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Les racines libérales de la Nuit Debout

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Comme le mouvement des Indignés, la Nuit Debout part d’un réflexe libéral pour suivre une inspiration post-marxiste (particulièrement dure en France). Cette contradiction fondamentale constitue une aporie caractéristique des mouvements contestataires contemporains.

Les racines libérales de la Nuit Debout

La colonne vertébrale qui structure la Nuit Debout est d’essence libérale. Elle repose d’abord sur un principe de délibération égalitaire entre tous les participants (qui explique la peur que certains inspirateurs éprouvent à l’idée d’apparaître trop présents, y compris dans les médias: ils savent que cet abus de présence les condamnerait à l’excommunication), et sur l’écriture d’une constitution de la 6è République par une assemblée constituante. L’inspiration majoritaire de cette constitution est de protéger les droits des citoyens, de garantir une démocratie effective contre tous ceux qui l’ont expropriée: les partis politiques et les grands intérêts financiers, notamment les banques.

En ce sens, la Nuit Debout est, contrairement à ce que ses participants croient le plus souvent, ultra-libérale, ou archéo-libérale. Elle repart des interrogations de Hobbes face à Léviathan ou d’Adam Smith et de Ricardo sur la rente. Son objectif est bien de replacer la liberté individuelle au sens de l’organisation sociale.

La question du mouvement social

Cette inspiration libérale est évidemment recouverte, dissimulée, par une autre tradition: celle qui veut voir dans le « mouvement social » la seule possibilité de modifier l’ordre en place. Ce courant de pensée, directement hérité du marxisme à la sauce Mélenchon, considère que la République en place ne peut tomber et laisser la place à un autre régime que par un mouvement social, promesse du Grand Soir et de lendemains qui chantent.

Ce n’est pas un hasard si les logisticiens de la Nuit Debout (le Front de Gauche, le DAL, certaines sections CGT) ont choisi la contestation contre la loi Travail pour jeter leurs forces dans la bataille. Dans le corpus idéologique dont ils sont les porteurs, seul un mouvement de salariés peut porter une révolution.

La référence à la doctrine révolutionnaire du Que Faire? de Lénine est ici très présente. Lénine considérait en effet qu’une révolution avait besoin d’une petite élite instiguant et conduisant des grèves dans les usines pour réussir. La Nuit Debout est née de cette conception.

Toute la difficulté des organisateurs consiste aujourd’hui à canaliser l’énergie libérale des militants pour en faire une arme au service d’une révolution marxiste, et c’est pas gagné!

La Nuit Debout face à la tentation marxiste

Face à l’homogénéité libérale des participants – homogénéité à la fois politique et sociale – les marxistes transpirent sang et eau pour réorienter en douceur le mouvement vers la « convergences des luttes », dont ils ont lu dans leurs manuels révolutionnaires qu’elle était l’étape indispensable pour garantir la survenue du bonheur universel. On entend donc régulièrement Frédéric Lordon prendre le micro pour appeler à sortir de la place de la République, ou pour répéter que ce serait tellement mieux si des ouvriers en lutte se mêlaient à la foule.

Cet appel remporte chaque fois un succès d’estime, mais il comporte la même contradiction entre la foi et les actes que la Torah chez les Pharisiens. Faire un grand mouvement social d’accord! mais à condition de ne pas renoncer à la rhétorique bien huilée des délibérations interminables, et à condition de ne pas se promettre une société de demain avec de grandes barres d’immeubles uniformes entourées de Lada que l’on met 15 mois à recevoir tant la production est mal organisée.

C’est évidemment le tabou premier de la Nuit Debout. Son succès tient à un refus politique d’un ordre où l’individu est broyé par les puissants. Ses logisticiens y adhèrent parce qu’ils espèrent abolir la propriété privée des moyens de production. Or cette dernière idée, qui permet l’étatisation complète de la société, est absolument orthogonale avec les pulsions immédiates du mouvement.

Premiers craquements libéraux dans le mouvement

La question de la loi Travail donne l’occasion d’un premier craquement majeur dans l’ordonnancement instable qui a présidé à la naissance du mouvement. Pour les post-marxistes qui ont apporté les gueulophones et les photocopieuses, la loi Travail était un cheval de Troie permettant la fusion du métal pour forger le glaive contre le capitalisme. Dans la pratique, le mouvement de lutte contre la loi s’essouffle, et la Nuit Debout prospère.

Cette vitalité s’explique largement parce que les participants ont décidé d’abandonner la loi Travail comme motif de lutte, et ont choisi de s’occuper du reste de la société. Beaucoup d’étudiants ont trouvé cette situation judicieuse et confortable, parce qu’elle leur permet de faire la révolution sans affronter les forces de l’ordre dans les cortèges organisés par l’UNEF.

