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Qu’appelle-t-on le gouvernement profond?

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Des lectrices et lecteurs m’ont demandé d’expliquer ce que j’entends par l’expression de « gouvernement profond », que j’utilise souvent et à laquelle je dédie d’ailleurs une rubrique sur ce blog. Les premiers jours d’été m’ont paru donner l’occasion de l’évanescence parfaite pour traiter ce sujet un peu aride. On me pardonnera de n’en donner toutefois qu’une première approche sommaire.

Gouvernement profond et « deep state ».

La notion de gouvernement profond fait partiellement référence à la notion anglo-saxonne de « deep state ». J’insiste sur le fait que, dans mon esprit, les deux notions sont connexes mais non réductibles l’une à l’autre. La notion de « state », d’État, fait en effet référence à une structure de décision en bonne et due forme, à une organisation qui serait « deep », c’est-à-dire cachée, dissimulée.

L’expression me paraît s’exposer assez naturellement à l’accusation de complotisme. Elle suggère en effet qu’il existe un espace conscient et organique où des décisions se prennent dans l’ombre et font l’histoire.

Le gouvernement profond part du principe qu’il n’existe pas un « État dans l’État », qui agirait à l’insu des citoyens. Il suggère plutôt l’idée que les décisions, dans nos démocraties, sont prises selon des processus complexes, informels, non structurés, mais capables d’orienter les décisions officielles ou de se substituer à elles. Le principe du gouvernement profond est de confier la conduite de la société à une élite qui dispose des moyens d’exercer une influence déterminante sur les décisions collectives.

Quelques mots sur les théories du « deep state »

Je m’en voudrais toutefois de critiquer ici la notion de « deep state » telle qu’elle a pu être développée dans certaines oeuvres ou analyses politiques dont je peux comprendre ou partager le fondement.

C’est par exemple le cas de la théorie du « derin devlet » qui fut la première formulation du deep state dans l’histoire. Elle désigne la puissance de l’état-major turc, capable de se substituer aux institutions pour prendre les décisions nécessaires à la protection de ses intérêts vitaux.

Les auteurs nord-américains ont volontiers repris cette idée en l’étendant aux Etats-Unis.

Ce fut le cas de Peter Dale Scott, un universitaire canadien qui a pris soin de montrer comment les interventions militaires américaines étaient décidées à l’occasion de mises en scène de nature à influencer l’opinion publique. Il est notamment l’auteur de l’Etat profond américain, traduit en français en 2015.

De son côté, Mike Lofgren s’est lui aussi évertué à montrer qu’il existait un deep state aux Etats-Unis. La démarche est intéressante, puisqu’elle émane d’un ancien assistant parlementaire républicain qui écrit notamment:

As a congressional staff member for 28 years specializing in national security and possessing a top secret security clearance, I was at least on the fringes of the world I am describing, if neither totally in it by virtue of full membership nor of it by psychological disposition.

<En tant qu’assistant parlementaire pendant 28 ans, spécialisé dans les affaires de sécurité nationale et possédant une habilitation au secret défense, j’étais au minimum aux franges du monde que je décris, à défaut d’y appartenir totalement par les valeurs ou par mes dispositions psychologiques>.

Je crois nécessaire de répéter que, dans mon esprit, le gouvernement profond que nous connaissons en Europe ne procède pas de cette logique structurée autour de ce qu’on appelait à une époque le complexe militaro-industriel. Cela ne signifie pas que ce complexe n’existe ni en France ni en Europe. Cela signifie seulement que son influence est contre-balancée par d’autres forces politiques.

Physionomie du gouvernement profond en France et en Europe

Dans l’Union Européenne, l’existence d’un gouvernement profond aux physionomies différentes selon les Etats-membres, mais à la communauté d’intérêt avérée, ne fait guère de doute. Quand la France vote au non au nouveau traité européen en 2005, et que celui-ci est finalement imposé au rabais, il est évident que le développement de l’Union est imposé contre la volonté du suffrage universel par des forces informelles qui décident « malgré tout ».

La question est de savoir à quoi ressemblent ces forces informelles et même qu’elles sont elles?

Dans le cas de la France, la réalisation historique du gouvernement profond correspond à ce qu’elle était il y a trois siècles. Ceux qui composent le gouvernement profond aujourd’hui exercent, au sein de la société et de l’Etat, des fonctions identiques à celles de l’aristocratie sous l’Ancien Régime. Ce sont les « rentiers » du système, cette armée grouillante, complexe, multifaciale et multifocale de fonctionnaires, d’amis du pouvoir, d’obligés, de pensionnés, de dépendants de la Couronne.

En soi, il ne s’agit pas d’un corps constitué comme l’imaginent les théories du complot. Il s’agit plutôt d’un mélange plus ou moins stable de statuts et de connivences qui visent à préserver coûte-que-coûte l’ordre social tel qu’il existe, en utilisant tous les prétextes possibles pour y parvenir. De même que, sous l’Ancien régime, ce gouvernement profond rassemblait bon an mal an, en faisant la somme des nobles et des clercs, un petit million de personnes, de même le gouvernement profond englobe-t-il en France quelques centaines de milliers, voire deux ou trois millions de « décideurs ».

Le gouvernement profond et ses antagonismes

Au vu de ce qui vient d’être écrit, il est donc évident que le gouvernement profond n’a rien à voir avec un complot au sens habituel du terme. Il s’agit plutôt d’une classe sociale relativement conscientisée qui s’organise pour préserver un ordre social à son service.

Tantôt, pour agir, elle utilise les médias qu’elle a à ses dispositions. De ce point de vue, la tendance dominante d’un rachat des titres de presse par des multinationales françaises illustre bien le besoin d’influence que les membres du gouvernement profond expriment pour orienter les décisions collectives. Tantôt, le gouvernement profond agit de façon plus directe, par exemple en confiant aux fonctionnaires de Bercy la mission de rédiger des ordonnances qui lui permettent de contrôler directement l’ordre juridique du pays.

Le gouvernement profond, comme la noblesse ou le clergé d’Ancien Régime, n’est pas exempt d’antagonismes internes. Là encore, il ne saurait y avoir de confusion entre cette notion et un quelconque complotisme. Simplement, par-delà les antagonismes et selon un équilibre instable, le gouvernement profond est capable de transcender ses clivages pour préserver ses intérêts.

Gouvernement profond et réaction nobiliaire

L’une des raisons pour lesquelles, en Turquie comme aux Etats-Unis, comme en Europe, la notion de gouvernement profond prend du sens, tient à la réaction forte et même parfois violente qui traverse cette caste face aux transformations de la société qui menacent son pouvoir. L’irruption d’Internet, par exemple, modifie à la fois les processus de production (notamment en favorisant les coopérations intellectuelles qui minent le système hiérarchique du salariat), et les processus de contrôle des idées en subvertissant complètement leurs processus de circulation.

Prenons l’exemple de Julian Assange: la capacité qu’un seul homme détient désormais, en utilisant Internet, de démasquer les agissements du gouvernement profond, constitue un choc collectif majeur. D’une part, la transparence permet de mettre en évidence l’existence de ce gouvernement, mais elle radicalise celui-ci et le pousse à se montrer plus pressant dans la défense de ses intérêts. C’est ce que j’appelle la réaction nobiliaire.

De ce point de vue, la réaction nobiliaire peut donner lieu à deux analyses radicalement différentes. L’une, pessimiste, anticipe la victoire du gouvernement profond dans sa lutte pour reprendre le contrôle des sociétés démocratiques. L’autre, optimiste, considère que la remise en cause du gouvernement profond est liée à l’émergence de nouveaux modes de production. Dans ce cas, la réaction nobiliaire n’est que le dernier feu d’une caste en perdition et dont la fin serait proche.

22 commentaires

  1. Pierre dit

    Une précision historique : l’ancêtre du deep state, si l’on peut dire, fut le « complexe militaro-industriel » évoqué publiquement par rien de moins que le président Eisenhower himself en janvier 1961.

    C’est du moins l’un de ses visages (proéminent aux USA), et qui démontre bien la notion d' »intérêts » (financiers) : multiplier les guerres et avoir un budget militaire qui écrase celui de toutes les autres nations sur cette planète (budget qui ne fut jamais voté/approuvé, tel quel, par les Américains) est bien in fine une affaire de gros sous…

  2. Depuis les services secrets turcs, jusqu’à Bilderberg en passant la la trilatérale et la synarchie, le thème, vous avez raison de mentionner plusieurs fois qu’il n’a pas dans votre acception la signification complotiste qu’on lui accorde généralement, reste un grand classique.
    Il y a pourtant une droite et un gauche et la France a le double de fonctionnaires et de chômeurs de l’Allemagne. Ca c’est du concret, du dur, du brutal, de l’explicite. Ca va changer l’année prochaine.

