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Hollande et le grand capital: un coup d’Etat permanent

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Hollande est-il le meilleur ami du grand capital, dans des proportions qui eussent fait honte à n’importe quel président de droite, et dont peu de gens de gauche ont pris la mesure? Les débats sur la représentativité patronale, dont je me suis fait écho la semaine dernière, et la façon dont ils sont verrouillés par l’exécutif, Myriam El-Khomri comprise, autorisent de poser la question dans toutes ses dimensions, qui vont jusqu’au poids du gouvernement profond dans les décisions politiques quotidiennes.

Le rideau de fumée de la loi Travail

Bien sûr, il y a les mesures qui font polémique et grâce auxquelles des ludions à la recherche d’un poste dans le prochain exécutif (celui de 2017) ou la prochaine opposition peuvent dresser des écrans de fumée. C’est le cas de tous les agitateurs qui se focalisent sur le plafonnement des indemnités prudhommales ou sur les motifs de licenciement économique – tous sujets qui ne concernent qu’une part marginale des situations professionnelles.

Sur tous ces points, la loi Travail n’est pas sans intérêt, mais il est fascinant de voir qu’aucun des révolutionnaires en action ne relève les questions qui fâchent véritablement dans la loi. Celles-ci portent sur le rôle qu’un gouvernement de gauche entend faire jouer au MEDEF sans qu’aucune justification ne puisse y être trouvée.

Le retour de la présomption irréfragable de représentativité

Personne (et c’est agaçant) ne prend soin de rappeler qu’en 2008 les partenaires sociaux et le Président en place (Nicolas Sarkozy) avaient permis un grand progrès de la démocratie sociale.

De 1966 à 2008, en effet, pour contourner la CGT, les exécutifs successifs avaient accordé une présomption irréfragable de représentativité à la CFTC, à la CGC, à FO et à la CFDT. Cette tactique du « diviser pour mieux régner » était simple: il fallait, coûte-que-coûte, d’autres interlocuteurs dans les entreprises et les branches professionnelles que la CGT, dussent-ils ne représenter que quelques pourcents de salariés.

Le mérite de Nicolas Sarkozy a consisté à supprimer cette présomption irréfragable en fondant dorénavant la représentativité sur la mesure de l’audience de chaque syndicat. Pour mettre tout le monde d’accord, les résultats aux élections en entreprise furent l’indicateur retenu pour mesurer cette audience. Il n’y avait pas plus démocratique.

Très longtemps, Laurence Parisot s’est opposée à la transposition du même exercice pour la représentativité patronale. Cette résistance avait une raison profonde: le MEDEF compte très peu d’adhérents directs, et la mesure de la représentativité par l’audience risquait d’affaiblir fortement ses positions.

Depuis le début de son mandat, il est fascinant de voir que Hollande et ses équipes ne ménagent aucun effort pour donner au MEDEF ce que Laurence Parisot n’avait pas osé rêver pour lui: une présomption irréfragable de représentativité sans mesure de son audience réelle. Il s’agit bel et bien d’un coup d’Etat permanent qui se prépare.

François Hollande, le Laurent Blanc de la représentativité patronale

Si François Hollande se contentait de dire (et d’écrire dans une loi) que le MEDEF resterait représentatif, donc capable de négocier des accords et d’être l’interlocuteur du gouvernement, même dans l’hypothèse où il perdrait tous ses adhérents, au fond, la situation différerait peu de l’état actuel des choses. Mais le choix de Hollande va beaucoup plus loin que ce cadeau pourtant très important qu’il pourrait se contenter de faire. Ce que propose l’équipe Hollande consiste à passer du 5-3-2 au 6-3-1 ou au 6-2-2. Que veut dire ce charabia?

Non, il ne s’agit pas de tactique fouteballistique concoctée par Laurent Blanc avant un match contre une équipe anglaise, mais de pondération des voix dans les conseils d’administration des organismes paritaires.

Aujourd’hui, le MEDEF détient 50% des voix dans le monde patronal, la CGPME en détient 30% et l’UPA 20%. C’est le 5-3-2.

François Hollande s’est mis en tête de gonfler le nombre de voix accordées au MEDEF, en lui en accordant 60% du collège patronal au lieu de 50%. Il faut donc priver l’une des deux autres organisations patronales d’une voix pour mieux servir le MEDEF. Cette arithmétique en apparence anodine peut s’exprimer de façon plus intelligible: pour accorder plus de poids au grand capital, faut-il taper dans les sièges accordés aux entreprises de taille moyenne ou dans les sièges accordés aux artisans?

Bref, faut-il faire un 6-3-1 (formule négociée aujourd’hui entre le MEDEF et la CGPME dans le dos de l’UPA) ou un 6-2-2 (formule voulue par l’UPA)?

