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Comment Valls a utilisé la police pour casser la contestation

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Article écrit pour Atlantico

Manuel Valls a sans doute beaucoup de défauts, mais il a une compétence incontestable: l’utilisation discrète, mais redoutablement intelligente, de la police pour neutraliser le « mouvement social » qui lui fait barrage. L’histoire de la loi Travail en a donné un exemple particulièrement abouti. À de nombreux égards, la maîtrise du Premier Ministre, et de son ministre de l’Intérieur, excèdent ici le simple savoir-faire pour flirter avec le talent, et peut-être même le génie.

Valls et la Nuit Debout: un premier tour de force

Qu’on le veuille ou non, la première marque de génie de notre Premier Ministre dans la gestion de la contestation s’appelle la Nuit Debout. Bien entendu, celle-ci s’appuie sur un fond réel et spontané de mécontentement qui occupe beaucoup nos étudiants universitaires fâchés avec les diplômes, et un certain nombre de bobos dont la prolétarisation rampante nourrit les palabres.

Tout le génie du pouvoir policier consiste non pas à combattre ce type de mouvement, mais « à faire avec » intelligemment pour donner l’illusion de son indépendance, tout en neutralisant ses effets néfastes. Dans le cas de la Nuit Debout, la première intuition géniale de Manuel Valls a consisté à comprendre que des contestataires cantonnés tous les soirs sur une place de Paris étaient moins dangereux que des contestataires livrés à eux-mêmes tous les jours dans les rues.

La sédentarisation du mouvement, sa fixation en une zone géographique délimitée, a permis de le circonvenir, de le neutraliser, et de l’éroder sans stress majeur.

Comment Valls a circonvenu la Nuit Debout

Si le gouvernement n’est pas à l’origine de la Nuit Debout (opération planifiée plusieurs semaines à l’avance par l’équipe qui a réalisé Merci Patron!), Valls a eu l’intelligence d’en mettre la prolifération sous contrôle. La création très rapide d’un site Internet dédié à l’événement par des proches du Parti Socialiste a permis de mettre l’ensemble de l’expression du mouvement en pilotage automatique.

On se souvient ici que le nom de domaine « Nuit Debout » est géré par l’agence RAIZ dont le patron est un certain Baki Youssoufou. On n’a peut-être pas assez dit que Youssoufou est le fondateur de Wesignit, une plate-forme de pétitions en ligne.

Il se trouve que Wesignit n’est pas complètement née de la seule volonté de Youssoufou. Cette plate-forme est une émanation (un spin-off pour les bobos) de la Netscouade, l’agence du très socialiste Benoît Thieulin. Rappelons que ce dernier fut le responsable de la campagne Internet de Ségolène Royal, et, en récompense de ses bons et loyaux services, fut nommé en janvier 2013 président du conseil national du numérique.

Le site de la Nuit Debout tenu par un proche du pouvoir socialiste, amusant non?

Comment neutraliser la Nuit Debout?

Pour neutraliser en douceur la Nuit Debout, le pouvoir n’a pas manqué d’idées astucieuses. La première a consisté à ne jamais dénigrer le mouvement, et même à lui accorder une sorte de capital de sympathie. La deuxième a essentiellement résidé dans une stratégie d’attrition. En interdisant l’installation du mouvement en dur (proscription des tentes, des installations pérennes, des « constructions au sol »), la préfecture de police a condamné les bobos du mouvement à reconstruire chaque soir ce qu’ils avaient dû déconstruire en partant.

Cette décision simple était un coup de génie, car elle s’appuyait sur la conviction, étayée par l’expérience, que le bobo parisien aime la prolétariat mais n’en partage ni la persévérance, ni l’ardeur. L’effort que cette reconstruction quotidienne demandait a vite épuisé les palabreurs du mouvement.

