Accueil » La Nuit Debout, dommage collatéral de l’université française?

La Nuit Debout, dommage collatéral de l’université française?

Cet article a été lu 8658 fois

La Nuit Debout nourrit beaucoup de fantasmes directement hérités du romantisme révolutionnaire cher à de nombreux journalistes. La presse subventionnée regorge de ces soixante-huitards attardés qui retrouvent, place de la République, le lointain souvenir de leurs années barricades. Peut-être même rêvent-ils d’y retrouver leurs années partouzes, leurs années festives, leurs années hippies.

En lisant l’intéressant article de la sociologue du CNRS Monique Dagnaud paru sur Slate, il n’est pourtant pas inutile de regarder, au-delà du stéréotype romantique (assez faux au demeurant, mais je ne reviendrai pas aujourd’hui sur ce point), les racines sociales du mouvement que j’ai déjà suggérées. Les étudiants français présentent en effet des caractéristiques originales qui expliquent probablement en partie les bizarreries de la contestation en France par rapport à ses homologues ou cousines étrangères.

Les étudiants français ou la génération déçue

Monique Dagnaud souligne à juste titre le paradoxe français en matière d’accès à l’université. D’un côté, la France est la championne de l’OCDE en matière d’ascension éducative:

40% des 25-34 ans ont atteint un niveau de formation plus élevé que leur parents –pour les deux tiers en passant par l’université– contre 32% en moyenne dans l’OCDE; 50 % ont un niveau de formation identique à celui le plus élevé atteint par leur parent, contre 52% en moyenne OCDE; et 10% seulement n’ont pas pu égaler le niveau de formation de leur parents, contre 16% en moyenne OCDE.

D’un autre côté, le taux de chômage parmi ces jeunes diplômés est le plus élevé de la banane bleue:

En 2014, le taux de chômage des 25-34 ans diplômés du supérieur est de 7%, soit à peu près celui de l’année 2000. Il est de 3,4% en Allemagne, de 2,9% en Grande-Bretagne et de 3,9% aux États-Unis: en France, ce plein emploi post-université est uniquement atteint par les recrues des grandes écoles.

Il existe donc un effet ciseau entre l’espérance de l’ascension sociale procurée par l’accès au diplôme d’une part, et la déception économique induite par les conditions d’insertion sur le marché du travail de l’autre. Ce phénomène se vérifie tout particulièrement pour les détenteurs d’une licence dont le taux de chômage est de près de 15% trois ans après l’obtention du diplôme, soit un taux équivalent au baccalauréat.

L’université et le déclassement social

On ne peut évidemment comprendre la contestation étudiante en France, qui est au coeur de la Nuit Debout, sans avoir à l’esprit le poids du plafond de verre qui bloque la promotion sociale et dont la réaction nobiliaire constitue l’autre versant. Plus que jamais, l’accès à l’élite et aux postes de décision s’est crispé autour des anciens élèves des grandes écoles, dont la fonction de reproduction sociale est farouchement préservée. L’accès à un diplôme universitaire ne permet ni de rebattre les cartes efficacement, ni d’améliorer de façon décisive le niveau de vie par rapport à celui de ses parents, ni de préserver du chômage.

L’université est au coeur du déclassement social qui crée le malaise de notre jeunesse. De ce point de vue, les analogies entre mai 68 et la Nuit Debout sont biaisées. Mai 68 était un mouvement de jouisseurs optimistes. La Nuit Debout est un mouvement de frustrés angoissés par l’avenir. La Nuit Debout ne veut pas changer la société pour échapper à ses contraintes, elle veut la changer pour pouvoir s’y insérer.

D’une certaine façon, la Nuit Debout constitue l’avatar d’une société déceptive où l’amélioration moyen du niveau d’études ne délivre pas les promesses dont elle était porteuse. Le sentiment qu’il faut désormais être titulaire d’un « bac + 5 » pour occuper un emploi subalterne est au coeur de la contestation.

Réformer l’université pour renouer les liens avec la jeunesse

Dans ses discours électoraux, François Hollande avait mis l’amélioration du sort de la jeunesse en tête de ses préoccupations. Quatre ans plus tard, son bilan parle de lui-même. Son erreur a d’abord consisté à imaginer qu’il pouvait faire abstraction d’une réforme en profondeur de l’université, entamée par Sarkozy avec la loi sur l’autonomie, mais demeurée largement inachevée.

Le sujet essentiel de l’université tient à la professionnalisation intelligente qui y devient cruellement indispensable. L’université française souffre en effet de deux maux majeurs qui constitueront autant de handicaps de moins en moins surmontables dans les années à venir.

Le premier mal s’appelle l’absence de sélection. Il conduit les universités à consacrer des moyens importants à des filières sans avenir où les étudiants s’entassent dans des amphithéâtres lépreux en attendant l’attrition naturelle, puis l’obtention d’un diplôme inutile. Alors que la France manque cruellement de scientifiques, de mathématiciens, de linguistes, les unités de psychologie sont bondées.

Le deuxième mal s’appelle l’incurie des universités en matière d’insertion professionnelle. Alors que la loi Pécresse leur avait confié cette mission, les universitaires s’estiment toujours aussi étrangers à la question de l’insertion de leurs étudiants sur le marché du travail, et les préparent toujours aussi peu à la vie en entreprise. D’où la réticence des employeurs à intégrer en toute confiance de jeunes diplômés qui sont autant d’extra-terrestres étrangers aux logiques de rentabilité et de productivité.

Comment réformer l’université?

Ces constats ne sont malheureusement pas nouveaux. Ils présidaient déjà à la loi Devaquet en 1986, qui fut tuée dans l’oeuf par la mort du jeune Malik Oussekine lors d’une manifestation. Trente ans plus tard, la situation s’est dégradée, et ces trois décennies sont autant de temps perdu dans le sursaut français.

Une question est évidemment incontournable ici: l’université, dans son format actuel, est-elle capable de se réformer? Je me souviens ici d’un pédocrate qui m’expliquait qu’une bonne réforme ne pouvait se faire en moins de dix ou quinze ans, sans quoi elle suscitait trop d’oppositions. Dans un système ultra-administré aux proportions gigantesques, l’effet taille des structures interdit probablement de faire mieux.

Tout notre sujet est de savoir si nous avons encore le temps de passer dix ans pour faire la moindre réformette. Peut-être sont-ce les structures et les tailles qu’il faut changer.

14 commentaires

  1. Hermodore dit

    Votre constat est limpide et fort juste.
    Puisque vous évoquez la loi Pécresse, je me souviens d’une conversation entre un professeur d’université du sud de la France, avec, sans doute, une de ses étudiantes, qualifiant cette loi votée peu de temps auparavant, de « crime contre l’humanité », rien que ça!
    Voila qui en dit long sur la capacité de jugement impartial de ladite et sur le chemin à parcourir pour ses pairs, car, comme vous le soulignez, je ne pense pas que la situation a évolué, sinon en empirant…

  2. pil dit

    « Alors que la France manque cruellement de scientifiques, de mathématiciens, de linguistes »

    J’ai des doutes quand on voit le nombre de docteurs en sciences « dures » ne trouvant pas de poste dans la recherche publique et précaires payés au lance pierre quand ils en trouvent un. Ils sont peu recrutés dans le privé francais, qui d’ailleurs fait peu de R&D, squatté par les formatés imbus d’eux mêmes des »grandes » écoles 2 ans de prépa+3 ans de glandouille.

    • Nico dit

      @pil

      Les formatés imbus d’eux-mêmes vous remercient. Mais les sciences ne représentent plus qu’un tiers de leur formation. Un autre tiers est dédié à la bonne marche de l’entreprise (compta,…).

      Pour rester en R&D, il leur faut accepter un salaire de thèse CIFRE : 27k€ brut /an. Avec de la chance vous montez à 35 k€. A mettre en perspective avec les salaires anglais qui eux se situent à plus de 40 k€.
      Ce qui explique que la recherche est remplie de maghrébins en France et de français en Europe. Salaire oblige.

      Pendant ce temps-là, les diplômés universitaires occupent des fonctions pour lesquelles ils ne sont pas formés. Je vous mets d’ailleurs au défi de trouver un Bac+5 scientifique sorti de l’université capable de lire (et comprendre) un bilan comptable.

      • pil dit

        Franchement apprendre un tiers du temps la compta à un futur ingénieur RD, c’est totalement ridicule. Les bases nécessaires s’apprennent en bien moins de temps.

        La spécialisation des tâches, ca vous dit quelque chose ?

        En France, on demande maintenant aux ingénieurs d’être experts en tout, donc experts en rien, car c’est impossible. En Allemagne, chacun a son domaine d’expertise et personne ne demande à un ingénieur de savoir tout faire, voilà pourquoi l’industrie allemande se porte bien mieux qu’en France. Elle est gérée par des cadres dirigeants réalistes, pas par des idéologues qui sont eux mêmes incompétents concernant les compétences qu’ils demandent à leurs subalternes.

        Les cadres dirigeants d’entreprise francais sont très souvent des immondes cloportes hâbleurs, bêtes et escrocs.

  3. Alain De Vos dit

    beaucoup de commentaires et de remarques intéressantes. Avec tous ses exemples donnés il y a de quoi faire des réformes réelles. Comme quoi, des députés pourraient s’inspirer de la lecture de blog intelligents.

  4. déception positive dit

    Dans le modèle de fonctionnement français de l’organisation du chômage/travail, les Universités n’ont-elles pas aussi, implicitement, un rôle de barrages de retenu pour des jeunes qui, ainsi, en restant étudiants jusqu’à 23/24/25 ans, permettent, de fait, de faire baisser les chiffres officiels du chômage des jeunes? Et, donc, tant que l’appareil de production français ne reprendra pas un rythme de croissance identique aux autres pays, l’absence dune réforme de l’ Université ne ferait-elle donc pas logiquement partie de la stratégie de l’immobilisme de nos Hollandistes au pouvoir depuis 2012 toujours dans l’attente de s’arrimer à la reprise économique mondiale en fonction de la théorie des cycles qu’ils ont appris à l’ena ?

  5. Vm dit

    Vous oubliez de parler de l’effondrement du niveau qui n’a pour but que de permettre à des élèves autrement incapables d’obtenir un diplôme universitaire. Recrutant en permanence pour mon entreprise je rencontre nombre de bac+3 à + 5 qui ne savent pas faire une multiplication à trois chiffres ou une division de niveau cm2 (122*8 ou 85/7).
    Ne croyez pas que j’exagère !
    Par ailleurs à quoi servent des masters en économie du développement durable ou en économie du secteur associatif si ce n’est à maintenir des élèves hors des statistiques du chômage et à occuper des profs ?

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *