Accueil » L’Allemagne mécontente de son Lebensraum européen

L’Allemagne mécontente de son Lebensraum européen

Cet article a été lu 8897 fois

L’Europe ne rapporte pas assez à l’Allemagne, et même lui coûte trop cher – ses ministres ne se privent pas de le dire en plaidant pour une reprise en main des institutions communautaires par des nationaux allemands. On sera une nouvelle fois stupéfait de voir des banquiers français abonder en ce sens.

L’euro, une saignée dans l’épargne allemande

La principale source de coût pour l’Allemagne s’appelle l’euro, et sa politique monétaire fondée sur des taux d’intérêt désormais nuls. Elle cause une apparente saignée dans l’abondante épargne allemande, où les volumes nominaux n’augmentent plus. Le fait que l’Europe soit en situation de quasi-déflation (ce qui préserve le pouvoir d’achat de l’épargne) importe visiblement assez peu à l’épargnant prussien, dominé par le sentiment de pédaler dans la semoule.

C’est au ministre prussien des Finances, Wolfgang Schäuble, qu’est revenu l’honneur de déclencher les hostilités:

« On ne peut contester que la politique de taux d’intérêt bas est source de problèmes exceptionnels pour les banques et l’ensemble du secteur financier en Allemagne », a dit le ministre. « Et cela est vrai aussi pour les plans de retraite ».

« C’est pourquoi j’insiste toujours sur le fait que cela ne pousse pas forcément les citoyens à avoir foi dans l’intégration européenne ».

Schäuble a même prétendu que la politique monétaire européenne contribuait à la montée de l’AFD, le parti anti-européen qui bouscule la vie politique allemande. C’est évidemment une explication plus simple que l’examen de la stratégie migratoire d’Angela Merkel.

Le retraité allemand victime de l’euro?

La politique de taux nuls ne frappe pas seulement l’épargne liquide placée à la banque. Elle paralyse aussi les rendements de l’assurance-vie et de l’épargne retraite en capitalisation favorisée par les réformes de 2001. Ces rendements ont baissé de moitié du fait de la politique monétaire européenne.

Pour l’Allemagne, cette situation pose un véritable problème de confiance politique. Les réformes introduites dans les années 2000 ont reposé sur un mécanisme simple: une baisse du rendement apporté par la répartition, compensée par une incitation fiscale à la capitalisation. Si les rendements de celle-ci baissent, le contrat social allemand est rompu. L’Allemagne doit alors faire face à une situation « en ciseau » où la prospérité du pays s’accompagne d’une baisse sensible des prestations sociales dont la politique monétaire européenne en est la cause apparente.

Le système financier allemand à l’épreuve

Si Schäuble met en avant l’intérêt du retraité allemand et les risques d’une radicalisation politique induite par les choix de la BCE, il a aussi à l’esprit l’épreuve que constitue cette politique monétaire pour les banques et les compagnies d’assurance. Celles-ci doivent continuer à servir des intérêts à leurs clients dans un contexte où l’argent de la banque centrale ne rapporte plus rien.

Personne n’a une vision claire de l’impact que cette situation produit sur les marges de liquidité et de solvabilité des entreprises financières. Mais les coups de semonce de Schäuble laissent aussi filtrer l’idée que les banques allemandes souffrent beaucoup et exercent une pression grandissante pour une remontée des taux directeurs.

Une fuite en avant de la BCE?

Face à cette charge, Mario Draghi paraît relativement acculé. Les mesures qu’il a prises pour relancer l’inflation (conformément au mandat confié à la BCE par les traités… à la demande de l’Allemagne en son temps) paraissent inopérantes. Cette inefficacité pose un vrai problème: celui de l’insuffisance des moyens d’action d’une banque centrale lorsqu’elle n’est pas couplée à une politique budgétaire coordonnée.

Comme le dit le vice-chancelier allemand Sigmar Gabriel, l’influence de la BCE a atteint ses limites:

« Imprimer de l’argent n’est une politique économique soutenable » déclare le ministre.

Pour Mario Draghi, la solution semble pourtant bien consister à faire tourner la planche à billets, notamment en recourant à la « monnaie hélicoptère », qui consisterait à verser 1.000 ou 2.000 euros à chaque citoyen pour relancer la consommation.

«J’ai dit le mois dernier que nous n’y avions pas vraiment pensé et que nous n’en avions pas débattu. […] C’est un concept très intéressant. […] Mais nous ne l’avons pas étudié.»