Une autre tactique a consisté à mettre en évidence, en permanence, la nécessaire délibération spontanée au sein de la Nuit Debout. Chaque jour, une masse de gens anonymes a donc défilé pour paralyser tout processus de décision. D’emblée, le mouvement était donc condamné à pourrir sur place, installé dans une précarité et une indécision qui ne pouvait que lasser les plus assidus.

La mise en avant des casseurs

Tout aussi astucieusement, le pouvoir a régulé les interventions policières dans les cortèges de manifestants pour dégrader l’image du mouvement et dissuader les militants syndicaux de se mêler à des défilés de plus en plus risqués.

On notera qu’il a fallu attendre cette semaine pour que les préfets interdisent à des « casseurs » identifiés de se mêler aux manifestations. Au demeurant, la justice administrative n’a pas fait grand cas de ces interdictions qui sont devenues toute symbolique. Mais preuve est donc faite qu’en plein état d’urgence, la police a identifié un certain nombre de fauteurs de trouble et les laisse délibérément en liberté. Le fait mérite d’être relevé: manifestement, les renseignements généraux, dont on connaît les défaillances en matière de terrorisme, sont restés très efficaces pour tout ce qui touche à la politique intérieure.

Dans le maintien de l’ordre, la police a en outre fait le choix de laisser agir les casseurs le temps qu’il fallait pour justifier des dispersions à coups de gaz lacrymogènes et de coups de matraques. Pour l’opinion publique, la contestation contre la loi Travail est apparue comme une opportunité de désordres inutiles. Pour les manifestants, cette stratégie a posé un rapide dilemme: qui a envie de perdre une journée de salaire en protestant contre une loi qui passe au forceps et qui ne rapporte que des coups de bâton?

Une parfaite maîtrise du calendrier

Dans cette stratégie, il existait un point de risque: la journée du 1er mai, où syndicalistes et contestataires auraient pu s’unir. Valls avaient d’ailleurs mis en garde tous les participants contre des dérapages ce jour-là. Une fois la « convergence des luttes » passée à l’as, plus rien ne s’opposait à un passage en force par le 49-3. Valls avait efficacement fait son oeuvre pour épuiser la contestation.

16 commentaires

  1. Beaugrand dit

    La police, en particulier la haute hiérarchie, est un nid de francs maçons plus socialisants les uns que les autres. Ceci explique cela …

  2. karl dit

    La stratégie est simple et connue par tous les meneurs de débat et concertation. Il suffit de repérer rapidement les differents courants afin de pouvoir canaliser et écarter les plus redoutables. On va jusqu’à la mise en avant des plus médiocres pour ignorer les plus logiques. Les politiques font que ça. Un jeu amusant puisque il est basé sur la manipulation et le pouvoir.

  3. Paul dit

    Ils ont tout fait pour que les mouvements sociaux dégénèrent, en laissant faire les groupuscules violents. Ainsi, l’opposition à la loi travail ainsi que les personnalités d’extrême-gauche (mais également du PS) sont décrédibilisés pour s’être associés à des émeutes urbaines en plein état d’urgence.
    La gestion de le ce mouvement social par le gouvernement est un coup de maître.
    Ce sont les policiers qui ont payé l’addition, mais de toute façon, ils votent plutôt à droite…

  4. Le problème avec les théories de l’intention cachée (voisine de celle du complot, mais avec une attribution à une intention affichée) est qu’elles exagèrent le pouvoir donné au vilain comploteur.
    Dans les faits, Valls est totalement paumé, totalement à coté de la plaque et ne contrôle plus rien. Il ne doit qu’à l’abandon total de toutes ses velléités réformatrices plus une mystérieuse gâterie à une alcoolique de rester dans son costume d’allergique à la main tremblante qui fait semblant de diriger un pays du nord de l’Europe.
    Tant qu’à l’accuser de quelque chose, pourquoi pas d’avoir organisé l’incendie de la voiture de sa police ?

