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Krach boursier: faut-il avoir peur des 4 sorcières?

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Peu de gens le savent, mais vendredi 18 septembre sera une journée de 4 sorcières à la bourse. Les circonstances de ce petit moment de stress sont d’ailleurs amusantes: la veille, la FED aura indiqué aux marchés si elle relève ou non ses taux après des années de Quantitative easing, c’est-à-dire de soutien appuyé à l’activité. Selon les analystes, ce sont les décisions de la FED qui rendent les marchés nerveux cette semaine (les bourses ont clôturé en baisse hier). Mais la perspective des 4 sorcières est au moins aussi anxiogène pour la finance.

Les 4 sorcières, c’est quoi?

J’avais consacré dans Jusqu’ici tout va bien un chapitre entier à la question des 4 sorcières qui expliquent pourquoi les grandes crises ont souvent lieu en octobre. Je reprends rapidement ici ce que j’avais développé à l’époque.

D’abord les « 4 sorcières » ou « 4 witching days » en anglais. Dans la pratique, à chaque troisième jeudi des fins de trimestre (mars, juin, septembre, décembre), les marchés débouclent les 4 types de produits dérivés existant sur les places: les contrats à terme sur les actions et sur les indices, et les options sur les actions et les indices. Je n’entre pas ici dans le détail de chacun de ces produits. Il faut juste retenir que les produits dérivés sont des sortes de paris à trois mois (d’où le débouclage trimestriel) sur les cours de « sous-jacents » (par exemple des matières premières, des indices boursiers, etc.) que l’on n’achète jamais. Ces sous-jacents peuvent porter sur des volumes (dits notionnels) qui équivalent à dix fois la richesse produite dans le monde chaque année.

Pour donner un ordre d’idée, peu avant la crise de 2008, le volume de ces sous-jacents avait atteint un pic de près de 700.000 milliards de dollars. Ce record a été battu fin 2013 avec un en-cours de 710.000 milliards de dollars. Selon la Banque des Réglements Internationaux, ce volume est retombé courant 2014 à 630.000 milliards de dollars, et l’on ne dispose pas de chiffre plus récent sur le sujet à ma connaissance.

L’impact des 4 sorcières sur les krachs boursiers

Tous les trois mois, les traders qui spéculent sur les marchés des produits dérivés doivent réaliser leur position et vendre leurs options à un cours plus ou moins élevé que le cours prévu. Cet enjeu d’anticipation est fondamental pour comprendre l’effet dépressif des 4 sorcières.

Exemple: un trader a acheté début juillet des options sur la bourse de Shangaï en hausse de 5%. Courant juillet, la bourse de Shangaï s’effondre: le trader se dit qu’il est ruiné. Son objectif est de limiter les dégâts autant qu’il le peut jusqu’au prochain débouclage, fin septembre. A ce moment-là, il va réaliser des pertes et anticiper une nouvelle déculottée boursière. Il va donc éviter de remettre des sous dans la machine, d’abord parce qu’il n’en a plus (ou beaucoup moins) et ensuite parce qu’il se dit que ce sera encore pire trois mois plus tard.

Les jours qui suivent les 4 sorcières peuvent donc s’avérer terribles: par un phénomène moutonnier (tel que celui qui s’est produit en 2008), les conséquences peuvent en être cataclysmiques, parce que les traders anticipent une chute des cours et n’ont aucune raison de la stopper (puisqu’ils n’ont plus de contrats à terme à préserver).

Toute la question est de savoir si ce phénomène va se produire dans les jours à venir ou pas…

Y a-t-il une bulle spéculative aux USA?

Pour répondre à cette question, il faut évidemment essayer d’anticiper les comportements des traders (même si je sais qu’il est désagréable, pour un citoyen contribuable lambda, de remettre son destin entre les mains d’un individu aussi peu fréquentable que le spéculateur boursier!). La première question de ceux-ci consiste évidemment à savoir si le marché actions est trop bien positionné ou pas.

Incontestablement, beaucoup de traders ont ce graphique simple en tête, qui représente l’évolution du Dow Jones depuis 10 ans:

4 sorcières

Le graphique montre clairement que, depuis 2009, le Dow Jones ne progresse que grâce au Quantitative Easing alimenté par la Réserve Fédérale. Le phénomène est tel que, depuis 2013, la bourse de New York a surpassé sont plus historique de 2007 d’environ 3.000 points.

Pourtant, rien ne justifie cette évolution: la croissance américaine est flageolante, et l’emploi stagne malgré les statistiques officielles.

Tout laisse à penser qu’il existe une bulle spéculative, que la politique de la FED peut maintenir légèrement gonflée. Mais les cours de la bourse ne sont certainement pas soutenus par des fondamentaux sains.