En attendant, Mario Draghi a annoncé un programme de rachat massif d’obligations d’entreprise.

Des banquiers français soutiennent l’Allemagne

Les Allemands ne sont toutefois pas seuls à critiquer la position de la BCE. Alors que, grâce à cette politique, la France peut continuer à emprunter à tire-larigots grâce à des taux très bas (et à éviter les réformes structurelles douloureuses grâce à ce subterfuge), Patrick Artus, de Natixis, a pour sa part rejoint l’argumentation tudesque.

Dans une étude publiée cette semaine, il soutient que l’objectif véritable de la politique de la BCE consiste précisément à alléger la charge de l’endettement pour certains pays de l’Union, et assureur la compétitivité prix face au dollar de certains autres.

Il ne reste alors que deux possibilités (que la BCE ne peut pas afficher officiellement) : soit la BCE désire une dépréciation beaucoup plus forte de l’euro pour soutenir la croissance de la zone euro ; soit la BCE veut simplement assurer la solvabilité budgétaire des pays périphériques de la zone euro

L’argument tape un peu sous la ceinture: Draghi l’Italien soutiendrait son pays en lui apportant de l’argent pas cher et une dévaluation qui ne dit pas son nom pour faciliter ses exportations.

Dilemme français

Pour la France, la situation dans laquelle Mario Draghi met l’Europe se révèle particulièrement délicate et complexe à gérer.

Politiquement, la baisse des taux est une aubaine puisqu’elle permet de ne pas réformer, et même d’afficher une amélioration du déficit public. Cette amélioration est due à l’effet mécanique des taux et s’arrêtera dès que ceux-ci remonteront (ce qui est à peu près inévitable). Pour François Hollande, qui explique que « ça va mieux » parce qu’il y a moins de déficit, il ne faut surtout pas que cette hausse intervienne avant 2017.

Économiquement, le problème se pose de façon plus « tordue ». Si les banques et les compagnies d’assurance souffrent pour assurer un rendement à l’épargne, une remontée brutale constituerait pour elles un choc majeur insurmontable. Leurs clients demanderaient en effet la résiliation de contrats peu rémunérateurs pour se précipiter vers des contrats plus juteux. Cette phase de résiliation contraindrait à réaliser des moins-values sous-jacentes sur des contrats en cours. La réalité des chiffres de la crise apparaîtrait alors très méchamment!

Aucun acteur financier n’est pressé de voir ce moment arriver. L’empressement est d’autant moindre que les banques peuvent aujourd’hui récupérer des euros à vil prix auprès de la BCE, et les prêter à des taux d’intérêts juteux à leurs clients.

La guerre monétaire couve en Europe

Peu à peu se rassemblent donc en Europe des éléments pour une nouvelle crise de l’euro et une mise sur la sellette de la politique monétaire. Aux insatisfactions allemandes face à une stratégie dont l’Italie est dépendante et la France incertaine, la Grèce concentre à nouveau d’importants risques.

Les partenaires européens de la Grèce exige d’elle, en effet, de nouvelles mesures d’austérité permettant de consolider un excédent primaire de 3,5% de PIB. Sans cet effort, l’Eurogroupe annonce qu’il interrompra le plan d’aide au pays. Personne ne sait si Tsipras tentera, comme l’an dernier, une épreuve de force en espérant réduire le fardeau qui pèse sur lui. L’expérience de 2015 fut plutôt douloureuse mais rien n’exclut qu’il ne tente un nouveau passage en force cette année.

Une chose est sûre avec la Grèce: elle a effectivement besoin d’une politique de taux nuls pour souffrir un peu moins qu’annoncé.

Quelle riposte allemande?

Reste à savoir quelle sera la riposte allemande d’ici la fin de l’année 2016. Le maintien de taux très bas voire nuls épuise à long terme l’industrie financière. Tôt ou tard, celle-ci exercera une pression majeure pour rémunérer les liquidités. L’Allemagne, qui a besoin de payer ses rentiers, l’exigera.

La question est de savoir quand.

14 commentaires

  1. Absolument ! Il est minuit moins cinq. L’année 2016 va être celle du serrage de fesses, comme on dit.
    Car la première victime de la remontée des taux c’est la France.
    En toute rigueur, il faudrait une élection présidentielle maintenant. Il n’est pas impossible que celle ci soit avancée, en tout cas, tant les raisons différentes qui la justifierait s’accumulent.

