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Le ministre saoudien des Affaires étrangères Adel al-Jubeir

Vers une guerre de religion infra-islamique?

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La rupture des relations diplomatiques entre l’Arabie Saoudite et l’Iran annonce-t-elle une guerre de religion infra-islamique opposant les sunnites et les chiites? Il est sans doute trop tôt pour le dire, mais si cette menace devait se réaliser (comportant, en creux, la menace d’un conflit plus ou moins direct entre la Russie et les Etats-Unis), elle serait lourde de signification pour l’ensemble du monde occidental.

Les prémisses d’une guerre de religion

Depuis plusieurs semaines, le Moyen-Orient assiste à une escalade progressive dans l’antagonisme entre le bloc sunnite conduit par l’Arabie Saoudite et la Turquie d’un côté, et l’univers chiite, Syrie comprise. Certains, en France, n’hésitent d’ailleurs pas à accuser Mohammed ben Salman, le Ministre de la défense saoudien et « prince héritier du prince héritier », à jouer aux va-t-en-guerre pour marquer le pouvoir de sa griffe personnelle.

Cette stratégie dangereuse a connu quelques malheurs. La coalition sunnite conduite par l’Arabie Saoudite au Yémen, pour mater la rébellion chiite, enchaîne les revers militaires. L’Arabie Saoudite a dû renoncer à maintenir les troupes auxiliaires qu’elle soutient en Syrie dans la coalition politique qui devrait compter dans les prochains mois. En outre, l’intervention russe en Syrie contribue à affaiblir ses alliés sur le terrain.

Dans ce contexte, l’annonce de l’exécution du cheikh al-Nimr, ainsi que de 46 autres chiites en Arabie Saoudite, est apparue comme l’ultime provocation envoyée par un animal blessé. La forte réaction qu’elle a suscitée en Iran était cousue de fil blanc.

Nul ne sait où la dégradation des relations entre les deux pays peut conduire.

L’Occident joue-t-il la division de l’Islam?

Forcément, et avec un peu de recul, le soutien accordé par les Etats-Unis à l’Arabie Saoudite prend une coloration particulière à l’aune des événements des derniers jours.

D’un point de vue purement cynique, cette stratégie fonctionne: elle permet de neutraliser le monde musulman en suscitant un conflit en interne. Toute l’énergie consacrée à cet affrontement, est de l’énergie en moins consacrée à l’affaiblissement des pays occidentaux. Comme qui disait, il faut diviser pour régner.

Dans cette perspective, on comprend mieux le récent rapprochement entre la Turquie et Israël, qui achève d’arrimer le bloc sunnite aux intérêts occidentaux, pendant que le monde chiite s’appuie massivement sur la Russie pour défendre ses positions. Les Occidentaux jouent la carte du grand bloc sunnite d’Istanbul à Ryad pour circonvenir les appétits iraniens dans la région, soutenus par Poutine.

Au final, les Occidentaux comptent donc sur un affrontement direct entre les sunnites et les chiites pour tirer leurs marrons du feu dans la zone.

Les risques d’une guerre de religion au Moyen-Orient

Cette stratégie repose toutefois sur un certain nombre de paris qui ne manquent pas d’inquiéter.

Premier pari: une victoire sunnite se traduirait automatiquement par une subordination accrue de l’Occident aux pays du Golfe. La question salafiste, dont l’origine est saoudienne, constitue pourtant un sujet majeur dans la maîtrise du risque terroriste en Europe notamment. La réalité montre que les sunnites peinent à exister militairement: il faudra donc les soutenir et nourrir le serpent qui un jour nous mordra.

Deuxième pari: rien n’exclut une dangereuse escalade régionale au Moyen-Orient, qui amènerait tôt ou tard un affrontement plus ou moins direct entre la Russie et les Etats-Unis. La tension entre l’Arabie Saoudite et l’Iran peut donc rapidement se révéler extrêmement périlleuse pour les équilibres mondiaux. Elle intervient dans un contexte de réarmement russe massif, où il ne se passe pas un jour sans que Poutine roule des mécaniques et sans que l’armée russe n’étale la modernisation de son matériel.

Quelle stratégie pour l’Europe?

L’Europe n’a probablement pas grand chose à gagner dans cette affaire. Affronter l’Iran, la Syrie, la Russie, ne s’impose pas comme la démonstration immédiate d’une mise en exergue de ses intérêts vitaux. Pire: le choix d’une alliance avec l’Arabie Saoudite se révèle pour l’instant un choix perdant, puisque les Saoudiens sont incapables d’aligner des forces correctes sur le terrain et que, de toutes parts, leur paquebot prend l’eau.

Rappelons au passage que la France a entamé des pourparlers militaires avec les Russes pour coordonner ses opérations contre l’Etat Islamique.

11 commentaires

  1. pil dit

    Ca fait plus de 700 ans qu’ils se tapent dessus directement ou par pays interposés. US, Russie, Iran, Arabie, UE se tiennent tous par la barbichette, ca n’ira pas plus loin que des gesticulations et salamalecs diplomatico-communicationnels pour que les gouvernants de ces pays s’entendent pour enfumer leurs populations et gagner leurs élections ou sondages dans leurs pays respectifs.

    Entre le off et le on, il y a des nuances permettant des connivences sous des dehors de confrontations. Les gouvernements savent bien qu’ils ont plus à craindre de leurs populations, qu’ils maitrisent à bout de bras, que des gouvernements des autres pays qui ont les mêmes problèmes.

  2. @JPM1580 dit

    Les Sunnites sont majoritaires dans le monde musulman
    Les petro-monarchies ont pour le moment les $ pour faire tourner nos usines d’armement
    La Turqule d’Erdogan rêve d’un nouvel empire ottoman
    L’Iran est une vieille civilisation dont on sait la richesse
    La Russie aussi et chrétienne
    Choisir une civilisation de chameliers qui pratique une religion dont les valeurs ne sont pas compatibles avec les nôtres est une erreur à moyen terme, d’autant plus que leurs hydrocarbures se raréfieront.
    Le Général de Gaulle imaginait une Europe de l’Atlantique à l’Oueal et avait choisi l’Iran
    Il avait raison avant l’heure

  3. En diplomatie, la recherche de l’effet est toujours indirecte. L’Arabie Saoudite, tétanisée de peur, vit très mal l’abandon US.
    Négociations avec l’Iran, retrait d’Irak, abandon de la Libye, l’occident se retire. Pour se faire bien voir, l’exécution de vieux militants du vieil al Quaida (organisation saoudienne, il faut le savoir), qu’on se contentait jusque là de torturer gentiment, et malheur, bavure, d’un chiite (car il fallait bien leur parler à ceux là aussi).
    Si l’Iran proteste, c’est pour marquer une volonté prédatrice partagée avec la Turquie et avec qui elle devrait négocier la chose: l’avenir d’une péninsule débarrassée des séouds, dont le pétrole doit augmenter impérativement.
    Au passage, le rôle de la Russie s’explique aussi: l’augmentation du prix du pétrole est requise, et elle s’y emploie, l’incident avec la Turquie ne faisant que faire monter certaines enchères.

  4. Quel est l’intérêt de l’occident là dedans (j’en écarte les US d’Hussein, qui lui à l’ouest, l’est un peu trop) ?
    D’abord, maintenir les seouds (et oui). Donner tout cela au grand turc serait une erreur catastrophique. C’est apparemment ce que veut Obama, et cet abandon là serait vraiment dangereux pour l’Europe.
    Il faut donc abattre l’Etat Islamique et pour cela concentrer le feu sur lui. Pour cela, il faut arrêter les combats en Syrie, et donc prendre langue avec la Russie et se débarrasser d’Assad, Poutine y est prêt. Puis, il faut vendre très cher aux saoudiens leur sauvegarde et les obliger à monter le prix du pétrole, c’est ce que veut la Russie, et cela soulagera tout le monde.

  5. bip20 dit

    Pas sur que le pétrole cher ne profite qu’à la Russie. Les États-Unis aussi ont besoin d’un pétrole cher pour que le gaz de schiste soit rentable. La seule stratégie suivie par celle des EU est celle du chaos…

    • La vérité est que les US s’en foutent: ce n’est plus un problème de prix pour eux à long terme, ils ont une capacité d’endettement et une industrie. Les autres n’en ont plus que pour un ou deux ans.
      La rétractation des US est patente: l’Europe doit se démerder seule. Dès qu’on aura viré Hollande, on pourra s’occuper de la chose, il y a un boulevard pour un français décidé: alliance avec la Russie, renvoi de Merkel et de Assad, intervention en Libye, destruction de l’EI, remplacement de Salma et d’Erdogan, suppression du mariage homosexuel (je m’égare) il y a de quoi faire.

  6. Gordion dit

    Le rapprochement turco-israélien est une annonce motivée par des intérêts économiques – gaz, exploitation opérationnelle de matériels israéliens (UAV, avions de reconnaissance Sierra Nevada, américano-israéliens). Cette annonce, dans le clivage entre l’arc chiite et l’arc sunnite, se justifie par l’appartenance de la Turquie à l’OTAN (si, si!!), et par la recherche israeliénne de profondeur stratégique dans la région.

    Je ne crois pas un instant que les relations bilatérales vont reprendre comme au début des années 2000, Israël n’ayant aucune confiance en Erdoğan (du reste, ni les US, ni la Russie, ni l’Iran, il n’y a que Merkel).

    On voit bien que les alliances se font et se défont, Israël discute avec la Russie, le Kurdistan irakien, bref comme dans l’industrie où les concurrents envoient des ballons de tests pour se placer dans un jeu d’alliance, l’ennemi de mon ennemi est mon avis, etc.

    Je pense que Israël a bien compris que le régime de Bachar a vécu, et que l’Iran, la Syrie s’opposeront à la mise en place d’un régime fantoche sunnite soutenu par les sunnites de la région (Séoudiens, Qatar, Turquie), ce qui constitue une menace pour Israël. Le calendrier des négociations entre les composantes de l’opposition syrienne – quel casse-tête – fera qu’un accord satisfaisant les US et l’arc sunnite, la Russie, l’Iran et l’arc chiite ne se fera pas avant les élections américaines. Israël gagne ainsi du temps, comme tout le monde.

    Donc pour moi, alliance de circonstances pour rassurer le clan US-sunnite; par derrière, les scénarii sont ouverts.

  7. Nikiforos Kritsas dit

    Et si l’analyse que vous proposez montrait simplement que vous êtes « tombé dans le panneau »? Ne pourrait-on le croire en lisant ceci? http://www.comite-valmy.org/spip.php?article6708
    (Je préfère croire que vous soyez tombé dans le panneau plutôt qu’oser imaginer que vous puissiez volontairement participer aux manœuvres de l’appareil de propagande du politiquement correct)

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