Accueil » Faut-il ubériser la filière porcine?

Faut-il ubériser la filière porcine?

Cet article a été lu 5551 fois

Tiens! revoilà la crise de la filière porcine et ses jacqueries que le gouvernement ne parvient pas à éteindre. Les mauvais esprits n’en sont pas surpris. Depuis plusieurs mois, la colère gronde faute de prix suffisants pour faire vivre les éleveurs.

La filière porcine et le dumping

Sur le fond, la crise du porc français est sans surprise. Les exploitations sont majoritairement trop petites par rapport à leurs concurrentes du nord de l’Europe. Les revenus tirés des ventes sont donc trop faibles pour que les éleveurs puissent en vivre. Qui plus est, la faible taille des exploitations ne permet pas de diminuer les coûts de production: pas assez de revenus, trop de charges, la vie de l’éleveur est un enfer.

À ces mauvaises conditions de production s’ajoute les petites astuces des concurrents allemands qui se la jouent Volkswagen. Un collectif de paysans français dépose même une plainte contre eux. Selon les plaignants, les producteurs allemands pratiquent une optimisation fiscale déloyale et une « fraude carrousel » à la TVA qui leur permet de casser les prix. Ces techniques contraires au droit communautaire sont dopées par le recours à des travailleurs détachés payés sous le salaire minimum.

Pour ceux qui imaginent que l’Union Européenne constitue un véritable marché commun fondé sur la concurrence libre et parfaite et une coopération loyale entre ses membres, la crise de la filière porcine constitue donc un superbe désaveu.

La filière porcine et l’intermédiation traditionnelle

L’un des maux majeurs de la filière viande en France tient au rôle des intermédiaires, et tout particulièrement des abatteurs comme Bigard, dont la faculté d’orienter les prix est très importante. Dans la pratique, la concentration des intermédiaires permet à ceux-ci d’être les vrais price-makers du marché. Ce sont eux qui imposent des prix d’achat à la baisse auprès des producteurs et qui sont capables d’affronter les distributeurs, et spécialement les grandes surfaces, pour préserver leurs marges.

À titre d’exemple, le seul Bigard pèse 40% de la viande bovine en France et forme le troisième acteur de l’industrie de la viande en Europe. Lorsque Bigard refuse d’entrer dans le système de cotation du porc en Bretagne, il dispose de la capacité à faire baisser les prix à lui seul. L’émiettement du producteur face à la concentration des abatteurs qui sont les intermédiaires obligés entre l’éleveur et le commerçant introduit un déséquilibre dans la chaîne des prix.

En situation de surproduction, comme c’est le cas aujourd’hui depuis l’embargo russe, l’abatteur dispose évidemment de la faculté de jouer sur la concurrence pour faire « plonger » les producteurs locaux. D’une certaine façon, la crise de la filière viande est largement liée au pouvoir des intermédiaires et à la dépendance des producteurs vis-à-vis d’eux.

L’ubérisation de la filière porcine

Le bon sens consisterait donc ici à réintermédier le marché à partir d’une plate-forme numérique donnant aux producteurs la possibilité d’écouler directement auprès des commerçants et des réseaux de distribution les porcs envoyés à l’abattage. Cette plate-forme devrait permettre de réaliser les transactions en ligne sans interférence des intermédiaires.

Il est assez dommage que les agriculteurs français, « plombés » par des syndicats officiels complètement dépassés par le programme, n’investissent pas dans des innovations disruptives de ce jour, car celles-ci leur offriraient des garanties sur leurs marges et leur redonneraient la main sur la fixation des prix.

L’une des grandes astuces propres aux plate-formes numériques porte en effet sur la fixation du prix: elle n’est plus déterminée dans le secret par le « commissaire-priseur », mais fait l’objet d’un arbitrage transparent qui permet au producteur d’anticiper le montant de la vente. De ce point de vue, la plate-forme agit comme un marché à terme qui garantit une recette au producteur.

Dommage que les syndicats agricoles français ne précèdent pas cette innovation qui tôt ou tard s’imposera d’elle-même.

