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Les élites au coeur de notre perte d’influence

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Les élites françaises et leur incapacité à se remettre en cause portent une écrasante responsabilité dans la cataclysmique perte française d’influence depuis 10 ans.

Notre dramatique perte d’influence

La perte d’influence de la France s’accélère dangereusement depuis une dizaine d’années. Comme toujours lorsqu’il s’agit d’influence, la mesure exacte du phénomène est difficile, parce que ses effets se font sentir à long terme. Des évolutions qui paraissent marginales aujourd’hui se révéleront désastreuses demain.

Plusieurs exemples permettent toutefois de deviner l’ampleur des dégâts.

Notre perte d’influence en Europe

S’il fallait démontrer que la France perd de l’influence en Europe, il suffirait d’écouter les propos du président Jean-Claude Juncker, imposé en son temps à la France, rappelons-le, par l’Allemagne. Même Juncker s’effraie de la cruelle absence française sur la scène européenne:

« J’aime trop la France pour ne pas voir ses faiblesses, mais elle serait bien placée pour ramener l’Europe à l’essentiel. En revigorant la dimension de solidarité et en développant un discours sur la nécessité de l’assainissement des finances publiques, sans perdre de vue le triangle vertueux : assainissement budgétaire, réformes structurelles et investissements », explique-t-il au Monde.

« Je souhaiterais que, sur l’Europe, il y ait une plus large entente entre les principales forces politiques de l’Hexagone. La France, qui aime à se diviser sur tout, devrait éviter de le faire sur l’Europe », poursuit-il. « Elle a un discours à porter, un message à livrer, une certaine idée de l’Europe à défendre. Si un message cohérent venait d’elle, cela aurait un effet important face au discours britannique. »

On rappellera ici, en complément de ce « message » transparent envoyé par Juncker, quelques éléments concrets sur notre perte d’influence dans l’Union. De l’aveu même de 101 fonctionnaires français travaillant à Bruxelles, le poids de la France en Europe est majoritairement considéré comme moyen ou faible. 80% d’entre eux utilisent l’anglais comme première langue de travail.

Encore n’évoqué-je pas ici l’éviction progressive des Français dans les cabinets des commissaires européens, signal funeste d’une prise en main de l’appareil bruxellois par les Britanniques et les Allemands à notre détriment.

Notre perte d’influence au Proche-Orient

Je rappelle régulièrement l’absence totale de la France sur la question turque. Nous y reviendrons, car elle illustre l’incapacité des élites françaises à modifier leur cadre de compréhension du monde. Pendant qu’Erdogan s’affirme comme une puissance régionale majeure, la France se consacre aux chantiers qu’elle a connus lorsque ses élites se formaient à l’université.

C’est le cas sur le conflit palestinien, qui n’intéresse plus personne, et où Jean-Marc Ayrault fait la démonstration des difficultés françaises à peser. Pendant ce temps, le gouvernement français s’épuise dans une relative de subordination à l’Arabie Saoudite et au Qatar, dont les résultats sont décevants et les coûts politico-religieux élevés.

Notre perte d’influence en Afrique

Mais le plus dramatique se déroule en Afrique. La diplomatie de la canonnière que nous y menons encore ne pourra pas éternellement cacher la montée en puissance de la Chine comme puissance rivale. La Chine développe une véritable stratégie de développement en Afrique qui éloigne progressivement les pays africains de l’influence française.

Le phénomène, annoncé depuis près de 20 ans, n’a appelé qu’une seule réponse en France: le renoncement officiel (et absurde) à la Françafrique.

La résignation des élites

Beaucoup, dans l’élite française, présentent cette perte d’influence comme une nécessité historique, une tendance inéluctable qu’ils choisissent d’accompagner allègrement. On retrouve ici le vieux discours selon lequel la France ne peut plus peser par elle-même, et qu’elle a besoin de l’Europe pour exister. Les mêmes oublient de dire que plus la France se repose sur l’Europe, moins elle y est influente.