Sur ce point, les « anciens » s’amuseront de voir la parfaite concordance temporelle entre le durcissement de la répression contre les manifestations, et les appels à rester place de la République au lieu de manifester lancés par des « délégués » étudiants dont on ne sait pour qui ils roulent. Le gouvernement aurait voulu juguler la résistance à la loi pour mieux la faire passer qu’il ne s’y serait pas pris autrement.

Mais le divorce grandissant entre la Nuit Debout et la lutte contre la loi Travail ne tient pas seulement à une manipulation policière (même si la police française reste toujours aussi superbement efficace pour torpiller les mouvements dissidents). Elle relève d’un phénomène plus profond: la Nuit Debout, parce qu’elle est libérale, ne trouve pas la loi Travail si horrible que cela. Elle s’en accommoderait même, à condition qu’on lui donne une perspective durable sur une société qui harmonise mieux les aspirations individuelles et les contraintes collectives.

Retour à la tradition anarchiste?

La Nuit Debout est née d’une coalition post-marxiste de tendance stalinienne (dont Lordon est une sorte de quintessence), mais sa tradition est fondamentalement anarchiste.

Elle se réfère indirectement à l’anarchisme espagnol qui fit la révolution de 1936, écrasée par les Staliniens bien plus que par Franco, contrairement à ce que dit l’historiographie officielle. Or le programme économique des anarchistes espagnols était libéral et non marxiste. Les déconvenues de Podemos en Espagne le rappellent: l’anarchisme espagnol préconise un entre deux économique étranger à l’étatisation des moyens de production voulu par les marxistes.

Elle trouve aussi ses racines dans les grandes traditions qui ont fait la Révolution de 1789, et dont l’anarcho-syndicalisme ou le mouvement mutualiste furent des avatars au dix-neuvième siècle. Entre la mutuelle de compagnons sous la monarchie de Juillet ou le Second Empire et la Nuit Debout, il existe une parenté évidente qui n’est pas exactement celle que le Front de Gauche apprécie.

Toute la question de la Nuit Debout est désormais de savoir combien de temps les contradictions et les équivoques qui l’ont vu naître pourront coexister pacifiquement.

12 commentaires

  1. Sévère dit

    Désolé de casser votre article (sauf s’il est un prétexte à nous présenter une théorie que je trouve intéressante), mais j’habite à côté de la place de la République.
    Elle est remplie de jeans troués, de foulards palestiniens, de pins à logos soviétiques.
    Les discussions mélangent inculture et fanatisme, conspirationnisme et antisionisme (pour ne pas dire plus…). On entend « ultra-libéral», «Grand capital», «Acquis sociaux», etc…
    Physiquement, il n’y a aucune force vive: des cadres militants vieux, obèses, laids et doté d’un vocabulaire vulgaire et indigent (façon Coluche). Les jeunes, eux, consomment manifestement trop de stupéfiants et ont quelques inimitiés avec leur coiffeur.
    C’est une horreur. Rien de bon n’en sortira.

    • PenserCorrecte dit

      Les discussions mélangent:
      fanatisme
      conspirationnisme
      antisionisme.

      Pourquoi fanatique ? Définition de conspirationnisme et démonstration que les conspirations n’existent pas. Enfin pourquoi serait-il bien d’être sionisme et mal d’être antisioniste ? C’est leur liberté, non ? Seriez-vous antilibérale ?

      Enfin, le bobo de Paris qui fait de l’ad-hominem, …

  2. jules Moch dit

    Le « mouvement social » s’il s’imposait aboutirait immanquablement à une dictature, puis un régime de type aristocratique, au mieux.
    La démocratie élective est ,quand même, ce qu’il y a de mieux.
    Mais, il faut savoir que la gauche déteste le suffrage universel depuis que, en 1848, les paysans portèrent Louis Napoléon au pouvoir pour 20 ans de prospérité que l’on ne retrouvera qu’une fois sous le général de Gaulle; les cons…

  3. pil dit

    Vous citez Adam Smith, mais je ne suis pas certain qu’il corresponde aux critères actuels du « libéralisme » :

    http://alternatives-economiques.fr/blogs/chavagneux/2012/09/26/competitivite-les-conseils-d%E2%80%99adam-smith/

    Par ailleurs, c’est un peu enfoncer des portes ouvertes de découvrir que les mouvements de contestation portent en eux des contradictions. De la même manière que le communisme ou toute autre idéologie quasi religieuse, le libéralisme n’est pas non plus un ensemble doctrinaire si homogène que ca et comprend de nombreux schismes.