15 commentaires

  1. Semaphore dit

    Non mais vous voyez sérieusement des paysans grançais arrêter de pleurer auprès de l’ Etat et ses démembrements pour se mettre au travail prospectif d’ imaginer d’ autres méthodes de commercialisation de leurs produits pour contourner certains intermédiaires en position de faire la pluie et le beau temps sur un marché qui n’ en est pas un, véritable du moins. Sauf exceptions par ci par là, beaucoup rêvent toujours des prix garantis et des subventions à donf, si confortables pour ne surtout rien changer à ce que leurs arrières grands pères connaissaient déjà… Y va y avoir du boulot pour que ça change…

  2. De Vos Alain dit

    C’est une destruction lente de l’agriculture et du monde paysan. Ne pas défendre les structures familiales agricoles est une hérésie des temps moderne, la lente et assurée érosion du nombre d’exploitations n’est pas d’hier. Les structures familiales font aussi bien en qualité que des structures plus grandes. Mais ce que désirent les technocrates c’est la mort de l’emploi familial. Et poursuite à créer un monde salarié obéissant…
    J’espère que les agriculteurs auront gain de cause. Nous avons renoncé en France à bien des productions agricoles, il faut que cela cesse pour laisser vivre dans leurs villages ces paysans gardien des lieux et des champs et de la nature et du paysage et de la tradition gastrnomique de notre pays.

    • Pactol dit

      La faute est politique. A vouloir l’argent du beurre (un coût alimentaire toujours plus bas) et le beurre (contraintes multiples et notamment environnementales et rêve du paysan les deux pieds les deux mains dans la merde), on arrive à cela : des exploitations sous perfusion complètement déconnectées du marché !
      L’agriculteur a toujours entretenu le paysage français maintenant même pour entretenir les fossés, il faut remplir des cerfas pour lesquelles aucune réponse n’est donnée !
      On a fonctionnarisé l’agriculture et bien maintenant il faut assumer !

  3. pacman dit

    Il y a aussi la solution vente directe qui court-circuite les intermédiaires: http://www.lavoixdunord.fr/region/saint-martin-boulogne-le-magasin-vert-de-terre-fete-un-ia31b49030n2140714
    L’éleveur de porcs, justement, maîtrise toute la filière avec son propre atelier de découpe (aux normes européennes) et a du mal à suivre la demande.

    D’un autre côté, cela les a obligés à apprendre un autre métier, puisqu’ils vendent eux-mêmes leurs produits (et ceux de leurs associés) en se relayant, mais c’est ce qui représente une grande part du succès du magasin.

    • De Vos Alain dit

      Autrefois, il y a 50 ans les agriculteurs étaient en mesure de vendre directement leurs produits, dans les villages les bouchers, les charcutiers avaient leurs propres abattoirs. Mais au nom de normes sanitaires, on a fait fermer ceux-ci. Pourtant le réseau était assez direct. Et ainsi on a tué les petites boucheries, les petites charcuteries. C’est toujours le même schéma : retirer de la responsabilité, mettre des normes puis des contrôles, faire des grosses structures dans lesquelles il y a des détournements si on ne vendrait pas toute la viande. L’objet c’est regrouper au nom du contrôle alors qu’il faut faire en sorte que la responsabilité et la confiance soient deux ferments du bien faire.

  4. Pactol dit

    Reprocher à Bigard de vouloir protéger son entreprise c’est un projet assez injuste.
    Quand notre grand timonier a décidé l’embargo sur la Russie, a-t-il pensé aux conséquences ?
    La réponse est non.
    En attendant, la Russie se construit une filière agroalimentaire à marche forcée.
    Et lorsque les frontières seront rouvertes, elle n’aura plus besoin de nous.
    Tous les produits non exportés sont venu engorgés la marché européens avec pour conséquence ce qui se passe actuellement.
    On a fait croire que l’arrêt des quotas allait permettre aux agriculteurs de mieux vivre. Mais comme ils sont déconnectés des prix de marché depuis 50 ans, ils ne connaissent plus la règle de l’offre et de la demande.
    Après le consommateur est prêt de ses sous et réclame toujours le moindre prix. Et c’est en contradiction avec le citoyen qui réclame qualité/environnement.