    • Pierre dit

      Avis partagé… Si Valls était aussi « talentueux » et retord… on le saurait, non ? Depuis le temps qu’il sévit…

      En l’espèce, le Catalan n’y rien pour rien dans :
      -les beaux jours, la fin des partiels à la fac, les révisions du bac… et ensuite les vacances : les branleurs de Nuit Debout vont, ou sont déjà partis à la plage

      -le côté festif inventif des agités du bocal : les bobos en ponchos ont cru qu’ils seraient bcp plus malins que la préfecture…. en montant / démontant leur barnum chaque jour. Mais comme vous le soulignez… ils se fatiguent vite.

      Bref, l’eau de boudin est ici… certaine.

      Tout ce que Valls a fait… est justement de ne rien faire, car il est terrifié (comme Hollande) et ne veut surtout pas d’un mort, un jeune, sur le pavé (syndrome Malik Oussekine, 1986 pour les jeunes sans culture politique).

      On notera malgré tout l’envoi de vrais faux « casseurs », mais ça c’est une tactique policière vieille comme le monde (aucune innovation donc de la part de Cazeneuve).

      Pour résumer : c’est sans doute une erreur d’interpréter un immobilisme total (version lapin dans les phares)… avec un sens tactique qui confinerait au génie.

      Valls est un clown, et on peut douter qu’il soit touché par une quelconque grâce… même et surtout machiavélique.

      • karl dit

        Entièrement d’accord avec vous. Quel génie face aux frondeurs? Quel génie face au chômage? quel génie Face au MEDEF? Quel Génie face à Holande? Ils pratiquent les deux la politique de Chirac (c’est à dire ne rien faire et faire semblant de tout faire et confirmer les yeux dans les yeux que les résultats sont là et que la France va mieux). Ils ne vivent pas dans notre monde ces menteurs. Même un aveugle (physiquement) sent l’insécurité en empruntant le métro parisien sans parler de la saleté et de l’expansion de la mendicité toutes ethnies confondues. Dommage que la droite est stérile divisée par les égos et ultra libérale. Pourtant les solutions sont simples il suffit de copier les politiques des pays qui ont réussi (Scandinavie, Suisse, Canada) dans les domaines qui posent problèmes (Social/travail/formation/politique et immigration). Un référendum avec des questions claires sur des propositions de réformes dans tout les domaines, un vote obligatoire et un résultat opposable à tout le monde. Surtout une justice entièrement indépendante pour faire appliquer les réformes.

      • @Pierre
        Assez d’accord avec vous. Une remarque supplémentaire: les services d’ordre des syndicats ne sont plus ce qu’ils étaient. De mon temps, les gauchistes manifestaient seuls et isolés et leur présence à moins de dix mètres d’un gros bras communiste c’était le passage à tabac.

  5. Jacques dit

    Bof. Pour moi, il n’y a pas du tout de génie là dedans. La vérité est bien plus simple: le gouvernement a laissé faire les casseurs parce qu’ils étaient d’extrême gauche. Le gouvernement n’avait pas envie d’avoir des problèmes supplémentaires avec l’aile gauche du PS et avec les syndicats (ce qui auraient été le cas si ils avaient réprimés les casseurs). Surtout, les casseurs d’extrême gauche sont les spécialistes de pousser la police à commettre des violences policières en les provoquant et puis à médiatiser l’affaire pour s’attirer la sympathie du public. Pire, ils n’hésitent pas à manipuler le public en diffusant sur les réseaux sociaux des vidéos d’une partie de l’action (à savoir quand les flics répriment les casseurs) donnant l’impression de violences policières (alors qu’il suffit de voir la scène en entière pour comprendre que l’action de la police est légitime).
    La racaille de banlieue fait la même chose.
    Le gouvernement a eu peur que s’ils ordonnaient à la police d’arrêter les casseurs, il y ait des violences policières qui soient apparues et médiatisées.
    Nuit debout est un mouvement composé de gauchistes sectaires avec une idéologie d’extrême gauche. Les médias ont largement idéalisés et surmédiatisés ce mouvement. Si le gouvernement avait voulu réellement nuire au mouvement, il aurait pu utiliser ses relais dans la presse pour montrer la simple vérité: le sectarisme et l’extrémisme de ce mouvement qui ne représente que les bobos.
    Nuit debout a fini par se nuire tout seul. L’agression de personnalité médiatique a quelque peu ouvert les yeux des médias sur ce mouvement (même s’ils sont restés très positifs vis à vis de Nuit debout).
    Nuit debout n’a jamais représenté une menace réelle. Ce mouvement est d’extrême gauche. Ils sont bien trop extrémistes pour représenter une menace. La plupart des gens ont d’autres choses à foutre qu’à passer toute la nuit dehors