  2. pierre dit

    Vous faites 2 erreurs à mon sens. Une conceptuelle et une d’échelle.

    Le gouvernement allemand… travaille t il dans l’intérêt du peuple allemand (votre présupposé) ? La réponse- factuelle- est non.
    Rappelons que Merkel a nommé Draghi (avec la complicité de Sarkozy). Merkel a accepté la mise au rencard de Weber, vrai faucon à l’époque, qui aurait dû prendre la succession de Trichet.

    Merkel continue en outre de travailler pour les USA (Ukraine, Russie, Tafta etc.), continue de lécher les babouches d’Erdogan, et continue de favoriser l’invasion migratoire… Contre la volonté du peuple allemand.

    Deuxième erreur : l’échelle des problèmes.

    Bien sûr le retraité allemand souffre, et souffrira encore davantage. Mais en face vous avez tout le système bancaire européen. Si les taux augmentent, les banques sautent. Et côté allemand, la Deutsch Bank serait l’équivalent d’une bombe nucléaire.

    Ca c’est l’apéritif. Le plus grave ce sont les dettes souveraines.
    Si les taux augmentent, de nombreux états européens… imploseraient. Ni plus ni moins. Mettant fin de facto à l’Euro, et l’UE.

    Or Euro et UE forment la pierre angulaire de tout leur projet idéologique.

    On voit donc bien que dans la balance, le respect de la volonté du peuple allemand, et la sauvegarde de la situation financière des retraités allemands… NE PESENT RIEN aujourd’hui, et pèseront encore moins demain.

    Il est donc très facile de prévoir ce qui va se passer, contrairement à ce que vous laissez penser.

    La fuite en avant monétaire, la démence des taux d’intérêts négatifs, constituent la seule possibilité. Il n’y a aucune alternative.

    • simple citoyen dit

      @Pierre
      A très peu de choses près, c’est exactement ce que j’allais écrire.
      Notamment quant au « 600lbs gorilla in the room » (notre éléphant) qu’est la Deutsche Bank.
      C’est d’ailleurs assez fascinant de voir comment ce sujet est presque systématiquement oublié, alors qu’il a été au coeur des préoccupations allemandes depuis des années et à l’origine de décisions dont l’origine fut officiellement affectée au gré des opportunités afin de ne pas amplifier la dimension systémique du problème.
      Quant à la BCE, comment ne pas évoquer qu’elle comme la FED ou presque toutes les BC ait un objectif de stabilité à 2%? Pourquoi ce chiffre et pourquoi n’entend on pas l’Allemagne à ce sujet? Au nom de quel imperium a-t-elle renoncé à cet outil qu’elle a pourtant utilisé maintes fois? Rappelons pour ceux qui l’ignorent que la Bundesbank a eu des objectifs à parfois 4/6% et même 8% d’inflation, jouant alors sur le taux des changes.
      Tant de consensus apparents ne sont en fait que manipulations évidentes. La mise en avant d’un consensus n’étant destiné qu’à empêcher toute discussion de fond.
      Ainsi en est-il de la politique migratoire ou énergétique, jamais publiquement débatues mais toujours soumises à des « évidences » qui n’en sont pourtant pas, avec leurs cortèges de justifications plus ou moins officielles: développer l’économie du futur, reforcer l’indépendance européenne, forcer la concurrence sur les salaires, augmenter la consommation intérieure etc. Mais ce ne sont que des exemples parmi d’autres.
      En réalité, il est évident que ces arguments souvent ne soutiennent pas le débat, sont contraires les uns aux autres, qu’ils ne procèdent d’aucune logique économique mais sont le résultat de contraintes et de calculs géopolitiques ou politiques, selon qu’on se place du côté du projet européiste, du personnel politique local ou des rapports de force internationaux.
      En ce sens, le problème de l’Allemagne n’est guère différent de celui des autres nations européennes. Il s’agit pour le personnel politique dominant de faire accepter au peuple des mesures contraires à ses intérêts, imposer des débats qu’il réfute, faire passer pour évidence des agendas auquel il ne souscrit pas et n’a jamais été convié à débattre. Le tout en occultant et les motivations et les acteurs en jeu… La conclusion logique pour tout bon politique est donc de rechercher le bouc émissaire qui conviendra, quitte à le créer de toute pièce.