  4. Alexis dit

    Chez Monsieur Verhaeghe, je trouve que vous nourrissez votre argumentaire de procès d’intentions malhonnêtes et de généralisations tout à fait subjectives, en vous posant comme garant de ce que la Nuit Debout « pense », ou ce que ses participants « croient ». Votre position me semble terriblement manqué déjà de bienveillance – mais soit, libre à vous de ne pas être en sympathie avec le mouvement – mais surtout d’humilité.
    Qui êtes-vous et au nom de quoi pouvez-vous vous posez en juge et analyste de ce mouvement, en en essentialisant ses affects et ses aspirations, avec tant de certitudes et de condescendance ?
    Loin de moi l’envie d’en appeler à censurer des réflexions contradictoires, et d’ailleurs, bien sûr, ce blog est le lieu de votre liberté, je trouve cependant que votre argumentaire oublie trop souvent sa part de subjectivité, en en donnant une allure de réquisitoire surplombant et catégorique.
    Je lis effectivement dans votre texte un certain mépris condescendant que l’on retrouve souvent, selon moi, chez les contradicteurs d’une pensée qu’ils nomment arbitrairement « gauchiste » ou « gauchisante », la définissant comme incapable de se plier à la « réalité du monde », parlant de bisounours, de « bobos »… Tant de péri-phrases ras-les-pâquerettes et de qualificatifs réducteurs sensés discrédités la gauche de la gauche, mais qui traduit surtout pour moi une réflexion qui ne construit rien, car nourrie seulement de mots-valises et généralisations arbitraires et fumeuses, qui ne renvoient à rien de tout à fait bien définis, bloquée au niveau de la seule critique bête et méchante d’une forme de dogmatisme (comme cette basse allusion aux « manuels révolutionnaires ») . Je ne dis pas que votre texte n’est que ça, mais il me semble en avoir certains ressors.

    Au delà de ça, beaucoup de vos analyses sont donc très arbitraires et me semblent tombés comme par magie de constructions théoriques assez abusives.
    La référence à Lénine, c’est vous qui la faite et elle n’est pas revendiquée à la place République. Bien sûr, ce serait malhonnête de ma part de ne pas reconnaître que l’analogie fait sens ici, mais vous ne pouvez honnêtement vous octroyer le droit de définir si frontalement que « la Nuit Debout est née de cette conception ».
    De plus, vous évoquez « la difficulté des organisateurs à canaliser l’énergie des militants », et c’est là bien se méprendre sur la nature du mouvement, qui se veut bien plus fluctuant, incertain que ce que vous pensez. Je précise ici que moi non plus, je n’ai pas de mandat pour définir la Nuit Debout, mais en tant que sympathisant et participant, je pense pouvoir vous répondre que les organisateurs sont seulement ceux qui ont organisés l’évènement à ses débuts et permis l’établissement des premières contingences logistiques. La souveraineté du mouvement n’est plus entres leurs mains, et parler aujourd’hui d’organisateurs pour évoquer l’idée d’une main manipulante de l’assemblée n’est pas pertinent. il n’y a pas à « canaliser » la masse informe des moutons énervés qui se rassemblent pour faire la révolution.
    Je vous accorde cependant que, que ce soit dans ces conditions, ou dans celles que vous postulez, l’idée d’un objectif à atteindre, que ce soit la « révolution marxiste » comme vous dites ou le déploiement d’un nouveau paradigme structurel, est belle et bien « pas gagné », en cela, je suis d’accord avec vous. Mais sachez que c’est aussi dans la nature de la Nuit Debout de ne pas vraiment savoir où elle va. Tant qu’elle est là, dans le présent, pour simplement permettre à ses participants de se confronter à une nouvelle forme d’exercice démocratique, comme un « laboratoire ». En ce sens, et au delà de l’émulsion positive et joviale que cela nous procure et que vous semblez gentiment méprisé, la Nuit Debout n’a pas d’autres prétentions. Les envolés de « grand soir » comme vous dites, que ce soit pour Frédéric Lordon mais surtout pour beaucoup d’autres participants n’aboutiront sûrement pas là, mais servent avant tout à alimenter la machine à paroles démocratiques, salvatrices pour beaucoup qui voit dans cette entreprise populaire l’espace d’une expression confisquée. Critiquer l’idée de cet espace de parole me semblerait alors bien osé de la part d’un blogueur relayé par le Figaro…
    Enfin, comment pouvez-vous vous poser comme observateur d’un phénomène que vous prétendez profond au mouvement mais qui ne repose sur absolument rien de tangible, de vérifiable ? A savoir que la Nuit Debout ne trouverait pas la Loi Travail si horrible ? Qu’elle s’en accommoderait ? Je pense que vous devez avant tout envisager monsieur que la Nuit Debout n’a pas qu’une seule voix, et que, même si je vous accorde qu’elle a certainement une orientation politique à la gauche de la gauche – et encore, une telle affirmation est assez délicate – il n’y a absolument rien qui peut vous permettre d’asseoir de tels énoncés. Ni plus d’ailleurs qu’il y aurait des « appels à rester à la place de la République au lieu d’aller manifester »… Cette dernière idée est simplement fausse.