  6. Jacques dit

    Le gouvernement francais s’est montré d’une totale incompétente pour la loi du travail. En effet, ils n’ont pas du tout été pédagogues. Ils n’ont pas réussi à montrer l’utilité de cette loi. Le gouvernement n’a pas réussi à expliquer le texte et a laissé l’opinion publique se laisser imprégner par les simplifications et présentations abusives qui ont été faites par les opposants à cette loi. Les mensonges des opposants à cette loi ont réussi à convaincre l’opinion publique. La caricature faite par les opposants à cette loi ont été pris pour des vérités par la plupart des gens en raison de l’incompétence du gouvernement.
    Je parle ici de la loi du travail dans sa version initiale qui était plutôt une bonne chose. Elle n’était pas parfaite mais c’était un bon début.
    Aujourd’hui, le gouvernement est obligé d’utiliser le 49.3 pour faire passer une loi qui ne contient strictement rien. Cette loi à part détruire les franchises (comme l’a montré votre article sur le sujet) ne va servir strictement rien. Je ne comprends même pas l’utilité de faire passer une telle loi alors qu’elle ne contient rien. Autant l’abandonner si c’est pour l’avoir totalement vider de tout contenu

    • Deres dit

      La loi travail actuelle n’est aps une coquille vide, bien au contraire. Mais elle ne contient quasiment plus rien pour diminuer le chômage. Tout l’aspect simplification et flexibilité est passé à la trappe. Par contre, le nombre d’articles destinés à acheter le soutien des corps intermédiaires (les différents syndicats dont les syndicats étudiants et ceux de la fonction publique, le MEDEF donc les grandes entreprises, les frondeurs, …) a explosé. Et ces articles ne vont généralement même pas dans le sens de la sécurité annoncé pour les salariés et vont à l’encontre de l’objectif de flexibilité en complexifiant et en rigidifiant.

      Il est quand même fou que le gouvernement utilise le 49.3, sa dernière balle lui permettant de réformer, juste pour donner des rétributions à ses opposants. les objectifs politiques passent vraiment devant les intérêts du pays pour ces gens là, preuve encore une fois que le gouvernement est totalement en campagne électorale.

  7. déception positive dit

    je l’ai entendu ce matin; çà y est la France est devenue cette année la championne du monde pour les impôts et taxes. On y compte DONC 360 taxes et impôts divers, dont 44 créés depuis 2010. Pourquoi chercher à inverser les tendances ???Ce qui importe c’est que les veaux s’amusent, puissent rependre le refrain « la France va mieux » et finissent par y croire. Ceci n’est pas hors sujet. C’est même tout le sujet car il faut bien que veaux, vaches, cochons et basse cour puissent s’amuser un peu pendant qu’on leur tond la laine sur le dos.

    Il faut toujours un sujet sans grande portée pour occuper les chroniqueurs et les gogos qui suivent. De déchéance de nationalité (qui se souvient encore des rodomontades sur ce sujet il y a encore 4 mois) en loi el khomri, puis les nuits 3à dormir » debout, maintenant les casseurs et, bientôt, le pouvoir l’espère probablement secrètement, un petit attentat et, cahun-caha on arrivera bien au printemps 2017 en ayant réussit à passé 5 ans dans les chateaux de la République à attendre que cela se passe; «Pourvou qu’ça doure !»….

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