      • pierre dit

        Il faut toujours regarder les faits, sur le long terme.

        Notre hôte a souvent mis en avant la « Prusse », le côté rentre-dedans des Teutons… Pourquoi pas ? Mais les faits, les actes de Merkel (et de son gouvernement) démentent cette analyse.

        Ainsi, entendre Schaüble faire sa vierge effarouchée face à la BCE et Draghi relève de l’imposture au pire, ou de la technique du « good cop / bad cop » au mieux.

        Merkel est une spécialiste de ce double discours, permanent.

        Alors on pourrait dire : Merkel va sauter, les Allemands en ont marre. Là encore : démenti par les faits. L’AFD plafonne à 20 %. Pegida est marginal… Tu parles d’une révolte.

        En Allemagne comme ailleurs, la fausse droite et la fausse gauche (CDU et SPD)… vont simplement finir par s’allier pour conserver le pouvoir. Ce schéma « social démocrate » finira par s’imposer partout en Europe (en France, on y est déjà, c’est même une carricature).

        Voilà pour la partie politique.

        On nous dit aussi : la Bundesbank en a marre, ne laissera pas faire, les Allemands sont attachés à une monnaie forte, et ils sont terrorisés par l’inflation (Weimar) blablabla. Là encore, on entend cette salade depuis des années mais cela relève du simple enfumage.

        Les plus jeunes ne peuvent pas comprendre… mais la « Prusse » et son Deutchmark triomphant… sont de lointains souvenirs !

        La corruption est généralisée. Et surtout le principe de réalité est plus fort que tout : entre sauver le retraité allemand, répétons-le, et sauver l’Euro et le projet politque mortifère de l’UE intégrée… les Bruxellois ont déjà choisi. Ce n’est même pas un choix pour eux.

        Quant au bouc émissaire… lui aussi a déjà été choisi !

        Le « terrorisme » bien entendu.

        La guerre éternelle décrite par Orwell.

        L’invasion migratoire se poursuit, pour partie, dans ce but : instiller un chaos social permanent, qui permettra de justifier… tout. Y compris l’impossibilité façon « Reich de 1000 ans » d’augmenter les taux, de normaliser les actions de la banque centrale.

        La dissonance cognitive atteint un niveau ahurissant : comme aux USA, où le système auto-célèbre la pseudo « recovery » et où la FED… est dans l’impossibilité d’augmenter ses taux… Ca dure depuis 2008… ! Huit ans déjà…

        Idem au Japon (chez eux, ça dure depuis 25 ans…)… Et la Chine suit le même chemin (à la mode chinoise, c’est à dire en y allant encore plus fort, côté stimulus monétaire, crédit etc.).

        Bref… affirmer que la BCE pourrait être contrainte de changer de cap en 2016 car les Allemands seraient mécontents, est une simple question… rhétorique.

        • @Pierre
          Même si vous avez raison de considérer plutôt stable l’équilibre européen en cours, le fait que l’Allemagne ait maintenant basculé dans une attitude critique vis à vis de l’Europe (migrants, taux d’intérêts, extrême droite à 20%) est parfaitement inquiétant, et notre hôte a parfaitement raison de signaler que la première économie de la zone euro est actuellement en train de réfléchir à son avenir.
          Le mépris envers la France est maintenant explicite et la guerre des retraités risque fort de ne pas durer très longtemps, contrairement à ce que vous dites.
          Le long terme, comme vous dites, peut très bien subir des accidents ponctuels, et nous sommes dans une zone dangereuse. La Deutsche Bank se restructure, et j’aimerais que vous m’expliquiez qui a le plus à perdre de la hausse des taux : la France ou l’Allemagne ?

  3. pil dit

    Inflation proche de zéro et hauts taux d’intérêts pour l’épargne allemande, le beurre et l’argent du beurre, Schäuble ne comprend définitivement rien à l’économie ou fait semblant pour des raisons électorales.

    Peut-on attribuer à l’organisation de la zone euro la faiblesse de la croissance de la zone euro ?
    https://t.co/XdQxIgzXa2

  4. @Pil Excellent ! les politiques budgétaires et monétaires de la zone Euro ne sont pas cause dans la faible croissance de la zone. Merci.
    Maintenant qu’un ministre d’une économie de la zone euro se plaigne des taux d’intérêt négatifs, vous avez raison, c’est ne rien comprendre à l’économie.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *