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L’Europe et la tentation de la soumission à Ankara

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L’attentat d’Ankara survient dans un contexte lourd de significations non seulement pour la Turquie, mais pour l’Europe et pour ses relations avec l’héritier de l’Empire ottoman. Il pourrait accélérer les évolutions en cours dans les rapports entre le continent et son voisin musulman.

L’attentat d’Ankara: complot d’Etat ou pas?

La question est dans tous les esprits: quel est le degré d’implication du système islamiste Erdogan dans l’attentat d’Ankara?

Pour comprendre la pertinence et l’évidence de la question, il suffit de se remémorer le contexte de l’attentat. Lors des dernières élections législatives, en juin 2015, le HDP, parti pro-kurde de gauche, a obtenu 13% des voix. Ce coup de tonnerre a arithmétiquement empêché le parti d’Erdogan, l’AKP, d’obtenir la majorité absolue. Le Premier Ministre Davutoglu a donc convoqué pour le 1er novembre des élections législatives anticipées pour retrouver une majorité. Erdogan a largement diabolisé le HKP au cours de la campagne électorale.

L’attentat d’Ankara a précisément visé le HDP et a causé près de 100 morts dans ses rangs, selon un modus operandi qui rappelle les autres attentats visant ce parti (plus de 70 attaques en tout) et la technique islamiste. Deux kamikazes auraient fait exploser la charge qu’ils portaient sur eux au milieu de la foule. L’intérêt de cette opération est évidemment de cliver l’ambiance politique dans le pays et de placer les élections sous tension.

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Pour un certain nombre d’observateurs, l’un des bénéfices immédiats attendus de cet attentat était de dissuader le PKK (parti considéré comme terroriste en Turquie) d’appeler au cessez-le-feu dans la lutte pour les intérêts kurdes. Le PKK a néanmoins maintenu son appel à la trêve et, dans ce contexte, on voit pourquoi il aurait commis un attentat aussi meurtrier.

Les plus modérés se demandent comment la police et les services de renseignement ont pu « laisser passer » un attentat aussi bien organisé à quelques mètres de leur siège, puisque les explosions ont eu lieu près des centres névralgiques de la sécurité turque. Il faut ici avoir à l’esprit qu’Ankara est nichée au creux de plateaux quasi-désertiques, ceinturée de façon quasi-ininterrompue par des casernes et des bases aériennes, et que la ville est très espacée, à la différence d’Istanbul qui est très concentrée.

Ankara et Daesh: une histoire ambiguë

Il est très vraisemblable (mais sans certitude) que l’attentat soit le fait, d’une façon ou d’une autre, de l’Etat islamique. La question est de savoir quel est le degré d’instrumentalisation de Daesh par la Turquie aujourd’hui.

On se souvient ici que la Turquie profite du désordre syrien pour bombarder les positions kurdes et tenter d’affaiblir un mouvement sur lequel l’allié américain s’appuie pour combattre Daesh. C’est avec le soutien américain que les Kurdes auraient repris Kobané (la ville dont le père du petit Aylan mort en Grèce était originaire). Il se murmure que les Turcs auraient donné à l’armée américaine accès à leurs bases militaires en échange d’une prise de distance avec les Kurdes.

Dans cette stratégie anti-kurde, existe-t-il un accord plus ou moins explicite entre Erdogan l’islamiste et l’Etat du même nom pour effectuer les sales besognes qui profitent au président turc? En Turquie même, beaucoup dénoncent le soutien dont Daesh bénéficient de la part d’Erdogan:

Nous n’affirmons pas que les attentats perpétrés contre nous sont étrangers à Daech comme il a été affirmé par le pouvoir. Mais nous savons que l’AKP leur fournit la logistique et leur prépare le terrain : non seulement les militants de l’EI peuvent entrer et sortir du territoire comme ils veulent mais ils ont des camps d’entraînement ici.

Ankara et sa bombe de 2 millions de Syriens

Erdogan ne dispose pas seulement de l’arme Etat Islamique pour effrayer l’Europe, il s’est aussi doté d’un arsenal annexe: plus de 2 millions de réfugiés syriens qui errent dans les rues à la recherche d’un passage vers le continent. Il sait pertinemment que, le jour où il ouvre les frontières, l’Europe traversera une crise sans précédent. Et l’Europe sait qu’il sait.

La question des migrants s’est trouvée au coeur de la visite qu’Erdogan a rendue lundi à Bruxelles auprès de la Commission. L’objectif des Européens est de « fixer » les 2 millions de Syriens en Turquie. L’objectif d’Erdogan est de monnayer chèrement cette « fixation ».

Personne ne connaît encore clairement les termes de l’accord qui doit être discuté officiellement cette semaine avec les Etats membres. Toutefois, selon le Frankfurter Allgemeine Sonntagszeitun, les termes en seraient assez simples:

Conformément à ce plan, la Turquie devrait accepter d’intensifier ses efforts pour sécuriser ses frontières avec l’UE en participant à des patrouilles conjointes avec les garde-côtes grecs dans l’Est de la mer Egée, coordonnées par l’agence européenne de surveillance des frontières Frontex.

Les migrants tentant de joindre l’Europe qui seraient arrêtés seraient ramenés en Turquie, où six nouveaux camps pouvant héberger jusqu’à deux millions de personnes seront construits et cofinancés par l’UE, selon le journal.

Pour leur part, les pays de l’UE devraient accepter d’accueillir jusqu’à 500.000 personnes afin de leur permettre de gagner l’Europe depuis la mer en toute sécurité, sans avoir recours aux passeurs, toujours selon le journal qui cite des sources de la Commission européenne et allemandes.

Ankara dégrade la situation des migrants

Histoire de bien expliquer son pouvoir par le texte, il est manifeste que la Turquie a décidé ces dernières semaines d’exercer une pression migratoire sur l’Europe. Depuis septembre, le flux quotidien d’arrivée de migrants en Grèce a doublé. Au moment où Tsipras annonce une récession de 2,3% en 2015 et prévoit un nouveau recul du PIB de 1,3% en 2016, la pilule est douloureuse à avaler.

La Grèce est désormais contrainte d’ouvrir un camp de réfugié sur l’île de Lesbos. Comble de folie, l’Allemagne propose la levée d’un impôt européen pour financer cette politique migratoire très soumise à la Turquie. La Prusse n’a décidément rien compris à ses voisins!

Ankara et l’adhésion à l’UE sans laïcité

La contrepartie obtenue par Erdogan dans cette négociation paraît bien faible, et il est vraisemblable qu’une clause secrète soit dissimulée dans cet accord. Le président turc ne cache en effet pas son intention d’obtenir l’adhésion de la Turquie à l’Union dans les conditions qui lui soient le plus favorable possible: pas de laïcité et pas de démocratie. Autrement dit, la Turquie est en train de négocier en douce son entrée dans l’Europe sans droit de regard sur un régime islamiste de plus en plus autoritaire.

C’est bien le scénario de la soumission à la Houellebecq qui se dessinerait alors: je vous débarrasse de vos migrants que vous ne sauriez voir, mais vous m’acceptez tel que je suis, avec mon régime islamiste et ma dictature personnelle.

Cette soumission a été assez bien décrite par un haut fonctionnaire européen:

«La Turquie fait partie de la solution», a assuré cette semaine Simon Mordue, haut fonctionnaire de la Commission européenne.

«La Turquie accueille actuellement plus de deux millions de réfugiés syriens, dont 260.000 sont dans des camps et 1,75 million sont en dehors de camps. La Turquie a investi plus de huit milliards de dollars pour les loger», a-t-il expliqué. «Nous voyons donc la Turquie comme un partenaire dans cette crise, de nombreux défis auxquels la Turquie fait face sont similaires à ceux que nous affrontons».

Ankara pressé par la Russie

L’intervention russe en Syrie exerce une pression nouvelle sur la Turquie qui s’est d’ailleurs manifestée par des violations de l’espace aérien. Militairement, Poutine pourrait en effet, sur le terrain, reprendre le contrôle de la situation et revisser le fauteuil de Bachar al-Assad. Il est trop probable que, au-delà des interventions aériennes ou balistiques, l’armée russe se soit déployée physiquement et qu’elle livre combat aux « rebelles ».

Pour la Turquie, cette intervention est une mauvaise manière, à plusieurs titres. D’abord parce que la Turquie perdrait l’occasion de devenir la puissance régionale qu’elle rêve d’être. Ensuite parce que l’expansion sunnite serait ainsi stoppée et manifesterait soudain sa fragilité.

Pour les Européens, cette intervention est aussi un point négatif. Elle souligne l’impuissance de l’Union à agir en dehors des Etats-Unis et place la Russie en position centrale sur le continent.

La stratégie anti-russe de la Commission Européenne

De son côté, la Commission Européenne persévère dans sa stratégie anti-russe et préfère curieusement une alliance avec l’islamiste Erdogan plutôt qu’une coordination intelligente avec Poutine, notre allié historique.

A titre d’exemple, le commissaire à l’Energie, Miguel Canete, a-t-il redit que l’Ukraine était un pion incontournable dans la stratégie européenne et que tout serait fait pour en protéger les intérêts. Il a donc annoncé qu’il multiplierait les obstacles à la construction du gazoduc Nordstream II, qui contourne l’Ukraine:

M. Canete a martelé qu’il était crucial de préserver le rôle de l’Ukraine, par lequel transite environ la moitié du gaz russe à destination de l’UE.

Pourtant, la même Ukraine est désormais déclarée en état de défaut par les agences de notation. Pourquoi le commissaire à l’Energie, dont les intérêts dans l’industrie pétrolière sont connus, poursuit-il une stratégie qui ne profite qu’à l’Ukraine… et aux Etats-Unis?

Le géant américain contesté par les peuples européens

Au passage, on notera que l’alliance objective entre les dirigeants européens et les Etats-Unis suscite un rejet grandissant de la part des citoyens européens. Deux exemples l’ont montré cette semaine.

La première nouvelle est venue d’Allemagne, où le nationalisme et l’anti-atlantisme s’expriment volontiers depuis 1945 par des mouvements « de gauche », comme les Grünen hostiles au « tout-consommation » (ah! la bonne nostalgie prussienne pour la frugalité du peuple de la forêt!). 250.000 Teutons se sont retrouvés dans les rues de Berlin pour dénoncer le prochain traité de libre-échange transatlantique.

Cette manifestation ponctuait une semaine où une pétition signée par 3,5 millions de personnes protestait contre ce traité.

Autre nouvelle: la Cour de Justice de Luxembourg a remis en cause la doctrine du « safe harbor » qui permet le transfert de données personnelles de l’Union vers les Etats-Unis. Du coup, c’est toute la prééminence américaine sur Internet qui est ébranlée. Le poids des réseaux sociaux américains pourrait en souffrir.

La crise économique fait rage dans l’Union

Pendant ce temps, les mauvaises nouvelles s’enchaînent sur le terrain économique, y compris en Allemagne. Le péril est tel que Mario Draghi a confirmé que l’intervention de la BCE sur les marchés s’amplifierait si besoin était.

Sale temps pour le continent!

11 commentaires

  1. pierre dit

    Très bonne synthèse.

    Un point complémentaire pour mieux comprendre le jeu trouble d’Erdogan.

    En manquant la majorité absolue… il a du même coup perdu la capacité de réformer la constitution.

    Or cette réforme était la clé de son projet dément de « Sublime Porte 2 » (en gros, il devenait grand vizir, pouvoir personnel absolu).

    J’attire votre attention sur un autre point, qui éclaire cette fois… la pathologie mentale de ce type.

    http://www.huffingtonpost.fr/2014/10/30/turquie-palais-blanc-erdogan-video_n_6074194.html

    200 000 m2, 1 000 pièces (environ), 350 millions de dollars…. Le nouveau palais de sa majesté.

    Cette vidéo suffit à démontrer la dangerosité de cet homme.

    • tolgam dit

      un point complémentaire a votre point complémentaire pour vous signaler que Monsieur Erdogan voulait instaurer la nouvelle constitution calqué sur celle de la France.
      Pourquoi donc en France le président ayant la majorité absolue ne devient-il pas vizir dans ce cas là ?
      L’histoire du palais qu’il s’est fait construire est encore une histoire raconté par ces mêmes détracteurs.Tu penses vraiment qu’il va embarquer son soit-disant palais sur son dos une fois qu’il ne sera plus président.Coucou réveille toi,ou enlève tes œillères.

      • pierre dit

        Oui c’est le cas ,et alors ? Le vizir chez nous s’appelle un « monarque ».
        Quand c’était De Gaulle, ça va.
        Quand c’est Sarkozy ou Hollande, tout est vicié.

        En outre, les circonstances et les lieux sont importants. Le PS ou l’UMP ne sont pas (encore) des partis islamistes.

        De plus la France est en régime présidentiel depuis des décennies. Pas la Turquie. Edorgan limite également le pouvoir de l’armée… bye bye les kémalistes.
        Bref, autant d’élements objectivement dangereux.

        Enfin, si vous n’êtes pas capable de comprendre qu’un politicien qui se fait construire un palais de 1000 pièces au 21ème siècle révèle un caractère borderline, il n’y a pas grand chose à ajouter.

        • tolgam dit

          Oui donc ,on est d’accord pour dire que selon le point de vue on traitera ce monsieur de dictateur ou pas.Un type capable de récolter 40 a 50% de voix au premier tour ,somme a laquelle au-qu’un de vos partis n’ont jamais (?) obtenus a ces premiers tours .
          Ce type que vous aimez bien diaboliser sera un dictateur islamiste et pas celui qui vous achètera des navires comme monsieur SISI parce qu’il a nettoyé son pays d’islamistes ?
          Bien sur les méfaits ou bienfaits (pour vous) de monsieur SISI on en parle pas beaucoup dans vos médias.
          Vous traiterez Erdogan de dictateur parce qu’il ne pense pas comme vous,parce qu’il va prier le vendredi, qu’il est musulman donc islamiste ??
          Pour en revenir au sujet du « palais »,ce que je comprend monsieur est que vous avez été trés mal informé par TF1 ou BFM ou ceux du même acabit . Le « palais » en question est un immeuble dont les élus travaillent à l’intérieur et n’est en aucun cas la propriété du Président Erdogan,donc le jour ou la majorité du peuple turc élira un autre parti politique et bien ce parti déménagera dans ce palais.

          Et merci pour votre « si vous n’êtes pas capable de comprendre » ,je pense que je suis un peu plus au courant que vous sur les enjeux politiques dans ce pays.

  2. tolgam dit

    « Lors des dernières élections législatives, en juin 2015, le HDP, parti pro-kurde de gauche, a obtenu 13% des voix. Ce coup de tonnerre a arithmétiquement empêché le parti d’Erdogan, l’AKP, d’obtenir la majorité absolue. Le Premier Ministre Davutoglu a donc convoqué pour le 1er novembre des élections législatives anticipées pour retrouver une majorité. Erdogan a largement diabolisé le HKP au cours de la campagne électorale »

    Foutaise,monsieur dois-je vous rappeler comment se passe la création du gouvernement en Turquie après les élections ou vous faites votre travail de pseudo-journalisme comme il le faut

  3. Chantal dit

    Je ne sais pas ce que fait exactement Fondapol, mais je trouve que ce Think Tank reçoit beaucoup d’argent public :
    http://www.senat.fr/questions/base/2013/qSEQ130204414.html
    Dominique Reynié (Fondapol) nous parle de populisme patrimonial :
    http://www.sciencespo.fr/newsletter/actu/?id=1262

    Il y a en France une menace de dictature religieuse, c’est à dire de gens qui veulent nous imposer leur loi, la charia. La guerre a commencé de l’intérieur.
    A écouter à partir de 21 mn environ :
    https://www.youtube.com/watch?v=rxeKuvIuU-A
    Pas Hollande, je ne pense pas…… !

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