Le gouvernement profond et le grand capital

Cet immense cadeau fait au MEDEF en dehors de toute rationalité pose évidemment la question des ressorts à l’oeuvre au sein du gouvernement sous la présidence de Hollande. Dans la pratique, ce cadeau va bien au-delà de l’attribution de postes supplémentaires dans les conseils d’administration. Il se traduit au jour le jour par des réunions de concertation où ne siège plus que le MEDEF comme s’il incarnait à lui seul tout le monde patronal et qu’en dehors de lui plus personne n’existait.

Autrement dit, et pour être clair, c’est un gouvernement socialiste qui pratique la subordination la plus complète et la mieux consentie aux intérêts du grand capital. Cet asservissement volontaire est d’autant plus étonnant que le MEDEF ne l’a jamais demandé et qu’il suscite de fortes oppositions dans les milieux patronaux. Simplement, avec le zèle des nouveaux convertis, les hiérarques socialistes, et singulièrement les énarques qui entourent François Hollande, se sentent obligés de prôner une mise du dialogue social sous la tutelle (pourtant déjà excessive) des grandes entreprises.

La question est de savoir pourquoi (et pour quoi, d’ailleurs). La réponse demandera des décennies de débats entre historiens.

À ce stade, l’explication qui me parait la plus plausible tient d’abord à la détestation de la démocratie et à l’autoritarisme éclairé dont la réaction nobiliaire à laquelle nous assistons en France depuis plusieurs années est porteuse, et dont la gauche hollandaise est un fer de lance beaucoup plus efficace et assumé que la droite sarkozyenne. Le pouvoir de Hollande a largement consisté à renforcer l’emprise d’un gouvernement profond exercé par une technostructure qui ne supporte pas le pluralisme sur la société française à transformer en un jardin à la française – un tout ordonné autour d’une géométrie simple, et aucune tête qui dépasse.

La formulation de cette doctrine se trouve dans la bouche d’un énarque proche de François Hollande: « dans toute démocratie, il faut un référent social unique ». Il aurait pu ajouter, pour aller jusqu’au bout de sa pensée: « la démocratie, c’est le parti unique ». La technostructure française, on ne le dit pas assez, est le gouvernement profond le plus hostile au monde au pluralisme, et le plus nostalgique de l’efficacité soviétique.

8 commentaires

  1. karl dit

    Le pauvre Sarko (qui a été lynché sans arrêt durant son mandat par les médias dominants et subventionnés) avait comme principal défaut fatal son image et son excitation infantile. Il a voulu faire de bonnes réformes nécessaires en fanfare contrairement à son successeur qui fait des réformes souvent mauvaises en catimini… à ce rythme et compte tenu des prévisions économiques il a beaucoup de chance d’être réélu haut la main

  2. pierre dit

    Je me demande si vous ne cherchez pas trop de « sens caché » à tout ce foutoir.

    Appliquons le rasoir d’Ockham.

    Si Hollande fait tout pour favoriser le Medef, ce n’est pas par soumission au grand capital, voire une conspiration de l’état profond… mais plutôt parce que le Medef… est « collabo ».

    En d’autre terme, le Medef est « patronal », le Medef est opposant comme Hollande est un bon conducteur de scooter.

    Les vrais patrons ce sont les invididus qui dirigent les PME / PMI… Ils sont -historiquement et philosophiquement- de « droite », pour faire court.

    Les « grands » patrons fonctionnaires du CAC 40 n’ont aucun intérêt. Ils sont de « gauche ».

    Les « petits » patrons sont pour les frontières et contre l’immigration.

    Les « grands » patrons, amis de Hollande, sont contre les frontières et pour l’immigration.

    Les « petits » patrons sont vent debout contre les socialos, contre la soviétisation du pays, contre les fonctionnaires et leurs privilèges, contre l’administration, le fisc, l’Urssaf, le RSI etc.

    Donc Hollande favorise le Medef, afin d’écarter les gêneurs. C’est un acte politique plein de bon sens (de son point de vue).

    Ca ne vous paraît pas plus simple et plus juste comme interprétation ?

    • ikomal dit

      Les hauts fonctionnaires au pouvoir, (gauche ou droite, peu importe) ont une certaine fascination pour le « privé », et ne répugnent pas à l’idée d’y aller faire y tour, pour l’argent, pour prouver qu’ils sont bons et se faire innocenter dans le procès en incompétence et en ignorance des réalité de la vraie vie qui leur est fait. Mais pas n’importe quel privé : les grands groupes, les très grosses entreprises, les banques, les cabinets d’audit internationalisés. Bref, les entreprises qui fonctionnent essentiellement comme des administrations.

    • Candide dit

      Plus simple certes, mais tellement simple que cette analyse tombe direct dans le cliché… Les petits patrons ne sont ni de droite ni de gauche… ils sont pour la liberté d’entreprendre, le droit à la propriété… ils se dépatouillent dans un pseudo marché libre, assommés d’impôts et taxes et des carnets de commandes, des parts de marchés qui fondent comme neige au soleil parce qu’ils sont détruit sciemment, dans le seul but que les sociétés monopolistiques augmentent leurs profits sur le volume d’affaires et non sur la qualité…
      Un groupe en particulier (disons deux) se partagent le gateau avec la complicité de nos chers élus et non élus français et européens ou plutôt dirais-je : politiques atlantistes…
      Sarkozy (ce n’est plus un secret pour personne) est un grand ami de Desmarais : la Power Corporation… mais aussi très lié au Groupe Carlyle et ses pendants (Blackstone, Partner etc… )
      Le rôle de Sarkozy fut dans le prolongement de Mitterand, Chirac… de faire venir en France et en Europe, la finance anglo-saxonne…
      Le Grand Paris est l’exemple le plus parlant… 36 Mdrs de béton pour la société du Gd Paris qui n’est autre que l’investisseur Carlyle via Axa et BNP Paribas, et le tout construit par Vinci, Eiffage, et surtout Bouygues.
      Bien entendu, ces 36 Mdrs « d’investissements publics » ne figurent pas inscrits dans la « dette publique »…
      Non, c’est un « engagement »… un « leasing »… La nouvelle combine pour que les capitalistes financiers viennent faire leur gras chez nous, c’est de leur donner des stades, des médiathèques, des centres de congrès, etc… dans des métropoles à construire. Le nouvel indice de bonne santé d’une économie, c’est maintenant : la consommation de ciment… et bien entendu Lafarge fait son beurre (Lafarge c’est aussi Desmarais… oups ! ) avec le soutien de la BCE qui imprime de l’euro sachant pertinemment qu’elle est entrain de faire une bulle immobilière comme on les aime… sic !
      Le rôle d’Hollande s’inscrit dans le même schéma… la Gauche a déjà démontré sa capacité de nuisance dans la gestion du Crédit Lyonnais. Crédit Lyonnais qui il faut bien le dire, a largement financé des acquisitions pour le groupe Carlyle et notamment : United Defense… Grrrrr !!!
      Sous Hollande, on a pu assister à un joli coup… Le délit d’initié chez EDF qui a ruiné les petits épargnants sur une simple déclaration de S.Royal… Puis Suez qui finit dans les mains de…. Desmarais.
      Ben oui… ça s’passe comme ça chez LRPS… Mais chuuuut… selon BHL l’antisémitisme est une métaphore de l’antiaméricanisme… donc vaut mieux se taire et continuer à croire que ces baltringues bossent pour la France…

  3. En tout cas la thèse est intéressante. Une hypothèse en ligne avec ce que nous suggérons par ailleurs sur la pathologie mentale avancée dont souffre le président, ses proches et ce qu’on appelle la gauche: perdus dans un clivage qu’ils n’assument pas (qui le pourrait), il cherchent désespérément à retrouver leur marques. Il y a deux camps: les ouvriers et le patronat. Le patronat est identifié, reste les ouvriers… Cela s’appelle la gauche, mon vieux, et vous ne pouvez pas comprendre, vous n’en êtes pas.

    Ma théorie est en ligne avec les confidences d’aujourd’hui de hollande
    http://lelab.europe1.fr/francois-hollande-considere-que-son-gouvernement-est-le-plus-a-gauche-du-monde-a-part-celui-de-nicolas-maduro-au-venezuela-2731438

    Il lui faut cliver, sa ré élection en dépend.
    Combien de débiles dans ce pays de cons, se pensent eux même dans cette problématique ? Plus qu’on ne croit.

  4. déception positive dit

    Il y a aussi l’argument de qui s’assemble se ressemble. Avec sa promesse de poivrot de pouvoir créer un million d’emplois comme il l’affichait encore il y a moins d’un an avec son badge, P.GAttaz n’est-il pas la contre marque (1) de Hollande avec son inversion du chômage ? Et, les seulement 25 exemplaires vendus de son livre au titre ravageur « La France de tous les possibles », 15 jours après sa sortie, ne sont ils pas la contre marque (1) de notre hollandouille avec ses scores de popularité à couper le souffle ?

    (1) Marque commerciale apposée sur des articles qu’un commerçant ne veut pas vendre sous le couvert de sa marque habituelle (d’apr. Lar. Lang. fr.).

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