      • >Vous pensez vraiment que ça va changer l’année prochaine?
        Naturellement, on ne peut prédire à la fois une chose et sa date d’arrivée précise, vous avez raison de douter, mais il y a clairement une alternative à la situation actuelle et dans le sens que je dis. Le gouvernement « profond » dont vous parlez va devoir prendre parti.

        • Stephane dit

          Allez, courage Fillon, ça va turbo libéraliser à tous bouts de champs, la France va écarter en très grand ses belles cuisses, Philippe Martinez partira bientôt en orbite sur la prochaine fusée Ariane. Je ne m’ inquiète pas pour le gouvernement profond, qui comme son nom l’ indique sait où nous la mettre, quelques soient les circonstances. ‘Suffit de lire Bel Ami pour le comprendre.
          Allez à la pêche bon sang.

    • karl Schiller dit

      Ç qui le changement? A moins que vous parlez de changement de couleur comme les m&m’s. on prend une autre couleur et on recommence… les sans dents aiment les bonbons facile à sucer de pépère…

  3. yoananda dit

    Merci, c’est plus clair, mais ça ne réponds pas vraiment à question, si ?

    Nous parlions de BHL, Quatremer, et Attali.

    Ils correspondent en effet à
    « Il suggère plutôt l’idée que les décisions, dans nos démocraties, sont prises selon des processus complexes, informels, non structurés, mais capables d’orienter les décisions officielles ou de se substituer à elles. Le principe du gouvernement profond est de confier la conduite de la société à une élite qui dispose des moyens d’exercer une influence déterminante sur les décisions collectives. »

    Mais pas à :
     » une organisation qui serait « deep », c’est-à-dire cachée, dissimulée. »

    Puisqu’ils ultra médiatiques, ils ne sont pas cachés/dissimulés.
    La seule chose qui l’est c’est leur influence réelle (qui est plus importante que les gens ne pensent puisqu’ils peuvent probablement hacker les processus décisionnels officiels).

      • yoananda dit

        Ce que je ne comprends pas (peut-être que j’ai compris de travers), c’est que BHL est censé être un élément de l’état profond, non ? avec Attali, Quatremer et d’autres.
        Profond comme caché, dissimulé, mais c’est 3 la sont tout sauf cachés / dissimulés !

        Si vous voulez dire « profond » comme « éloigné de la surface – apparente – de la démocratie », c’est à dire, non élu mais pourtant « décideur » (en quelque sorte) … ok.
        Mais caché ?
        BHL est tout sauf caché !

        Ce n’est pas pour chipoter que je demande, c’est pour comprendre.

  4. Ntute dit

    Le terme « profond » prête, je trouve, un peu à confusion : à la notion de profondeur, on associe souvent celle de consistance, de teneur en vérité, etc, ce qui est assez éloigné de ce que vous décrivez, de façon tout à fait interessante par ailleurs, dans le contexte particulier du « gouvernement profond ».
    Je m’étais moi aussi posé cette question de ce que vous vouliez dire avec ce terme.
    Pour moi, d’autres qualificatifs comme abyssal, ou sous-marin, ou gris, en référence aux éminences grises, seraient peut être plus parlants, et moins trompeurs.
    Avec toute ma considération, bien sûr.

  5. gaston6 dit

    Le terme « gouvernement » est un peu étroit pour qualifier le mal profond de l’Etat français qui est probablement à l’origine de tous nos maux . Quel est cet Etat profond ? c’est une combinaison résultant d’une stratification historique constituée d’élus + une organisation administrative + un cadre législatif et réglementaire + une bureaucratie pour l’appliquer. Chaque élément de cette combinaison se caractérise en France par son surnombre, sa complexité, son opacité, ses connivences, son absence de contrôle et de mesure de toute performance, la dilution de ses responsabilités. Elle conduit à une perte en ligne de nos ressources sans précédent, probablement prés de 30 % des dépenses publiques. Il faut s’attaquer un à un à chacun des éléments de cette combinaison car la réforme profonde de l’Etat est bien la mère de toutes les réformes.

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