de l’autruche

Le refus de tout examen critique sur ce qu’est la sécurité sociale constitue pourtant une dangereuse stratégie de l’autruche. Notre modèle bismarcko-beveridgien était tout à fait adapté à une époque où le contrat de subordination était la forme la plus répandue de travail. En asseyant l’essentiel du financement de la sécurité sociale sur le contrat, le législateur prenait peu de risques financiers.

La révolution numérique et singulièrement l’ubérisation de la société, c’est-à-dire la production de richesse en dehors du contrat de travail dans une logique d’économie collaborative, bouleverse complètement le modèle de la sécurité sociale et déséquilibre dangereusement le choix opéré en 1945. La question des taxis en a donné la preuve. D’un côté, des professions réglementées doivent intégrer dans leur prix le coût de la protection sociale. D’un autre côté, des particuliers délivrent la même prestation dans des conditions sociales avantageuses, puisqu’elle n’est pas prévue par un contrat de travail soumis à cotisations.

Face à cette transformation en profondeur des circuits économiques, la France a pour l’instant choisi la voie de la répression et de l’interdiction. C’est évidemment une stratégie à court terme qui finira par imploser comme le mur de Berlin. La transformation numérique de la société est une révolution inévitable qui remettra en cause la notion de contrat de travail. Tôt ou tard, il faudra en prendre acte et le bon sens consiste plutôt à préparer ce moment qu’à le fuir.

Mais il est vrai que, comme très souvent depuis plusieurs siècles, la noblesse française s’est montrée incapable d’anticiper les changements et, dans l’illusion de sa toute-puissance, a souvent cru pouvoir les arrêter pour préserver ses privilèges.

La question du revenu universel

L’océan de complexité qu’on appelle aujourd’hui la sécurité sociale sera difficile à réformer, mais une alternative respectueuse de la liberté et de la responsabilité individuelle existe: elle s’appelle le revenu universel.

Pour le comprendre, rappelons d’abord quelques chiffres. La protection sociale prélève aujourd’hui 34% du PIB français. Si l’on admet fictivement que la « barre » supérieure soutenable se situe à environ 30% du PIB, alors on convient qu’une dépense de protection sociale acceptable s’élève à une enveloppe annuelle de 600 milliards d’euros pour 2015.

Aujourd’hui, cette somme est dépensée par poste de prestations à mesure que les besoins se présentent. Une forme responsable de sécurité sociale consisterait à verser cette somme chaque année à chaque Français, libre à lui de souscrire aux contrats de protection qui lui conviennent. En admettant que nus excluions de ce dispositif les 100 milliards que coûtent annuellement les affections de longue durée (les cancers, les accidents cardio-vasculaires, etc.), l’Etat disposerait donc d’une somme de 500 milliards à distribuer annuellement à chaque Français, tout en gardant un dispositif gratuit capable de soigner les maladies inévitables.

Cette méthode permettrait d’allouer à chaque Français (parents, enfants, vieillards) une somme équivalente à 7.500 euros annuels, soit environ 650 euros par mois. Versée de la naissance à la mort, elle remplacerait notre dispositif de sécurité sociale actuelle et donnerait à chacun la possibilité de s’assurer librement sur les risques actuellement couverts par la sécurité sociale.

Bien entendu, ce dispositif général appellerait quelques aménagements. Il représente toutefois assez bien ce qu’un système de protection sociale responsable peut apporter, en combinant un rôle positif de l’Etat et une véritable liberté d’action pour chacun.

La mort programmée de l’Etat providence

Ce qui guide ces propos, bien entendu, c’est que l’histoire a d’ores et déjà programmé la mort de l’Etat providence, et que le XXIè siècle en sera le témoin.

De façon très symptomatique, l’Etat providence s’est développé à mesure que la laïcité s’affirmait. Il a fallu une loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat en 1905 pour déblayer le terrain idéologique et structurel nécessaire à l’émergence de l’Etat providence. Tant que la charité était organisée par l’Eglise, tant que les congrégations tenaient les hôpitaux, il était difficile de libérer un espace pour des structures ou des politiques publiques.

L’originalité des Républiques qui se sont succédées à partir de 1875 a consisté à vouloir remplacer l’Eglise dans sa dimension providentielle et métaphysique, en inversant ses principes. Le catholicisme avait coutume de dire: « Aide-toi et le ciel t’aidera », qui soulignait bien la solitude responsable à laquelle l’Eglise renvoyait l’homme. La technostructure a cru surpasser Dieu en affirmant: « Ne t’aide pas et l’Etat t’aidera! ». C’est sur cette base qu’est construite cette fameuse solidarité qui étouffe la créativité française aujourd’hui.

Les révolutions technologiques en cours condamnent à court terme ce modèle dont le coût deviendra de moins en moins supportable pour ceux qui le financent. Les générations futures le savent, puisqu’elles portent déjà le fardeau de la dette laissée par ceux qui profitent aujourd’hui des dépenses publiques.

C’est notre responsabilité historique, nous qui transmettons le flambeau républicain, d’imaginer dès maintenant un modèle qui nous permettra de revenir à meilleure fortune.

Krach boursier: les banques tentent de colmater

Alors que la bourse de Shangaï continue, ce matin, sa dégringolade, les experts bancaires sont à la manoeuvre pour tenter de redonner confiance. Cette technique « idéologique » vise à briser le rein de la panique en répétant à l’envi que tout cela n’est qu’un accident passager et sans conséquence. Bien entendu, aucun d’entre eux n’y croit et sait pertinemment que les prévisions de reprise économique peuvent désormais être repoussées d’au moins douze mois, mais l’essentiel est ailleurs: il faut éradiquer la dangereuse nervosité des marchés qui poussent les investisseurs à vendre leur portefeuille de façon « moutonnière ».

On notera par exemple cette dépêche Reuters:

« Il semble y avoir des ordres de rachat sur de nombreux marchés après le mouvement de ventes-panique de ces derniers jours. Même les actions d’entreprises qui n’avaient que peu de relations d’affaires avec la Chine étaient à la vente », explique Yukino Yamada, stratégiste senior chez Daiwa Securities.

Dans une note, la banque américaine d’investissement Goldman Sachs estime que la chute des cours des matières premières observée sur l’année écoulée de même que les faiblesses récentes de l’économie et de la monnaie en Chine et sur d’autres marchés émergents ne feront pas basculer l’économie mondiale dans la récession.

« La panique en cours est pour l’essentiel ‘made in China’. Les dernières statistiques sur les autres économies majeures ont été généralement bonnes et il n’y a pas grand chose pour justifier la crainte d’un ralentissement mondial majeur », écrivent pour leur part les économistes de Capital Economics.

« Les dernières données macroéconomiques en Chine suggèrent que la croissance reste léthargique, mais elles ne sont pas faibles au point de justifier les craintes d’un atterrissage brutale », ajoutent-ils.

 

On notera que François Hollande lui-même, économiste de renommée mondiale aux prévisions avérées, a considéré que la crise chinoise n’affecterait pas l’activité mondiale.