La résignation des élites connaît aujourd’hui une sorte de montée en puissance. J’en prendrai pour preuve la nomination de Guillaume Duval au Conseil Economique et Social par le gouvernement, quelques semaines après la sortie de son livre intitulé: La France ne sera plus jamais une grande puissance? Tant mieux ! Pour qu’un gouvernement récompense ce genre d’écrit, c’est bien le signe que quelque chose ne fonctionne plus dans la caste des décideurs.

Même si personne ne l’avoue, tout le monde sait que le problème majeur de notre perte d’influence tient à cette prophétie auto-réalisatrice: la France perd son influence parce que les élites ont besoin de prouver que cette perte est inéluctable. Plus l’élite pense que la France est un pays fini, et plus le déclin s’accélère.

Renouer avec une ambition internationale

Partout où la France a existé, elle est pourtant attendue et le monde souhaite entendre sa voix. C’est évidemment le cas en Europe où la France doit rééquilibrer l’influence excessive de l’Allemagne. C’est aussi le cas en Afrique où nous savons tous que les liens entre les Africains et la Chine seront globalement moins profitables à l’Afrique. C’est le cas au Proche-Orient où le choix démentiel de soutenir des régimes salafistes et de faire la guerre à des régimes laïcs, comme en Syrie, ne peut qu’être dramatique dans la durée.

Il est donc indispensable que la France renoue avec une ambition internationale qu’elle est, contrairement aux discours de notre gouvernement profond, totalement légitime à porter.

Renouveler les élites pour renouveler notre vision du monde

Pour renouer avec une saine ambition internationale, la France doit avoir une explication de fond avec ceux qui colonisent aujourd’hui les postes de décision, et qui détestent rendre des comptes au citoyen. Je reprends ici l’analyse de la question turque comme illustration du mal inoculé par les élites françaises.

L’affirmation de la Turquie comme puissance régionale date des années 2000, et singulièrement de l’arrivée d’Erdogan au pouvoir. Pour décoder cette dynamique nouvelle, il faut accepter de franchir un certain nombre d’étapes intellectuelles. D’abord accepter de ne pas tout savoir, et spécialement accepter l’idée que le monde change et que la réalité de 2016 n’est pas celle qu’on nous a apprise à l’école (quelle qu’elle soit). Ensuite, il faut accepter de réformer ses conceptions et ses doctrines pour s’adapter au monde nouveau. Enfin, il faut être capable de miser sur des dynamiques nouvelles partout dans le monde.

Cette capacité d’adaptation est singulièrement ce qui manque le plus à l’élite française, obsédée par ses petits calculs à court terme, et effrayée à l’idée de perdre ses privilèges dans un monde qui change.

Plus que jamais, pourtant, il nous faut des décideurs capables de réinventer une politique africaine gagnante-gagnante, capable d’analyser la montée de l’Islam comme un défi politique qui appelle une réponse politique et stratégique, capable d’exercer une véritable influence dans les couloirs où fonctionnent les organisations internationales, et pas seulement dans les grandes conférences où s’enchaînent les postures de communication.

Le rayonnement français est encore possible

Sur le fond, la France a besoin de changer ses paradigmes. Elle dispose d’un vivier capable de porter ce changement, mais la politisation excessive de la fonction publique conduit à préférer, aux postes de décision, des personnalités sans relief et soumises à des élus médiocres.

Cet état de fait n’est pas le produit du destin. Il résulte de la dégénérescence des institutions qui ont besoin d’un big bang pour permettre le sursaut français.

 

 

9 commentaires

  1. Oh non pitié pas vous ! Pas vous aussi ! Je vous en supplie !
    Que des représentants de cette élite là, comme Maxime Tandonnet comme vous, se mettent à dégoiser sur les confrères comme si leur blog manquait d’audience est désespérant… De quoi vous donner raison !

    Ce n’est pas l’élite française qui est pourrie mais bien sa gauche nom de Dieu! Quand donc tirera t on les leçons de cela ?
    Tout ce qui a de prés ou de loin touché les « idéaux » marxiste doit disparaitre. C’est ma thèse.