    Au fond, si vous dénoncez dans votre texte une certaine forme de dogmatisme marxiste de la Nuit Debout, mon ressentie est que vous soutenez vous aussi une idéologie tout aussi dogmatique qui, en visant à discréditer tous les mouvements contestataires contemporains par cette contradiction entre aspirations libérales et marxistes, affirme que rien d’autres n’est possible que l’organisation du travail et de la société telle que nous la connaissons aujourd’hui. Or, au delà du fait que ces terminologies de libérale et marxiste sont aussi très arbitraires et réducteurs mais admettons-les, je n’y vois pas une contradiction insurmontable, aporique, comme vous l’indiquez. Je ne pense pas que l’abolition de la propriété privée des moyens de production ait pour conséquence nécessaire l’établissement d’une étatisation complète de la société et d’une dictature de la bureaucratie. Je trouve votre position réductrice et fataliste, et définitivement significative d’une forme de déni des insuffisances et des injustices de notre société. Comme ci la certitude qu’on ne pouvait pas faire mieux vous permettait d’affirmer, en sous-entendu, que le meilleur était déjà là. La Nuit Debout, avant de vouloir refaire la révolution bolchevique ou je ne sais quoi, cherche simplement à libérer une parole citoyenne, et dégager un espace de réflexion pour penser et inventer de nouvelles formes de société, qui dépasseraient cette contradiction que vous pointez.

    Bien à vous,

    Alexis

    • Merci de ce long commentaire argumenté et intéressant. Cela dit, je ne pense absolument avoir écrit une fois dans ma vie que « rien d’autres n’est possible que l’organisation du travail et de la société telle que nous la connaissons aujourd’hui ».

    • Piguet dit

      Bonjour,
      Je rejoins partiellement votre critique du texte de Verhaegue, et de son mépris essentialiste pour les participants de Nuit Debout. J’y suis moi-même passé après avoir vu son article « crépuscule des bobos », et j’avais bien noté que son approche n’était pas tout à fait honnête, même si pas complètement fausse.
      Ceci dit, il est parfaitement vrai que la commission « Accueil et sérennité » est assez Orwellienne (adjectif qui me semble plus leur correspondre que celui de « Stalinien », enfin c’est un détail), dans la mesure où son rôle a surtout consisté à écarter ceux qui ne correspondaient pas à la norme idéologique définie par eux, en les traitant de fasciste http://www.dailymotion.com/video/x45askt_nuit-debout-un-responsable-nous-explique-pourquoi-soraliens-et-fascistes-ne-sont-pas-les-bienvenus_news. Et ceci, en étant totalement en phase, finalement, avec Frédéric Lordon : https://www.youtube.com/watch?v=zvS5MRcoCFE

      Pour conclure, je dirais que vous tombez dans l’erreur opposée à celle de Verhaegue qui fait rentrer les gens dans les cases qui l’arrangent : vous prétendez qu’il y a une liberté de parole totale, et qu’il n’y a pas de norme idéologique imposée dans haut, ce qui est faux. En fait, sauf votre respect, vous êtes dupe de l’idéologie soixante-huitarde de ce mouvement, qui fait croire que la liberté et la démocratie se réalisent dans le Chaos (ou le désordre). Or, sur un plan métaphysique, le Chaos n’existe pas : c’est un ordre qui ne fait pas sens pour le sujet pensant, parce que ce sujet pensant ne comprend pas, ne perçoit pas, n’arrive pas à analyser l’ordre qui l’entoure (comme Bergson l’a démontré). Autrement dit, l’autoritarisme de Nuit Debout existe bel et bien, mais vous ne le voyez pas, parce qu’il sait se masquer derrière une idéologie qui fonctionne sur vous.

  5. Citoyen dit

    C’est intéressant cette approche des racines libérales du démarrage du mouvement, que les gôchos de tous poils essaient de récupérer à leur compte (c’est leur marque de fabrique).
    Il y a un parallèle à faire avec le mouvement des bonnets rouges, qui au départ étaient des agriculteurs, des artisans, des commerçant, des indépendants, des petites boites et des salaries de ces structures, qui en avaient ras-le-bol de la situation que la gauche leur faisait subir, et quand la mayonnaise a commencé à prendre, la CGT et le merluchon ont tenté de s’infiltrer dedans pour essayer d’y faire leur beurre. Sauf que la ficelle étant un peu grosse, ils ont été prié de dégager.
    Le parallèle est intéressant.

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