L’enquiquinement chinois

Parallèlement à cette faiblesse de l’économie américaine, l’économie chinoise a donné des signes de faiblesses traités sur ce blog fin août, et qu’on connaît.

Les analystes financiers n’en donnent pas une image plus rose aujourd’hui.

Les exportations (de marchandises) ont reculé de 5,5% a/a en août. C’est tout de même mieux que le mois précédent ; elles avaient alors baissé de 8,3%. Et mieux que ce qu’anticipait bon nombre d’observateurs ; le consensus Reuters tablait sur un recul de 6%. Côté importations, la baisse est plus marquée, de 13,8%. Et elle est aussi plus forte qu’en juillet ; les importations avaient diminué de 8,1% ce mois-là.

Ces commentaires tirés d’une note de conjoncture du Crédit Agricole ont un mérite: ils montrent le désarroi des financiers face à la crise chinoise, et l’anticipation négative qu’ils font sur les semaines à venir. Je complète cette lecture, donc, par un autre extrait de la note:

Une trajectoire des importations étayant l’idée que la demande chinoise est en train de s’effondrer et que la croissance n’est pas aux alentours de 7% (comme l’indiquent les chiffres officiels), mais très nettement en dessous ? Ce serait sans doute sous-estimer l’effet prix. Le cours du pétrole, matière première que la Chine importe en grande quantité, a par exemple lui-aussi reculé de presque 14% en août. Et ce serait probablement oublier encore que les importations chinoises restent en large partie composées d’inputs (dont le prix, en outre, est lui aussi orienté à la baisse, dans le sillage des cours des matières premières) servant à la production de marchandises ensuite exportées ; donc que leur dynamique est très liée à celle des exportations, malgré le rééquilibrage en cours de l’économie chinoise et l’accroissement (très progressif) de la part de la consommation des ménages dans le PIB. Gare, donc, à ne pas sur-interpréter ces chiffres du commerce extérieur ; et la baisse des réserves de change de 94 Mds USD en août (un record), en dépit de la taille de l’excédent commercial, le dit encore.

Les inquiétudes de la BCE

Pour compléter ce tableau sombre, on signalera les inquiétudes de la Banque Centrale Européenne, qui vient de mettre sous surveillance une centaine de banques supplémentaires.

« Il y en a plus ou moins 100 que nous avons identifiées comme les plus risquées ou les plus interdépendantes et nous gardons (sur elles) un oeil attentif », a dit la source.

La BCE constate par ailleurs l’échec de sa politique d’assouplissement quantitatif.

Il ressort de tout cela un suspens étrange: comment en 2008, le destin du monde ne tient qu’à un fil et personne ne sait trop qui peut le couper ou le renouer.

A une différence près: les dégâts causés par un nouveau big one risquent vite de créer de sérieuses tensions politiques dans le monde.

Un commentaire

  1. Pierre dit

    Une précision qui permet de comprendre : une banque centrale qui « constate l’échec de sa politique d’assouplissement quantitatif »…. est une banque centrale qui va lancer un nouvel assouplissement quantitatif !
    😉

    Voilà comment ces grands malades fonctionnent.

    C’est donc une certitude : la BCE va en remettre en couche (en « reculant » la date de fin de son programme de rachats). La FED fera de même (QE numéro 12), ensuite la BOJ (QE numéro 432), et ensuite la chinoise… etc.

    Nous avons dépassé la vitesse de libération… Il n’y a pas de retour en arrière possible.

    Juste la poursuite, folle, vers la destruction complète du système, ou plutôt de son reset.

  2. Pierre dit

    Ce qu’il y a de pratique avec les « déments » c’est leur totale ingénuité.
    😉

    Ainsi, l’interview du VP de la BCE publiée ce matin ne laisse aucun doute sur les intentions de la BCE.
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    « Le montant total de nos achats représente 5,3% du PIB de la zone euro, alors que ce qu’a fait la Fed représente près de 25% du PIB américain, que ce qu’a fait la Banque du Japon représente 64% du PIB japonais et que ce qu’a fait le Royaume-Uni équivaut à 21% du PIB », a expliqué à Reuters Vitor Constancio, vice-président de la BCE.

    « Il ne s’agit pas d’un niveau de référence (mais) il y a de la marge, si le besoin se fait sentir », a-t-il également ajouté.

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    On retrouve ici la quintessence de la logique du « dément » : « mes camarades ont fait bien pire, donc j’ai personnellement de la marge » !
    😉

    Echec au Japon. Echec aux USA… « Donc »… on va accentuer la même politique en Europe !

    Parfaitement logique dans le monde des banquiers centraux.

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