  2. René Fries dit

    « Le rayonnement français est encore possible »

    Taine cependant, que Nietzsche tenait haute estime – il en fait même quelque part son héros, voire son témoin à charge – avait déjà écrit des lignes qui pourraient dater d’aujourd’hui : « (…) et voilà, de l’autre côté, au-dessus du droit commun, dans les dignités et dans l’omnipotence, dans la dictature irresponsable, dans les proconsulats arbitraires, un ramassis de déclassés de toutes les classes, les parvenus de l’infatuation, du charlatanisme, de la brutalité et du crime » (dans: « Les origines de la France contemporaine », Laffont 2011, p. 1079) et puis le corrélat « (…) on n’a jamais fait une plus belle caserne, plus symétrique et plus décorative d’aspect, plus satisfaisante pour la raison superficielle, plus acceptable pour le bon sens vulgaire, plus commode pour l’égoïsme borné, mieux tenue et plus propre; mieux arrangée pour discipliner les parties moyennes et basses de la nature humaine, pour étioler ou gâter les parties hautes de la nature humaine. – Dans cette caserne philosophique, nous vivons depuis quatre-vingts ans » (op. cit., p. 1177).

    D’un autre côté: Nietzsche, dans « Jenseits von Gut und Böse (Par-delà Bien et mal) », paragraphe 263, décrit l’âme française, surtout par opposition à l’anglaise, même s’il regrette qu’à son époque, vers 1880 donc, elle ne fut et de loin, plus ce qu’elle avait été « aux 16e et 17e siècles »; mais cependant  » … man muss diesen Satz historischer Billigkeit mit den Zähnen festhalten (…): die europäische noblesse (en français dans l’original) – des Gefühls, des Geschmacks, der Sitte, kurz: das Wort in jedem hohen Sinn genommen – ist Frankreichs Werk und Erfindung, die europäische Gemeinheit, der Plebejismus der modernen Ideen – Englands // il faut retenir avec les dents la proposition suivante, d’une évidence (litt. justice) historique: la noblesse européenne – (celle) du sentiment, du goût, des moeurs, bref: le mot pris dans tout sens élévé – est l’oeuvre et l’invention de la France, l’abrutissement, le plébéianisme des idées modernes – (celle) de l’Angleterre » [Gesammelte Werke, Gondrom-Verlag 2005, p. 935-6]. Ernst Wiechert, auteur de « Das einfache Leben/La vie simple » et donc mon « Allemand préféré » (il avait été interné à Buchenwald d’où seule son ancienne amitié avec un maître-forestier qui heureusement travaillait pour le Reichsjägermeister Goering, avait pu le tirer), écrit 60 ans après Nietzsche, les lignes suivantes sur la France que je m’en voudrais de ne pas citer et traduire: « (…) der Zauber einer geistigen Blüte, die kein anderes Land erreicht hat. Einer oft exotischen und schon krankhaften Blüte, aber immer noch von jener Furchtlosigkeit des Geistes erfüllt, der die Welt einmal aus den Angeln gehoben hatte (…) // l’ensorcellement d’une floraison spirituelle qu’aucun autre pays n’a jamais atteint. D’une floraison souvent exotique et déjà maladive, mais toujours remplie de cette intrépidité qui déjà avait fait sortir le monde hors de ses gonds « , dans: « Jahre und Zeiten », Ullstein-Verlag Frankfurt/M und Berlin, Juni 1989, p. 231-2.

    — — —

    Toujours est-il que la 3e République, que Wiechert a connue et visitée, nous a donné l’inégalable « Clochemerle » qui à ma connaissance, a bien valu quelques ennuis à Gabriel Chevallier mais qui nous permet pour le moins, de serrer d’un peu plus près la Taubira qui de toute évidence, fut pendant son ministère, une sorte de super-Tafardel féminine qui postillonnait ses « vérités » (ah oui?) de la même façon ubuesque que son modèle, à la tête de tous ceux qu’elle enrobait si généreusement de la « white guilt/culpabilité blanche ».

  3. karl dit

    Pour voir clair il faut prendre de la hauteur. La France paie le prix de sa politique de fuite en avant et de bricolage des gouvernements successifs depuis la mort du général et surtout depuis l arrivée de Mitterrand…
    La France est passée de l orgueil du colonisateur à l acceptation du déclin programmé. Pourtant elle dispose d atouts majeurs mais j avoue qu’elle est de plus en plus détesté dans le monde. J ai eu l occasion d aborder quelques sujets avec deux diplomates a Bruxelles loin du discours officiel il y a deux mois et le constat fait froid au dos…
    le problème consiste dans la qualité médiocres des politiques français qui manque de vision et de clairvoyance pour ne pas parler de leur patriotisme.
    Un exemple simple : au lieu de soutenir les dictatures africains elle ferait mieux de soutenir les binationaux pour développer l Afrique, elle gagnera ainsi les africains d ici et d ailleurs. Les investiseurs du monde vous tous l avenir économique en Afrique pour ce siècle.

    • ikomal dit

      « au lieu de … elle ferait mieux de ». Pensée bien binaire … il faut faire les deux ! Dans les temps troublés il est important d’avoir un pied dans la résistance et un pied dans la collaboration

  4. Joseph Favreau Officier des Palmes académiques dit

    En 1980 (la fameuse « promotion Voltaire »), le camarade Hollande n’était déjà qu’un jeune vieux politicard aspirant à une planque à la Cour des Comptes pour être payé grassement sans travailler (… ou être payé le double avec trois ou quatre petits rapports annuels). Et maintenant que nous propose le camarade Pépère ? Pour assurer la relève, des jeunes ministres politicardes « nauséabondes » ou son Martinet William, petite racaille politicarde.
    Après la « génération Mitterrand », génération de jeunes truands, arrivés au pouvoir avec en tête le sieur Cambadélis, qui ressemble de plus en plus à Göring.
    Pauvre France !

  5. ikomal dit

    La France ayant perdu tout lustre économique, ayant bannit tout effort éducatif et culturel, ayant choisi de ne plus être un lieu de plaisir (Cf. votre article sur Paris) et encore moins un lieu « d’affairisme » , n’a tout simplement plus les moyens d’avoir la moindre influence. Elle se comporte comme une vieille rombière, ou plutôt une collections de vieilles rombières d’accord sur rien sauf sur un point : ne prenons pas de risque, que rien ne change, et après nous le déluge (faillite, révolution et son cortège de désastres, etc.)
    Elle n’est même plus capable de se gouverner elle-même, alors influencer les autres … « LOL »

  6. René Fries dit

    @ Joseph Favreau @ ikomal

    Ce qui me rassure, moi Luxembourgeois qui suis non seulement « 100% francophile » (cf mon commentaire de 8 h 39 min à http://www.eric-verhaeghe.fr/presidente-de-chaine-parlementaire-ne-repond/) mais aussi 100% germanophile: C’est que contrairement aux Allemands, que Nietzsche déclarait « capables de grandes choses moyennant coup de pied au derrière » (j’abrège), les Français n’ont pas besoin du dit coup – – – de là la traditionnelle effervescence française face à la traditionnelle torpeur allemande. Les résultats? suffit de comparer: d’un côté les apports/acquis des diverses révolutions françaises parmi lesquelles la « grande », et de l’autre, les ruines laissées par les divers « réveils » (le fameux « Deutschland erwache! / Allemagne, réveille-toi! » des nazis) allemands.

    ladite comparaison fait que, non, je ne suis pas tellement inquiet pour l’avenir de la France.

  7. Emmanuel Florac dit

    Je suis surpris de vous voir vanter la Françafrique, coupable de crimes innombrables (assassinats de dirigeants comme Sankara, chaos semé sciemment autant au Rwanda qu’en Centrafrique, manipulation sans nombres comme en Côte d’Ivoire…). Je pense justement qu’une France qui se comporterait en partenaire des pays africains et non en puissance tutélaire souvent sanguinaire gagnerait beaucoup en influence, et redorerait son image.

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