  5. fox40 dit

    La situation de la filière porcine française est à l’image de la situation économique française en général.
    Il est intéressant de comparer par exemple, la filière espagnole qui, à l’opposé de la filière allemande, ne s’appuie pas sur des « astuces » pour se développer (par exemple, les aides au biogaz en Allemagne qui font que la production de porc ou de lait, devient un co-produit de la production de biogaz!).
    L’Espagne est en passe de devenir le premier producteur européen de porc (on s’approche des 50 millions de porc par an) , malgré des coûts d’alimentation supérieurs à la France : le coût alimentaire est le premier poste de dépense pour la production de porc avec 50/60% du coût.
    par contre, les espagnols n’ont pas hésité à intégrer la production, avec des tailles d’élevage nettement plus importantes: les élevages de 1000 truies sont la norme, alors qu’en France, nous ne sommes qu’à 200 (et encore…).
    Résultat, la filière est dynamique, avec l’activité qui va avec.
    Il est navrant de constater en France, les freins qui vont tuer lentement et surement la filière (et les emplois derrière). Nous avons toujours une vision bucolique de l’agriculture, qui oppose les « petits » agriculteurs, censés être garants de qualité (un mythe), et les « gros » agriculteurs, forcément pollueurs. Un « gros » en France devient un « petit » en Espagne d’ailleurs.
    Quant à la solution de mettre directement en relation les producteurs et les consommateurs, on est dans le domaine du fantasme. Les filières qui résistent sont celles qui proposent des solutions aux consommateurs, que ce soit en produits spécifiques , en volume etc… Certains acteurs français le font et arrivent à apporter de la plus value à leurs produits et donc au final, à leurs éleveurs.
    Au niveau de la production, il s’agit d’améliorer la compétitivité. Et là, il faut reconnaître que les pouvoirs publics font preuve de beaucoup d’imagination pour alourdir les contraintes de tout ordre et plomber notre compétitivité.
    mais c’est un air hélas trop connu.

  6. Liserose789 dit

    Ce qui est encore plus drôle, c’est que, comme à Florange, si l’ensemble du secteur est sinistré, ce sont les syndicalistes bien placés qui tirent leur épingle du jeu et obtiennent toutes les subventions pour encore faire baisser le prix du porc…….
    http://www.hautanjou.com/actualite-7935-bouille-menard-priorite-au-bien-etre-porcin-aux-paluelles.html
    (Rappel : Mme Lambert est vice présidente de la FNSEA et membre du CESE)
    ll est bien dit dans l’article :  » Chez Christiane et Thierry Lambert, on ne connait pas la crise…. »
    Sans commentaires…..

    • fox40 dit

      Désolé, mais vous sous entendez que M et Mme Lambert bénéficieraient d’aides, sous prétexte d’ être membre du CESE et syndicalistes.
      Pourriez vous m’expliquer par quels mécanismes ces éleveurs précis seraient bénéficiaires de ces subventions?
      S’ils disent s’en sortir, c’est avant tout grâce à leur maitrise technique.
      Le reste n’est que commérage.

  7. Gordion dit

    Vous auriez pu également rappeler que les écolo-trotskystes français ont contribué à plomber le secteur agricole par leur comportement irresponsable: un empilement de normes qui a contribué à l’augmentation ds coûts de production déjà élevés.

    Je ne pense pas que nos concurrents allemands, espagnols, danois, hollandais, irlandais aient les mêmes contraintes « bové et confédération paysanne » qu’en France….

    Les éleveurs français continueront donc les jacqueries comme les taxis, faute de vouloir regarder la vérité en face. Et les moins rentables disparaîtront.

    La France, championne de l’agriculture, s’est fait dépasser par ses concurrents européens, allemands – il faut le faire!! – en particulier. Quand on laisse s’installer des « jeunes agriculteurs », financés par le Crédit Agricole, poussés par les Régions/les Chambres & les Syndicats agricoles, qui savent tous que la course à la productivité, la concurrence mondiale, les aléas politiques, le coût du foncier, les surfaces agricoles en diminution en Europe vont générer des faillites inévitables, on se dit que la France n’a pas tiré les leçons de la crise du charbon, de l’acier, du textile!

    Erreur des politiques, clientélisme, et achat de la paix dans les campagnes comme d’habitude!

  8. @JPM1580 dit

    Le patron de la FNSEA ne représente pas les agriculteurs mais l »industrie agro-alimentaire
    On remarquera que plus les aides sont importantes, plus les prix à la production baissent ; à croire que les intermédiaires et les centrales d’achat comptent sur les aides de l’Etat ou de l’Europe pour équilibrer les comptes des producteurs.
    Au plan gastronomique, le porc que l’on vend dans la majorité des grandes surfaces est de la merde. Pour l’écouler, la vente de viande hachée s’esr accrue et entraine donc la baisse des prix puisque les morceaux traditionnels sont inmangeables.
    Aux éleveurs de défendre une filière de qualité en proposant des races de porc mangeables, élevés de façon traditionnelles comme le poulet de Bresse et promus par nos grands chefs, avec la création d’un label.
    Un réseau de vente directe par Internet doit être développé en associant agriculteurs et artisans bouchers

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *