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Gouvernement profond ou gouvernement caché? le cas de la Sécu

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À la suite de mon post sur le gouvernement profond, une lectrice m’a demandé de préciser si le gouvernement profond était un gouvernement caché.

La question me paraît d’importance car elle fixe bien la limite entre ce qu’est une théorie du complot et ce qu’est un paradigme politique. Dans une théorie du complot, le gouvernement (profond ou pas) est par principe caché puisque sa définition est de décider dans l’ombre. Un exemple majeur – celui de la sécurité sociale – permet de montrer que le gouvernement profond au sens où je l’entends n’a rien à voir avec ce point de vue et se déploie dans un espace politique de nature différente.

La sécurité sociale, oeuvre du gouvernement profond

Je pense avoir utilement montré dans Ne t’aide pas et l’Etat t’aidera les racines historiques de la sécurité sociale, et surtout les circonstances concrètes dans lesquelles cet outil d’organisation implicite de la société fut imaginé. Alors que, jusqu’en 1941, la protection sociale relevait d’une liberté affinitaire et d’un émiettement concurrentiel, une doctrine émergente au Conseil d’Etat a construit, année après année, un système obligatoire, unique, monopolistique, dont la première conception date d’un rapport d’août 1940 rédigé par Pierre Laroque, et dont l’une des dernières manifestations s’appelle le Régime Social des Indépendants.

C’est avec une grande permanence que le gouvernement profond a mobilisé son arsenal, dont les ordonnances, pour mener a bien ce projet global, pour ainsi dire totalitaire, sur une période (encore inachevée) de plus de 75 ans.

Conseil d’Etat et gouvernement profond

L’exemple de la sécurité sociale illustre bien le poids et le rôle des grands corps de l’Etat au coeur du gouvernement profond. La cour souveraine de notre justice administrative, dotée d’un véritable pouvoir prétorien depuis les années 1870, s’est affirmée comme l’une des composantes essentielles de ce gouvernement profond.

Méconnu du grand public, sclérosé et sclérosant pour l’ensemble de la société française, le Conseil d’Etat exerce son pouvoir à travers deux mécanismes majeurs.

Le premier repose sur ses pouvoirs propres qui sont doubles: à la fois conseiller le gouvernement officiel et juger l’administration. La puissance du Conseil d’Etat dans le gouvernement profond tient à ce double rôle, dont l’ambiguïté ne va pas sans poser de véritables questions démocratiques liées à un évident conflit d’intérêts.

Le second repose sur les personnalités qui le composent et sur leur essaimage dans l’appareil d’Etat. Par exemple, le poste de directeur des affaires juridiques au ministère des Finances est réservé à un conseiller d’Etat. La plupart des cabinets ministériels intègrent au moins un conseiller d’Etat. Les initiés savent qu’à chaque alternance du gouvernement, la bibliothèque du Conseil est le lieu où s’organisent les écuries qui se répartissent les postes-clés dans ces cabinets.

Le Conseil d’Etat et la culture du secret

L’anatomie du Conseil d’Etat est riche d’enseignements parce qu’elle illustre la face cachée du gouvernement profond. De façon amusante, cette dimension cachée est d’ailleurs « transparente », pour ainsi dire.

Le Conseil d’Etat ne dissimule pas, en effet, sa préférence pour le secret. Celui-ci fait d’ailleurs partie de sa doctrine officielle. Non content d’ériger le secret comme une condition nécessaire de la démocratie, le Conseil d’Etat entend le maintenir sur nombre de processus essentiels à la décision démocratique. Ainsi, le Conseil d’Etat interdit la publication de ses avis sur les projets de loi ou de décret, mais aussi la publication d’une multitude d’actes préparatoires aux décisions administratives dont la publication modifierait en profondeur la façon dont la République décide et agit.

De ce point de vue, le gouvernement profond agit bel et bien comme un gouvernement caché, dès lors qu’il s’agit de toucher aux véritables motivations de ses décisions.

La nécessaire victoire dans la guerre des idées

Cette nécessité de préserver le secret des délibérations qui agitent le gouvernement profond, souvent perclus d’antagonismes internes (par exemple entre le Conseil d’Etat et l’inspection générale des finances) n’empêche pas de mener une guerre des idées et de rassembler des forces pour la remporter. Sur ce point, le gouvernement profond a compris qu’il avait besoin de relais multiples pour diffuser sa conception du monde et pour convaincre les citoyens de ses bienfaits.

Cette stratégie de communication s’exerce de deux façons.

Premièrement, elle utilise volontiers le débat politique pour développer ses idées. Le fait qu’un certain nombre de hauts fonctionnaires exercent des responsabilités politiques de premier plan permet d’établir un pont direct entre la doctrine du gouvernement profond et la pédagogie politique de ses décisions.

Reprenons l’exemple de la sécurité sociale. Lorsque, en 1996, Alain Juppé (inspecteur général des finances), Premier Ministre d’un président qui commença sa carrière administrative à la Cour des Comptes, étatise la sécurité sociale par une série d’ordonnances, créant notamment les lois de financement de la sécurité sociale, il démontre l’utilité pour le gouvernement profond de placer aux postes politiques clés un certain nombre de ses membres. Ceux-ci ont l’amplitude intellectuelle suffisante pour réformer en profondeur l’appareil d’Etat et le soumettre à leurs vues.

gouvernement profond

Deuxièmement, le gouvernement profond organise des relais d’influence pour diffuser sa doctrine et faciliter l’acceptation de ses décisions par l’opinion publique. Dans le cas de la sécurité sociale, cet essaimage repose sur la préservation du rôle de gouvernance attribué aux syndicats dans les caisses, qui les transforme en autant d’alliés du système, mais aussi sur des officines de propagande, comme celle de Didier Tabuteau, lui-même conseiller d’Etat.

Le gouvernement profond et la presse

Structurellement, le gouvernement profond ne peut donc rester caché. Il a besoin d’expliquer sa doctrine, de la propager, de la diffuser, et surtout de décrédibiliser les visions alternatives qui, dans un système de suffrage universel, menacent directement son mode de fonctionnement et ses bénéfices politiques et économiques. On ne sera donc pas étonné de voir les grandes titres de la presse nationale rachetés par des représentants d’intérêts puissants qui, tous à leur manière, participent à ce gouvernement profond.

La prise de possession de la presse nationale par le gouvernement profond, et l’instauration de subventions publiques pour en limiter les pertes financières, sont les deux versants d’une même montagne. D’une part, le gouvernement profond a besoin de relais d’opinions, d’autre part, il entend bien assurer le financement de ces relais par les cibles de sa communication: les citoyens, qui sont contraints d’apporter de l’eau au moulin qui les noie.

Là encore, on notera avec intérêt les interventions dans le champ politique d’une personnalité comme Pierre Bergé. Parrain de SOS Racisme, chantre du « Vivre ensemble » et du mariage gay, soutien financier de la gauche depuis les années 80, sa prise de participation dans le Monde illustre bien le besoin grandissant d’intervention directe du gouvernement profond dans le débat public pour préserver ses intérêts.

Sécurité sociale et visée totalitaire du gouvernement profond

Pour « reboucler » sur la question de la sécurité sociale, une question est à peine effleurée ici, faute de place: quel est l’intérêt névralgique que le gouvernement profond peut avoir pour un système de sécurité sociale tel qu’il est projeté depuis 1945?

Je ne rappellerai pas ici les étapes de la résistance française à l’instauration d’une sécurité sociale en 1945. En revanche, il est utile de redire que les plus grands concepteurs et défenseurs de la sécurité sociale ont tous refusé d’y être intégrés, tant la performance du système est médiocre pour un coût très élevé.

Si, malgré cette faible réussite, le gouvernement profond entend bien consolider, année après année, l’édifice qu’il impose patiemment à la société civile depuis des décennies, c’est parce qu’il poursuit une autre visée à travers ce système: contrôler la société, et l’endormir, en anesthésiant la responsabilité individuelle et en créant un vaste dispositif d’asservissement des Français.

Le gouvernement profond obéit en effet à une logique simple: stabiliser la société autour d’un système qui lui garantit ses privilèges (organisés en cascade) et tuer dans l’oeuf toute démarche critique susceptible d’en remettre en cause les fondements et les (dys)fonctionnements.

7 commentaires

  1. La thèse du « gouvernement caché » est vraiment métaphorique (sinon elle serait une thèse de complot). Je vous suggère autre chose: vous avez une gauche, dont les « idées » feintes ou établies, sont suffisamment répandues pour que toute carrière se doivent d’en respecter les manies pour survivre dans certains milieux, tout à fait publics, et ni cachés ni profonds. En gros une échelle entre le bien et le mal sur laquelle il faut se situer, et dans la bonne partie, sinon, on est voué à l’enfer. Fillon par exemple, du fait de son allégeance ancienne avec Seguin est bien noté de ce point de vue, bien que voué à l’enfer quand même. On mettra sur cette échelle les idéaux de la résistance (ceux que vous décrivez), et donc le modèle social français.
    « J’ai toujours été de gauche, mais je ne suis pas sectaire », etc etc. Quelle que soit les majorités, les coteries se rassemblent sur ces thèmes suivant les domaines, les bien notés, et les alliances nécessaires.
    Au dessus de cela, les 3 aberrations françaises, 35 heures, ISF, retraite à 60 ans ont pu survivre, sans parler du reste. Qu’y a-t-il de « profond » là dedans ? La volonté publique et reconnue par tous de ne pas toucher à des valeurs religieuses ? La peur de la révolution ? La domination marxiste des années 60 et 70 ?
    Imposition et fonction publique les plus fortes d’Europe, chômage et croissance anormales, la deuxième économie de la zone euro s’enfonce dans un déclin irrémédiable, et je le prédis, se fera battre par le Portugal.

  2. yoananda dit

    Merci, c’est très intéressant et ça commence à être plus clair.
    Est-il correct de dire que :
    « le gouvernement profond est aussi caché que possible, aussi manifeste que nécessaire » ?

  3. Benoit DELTOMBE dit

    Cher Monsieur , vous avez une connaissance exceptionnelle de la genèse de la Sécurité sociale , un domaine que j’instruis depuis trois décennies . Vous m’avez apporté nombre d’informations inédites , qui m’ont été extrêmement précieuses . Ne phosphorons pas sur la  » théorie du complot  » , elle avait déjà cours en 1633 :
    « Moi, Galiléo, fils de feu Vincenzio Galilei de Florence, âgé de soixante dix ans, ici traduit pour y être jugé, agenouillé devant les très éminents et révérés cardinaux inquisiteurs généraux contre toute hérésie dans la chrétienté, ayant devant les yeux et touchant de ma main les Saints Évangiles, jure que j’ai toujours tenu pour vrai, et tiens encore pour vrai, et avec l’aide de Dieu tiendrai pour vrai dans le futur, tout ce que la Sainte Église catholique et apostolique affirme, présente et enseigne. Cependant, alors que j’avais été condamné par injonction du Saint-office d’abandonner complètement la croyance fausse que le Soleil est au centre du monde et ne se déplace pas, et que la Terre n’est pas au centre du monde et se déplace, et de ne pas défendre ni enseigner cette doctrine erronée de quelque manière que ce soit, par oral ou par écrit; et après avoir été averti que cette doctrine n’est pas conforme à ce que disent les Saintes Écritures, j’ai écrit et publié un livre dans lequel je traite de cette doctrine condamnée et la présente par des arguments très pressants, sans la réfuter en aucune manière; ce pour quoi j’ai été tenu pour hautement suspect d’hérésie, pour avoir professé et cru que le Soleil est le centre du monde, et est sans mouvement, et que la Terre n’est pas le centre, et se meut. J’abjure et maudis d’un cœur sincère et d’une foi non feinte mes erreurs. »
    Je vous invite à lire cet ouvrage :  » Complémentaires santé : le scandale !  » , de Frédéric Bizard ; il complète remarquablement votre analyse .
    Lisez aussi les 17 chapitres de Daniele Ganser : http://www.voltairenet.org/article162546.html , vous avez tout sur les réseaux Stay Behind , il n’y a pas plus concret . Quant à la sécurité sociale , l’équation est simple : le budget de l’Etat est de 408 milliards d’euros ; le budget de la sécurité sociale est de 476 milliards d’euros . Or , depuis 1945 , on gère un budget supérieur à celui de l’Etat … sur du vide . Tous ceux qui ont essayé de soutenir le contraire ont été assassinés , notamment Philippe Wargnier , Christian Poucet . C’est donc un domaine où il faut être extrêmement prudent , il y a là dix fois de quoi faire sauter la République .

  4. yoananda dit

    Alors, questions suivantes pour bien comprendre ce gouvernement profond :
    * si j’ai bien compris, on peut dire que c’est une structure parasitaire ?
    * quelles sont ses « instances » et ramifications (en plus du conseil d’état, de Bercy – je suppose -, de la sécu) ?
    * historiquement il est née quand ? (en même temps que le conseil d’état ? avant ? est-il une persistance de l’ancien régime ?)
    * quels sont ses circuits de financement principaux (en dehors de la sécu) ?
    * qui ou quoi est-ce qui lui échappe en France ?
    * est-il influencé par l’international (si oui, qui ?) et a l’inverse, a-t-il étendu son influence hors de la France (UE ? au hasard ! lol)
    * que peut-on faire pour s’émanciper (je crois qu’en fait c’est tout le sujet de votre blog, non ?) ?

  5. RICCI dit

    Depuis aout 2004 le DG de l’UNCAM est nommé en conseil des ministres et les Conseils d’Administration n’administrent plus rien. La gestion paritaire est morte et la politique de la Secu est devenue une branche de la politique y compris le maintien des déficits seul reste l’export des financements de soins hors Maastricht vers les cpmplementaires d’où leur obligation

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