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Jihad: Cimetière (Chapitre 2)

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Je poursuis ici la publication de mon roman estival, Jihad.

En quittant la Piscine, je me sens comme étouffé et pris de vertige. J’ai besoin de respirer. Il fait beau dans les rues de Paris. Je décide de marcher jusqu’à la gare de Lyon où mon bureau m’attend. L’avenue Gambetta rayonne lascivement sous un soleil de printemps encore froid.

Je suis abasourdi, et de mon parcours entre la Piscine et le cimetière du Père Lachaise, il ne me reste que des bribes. Tout se passe comme si ma conscience s’absentait de moi-même par moments.

Je décide de rejoindre la rue de la Roquette par le cimetière qui verdoie. Le spectacle est étrange. Je longe les pelouses où les familles dispersent les cendres de leurs morts, et où quelques stèles célèbrent les victimes des attentats terroristes. La coïncidence me glace. Peut-être un jour devrais-je affronter l’un de ces monuments en souvenir d’innocents tués par mon fils. Je me demande comment je réagirai ce jour-là. Certaines questions inattendues peuvent être posées toute une vie sans jamais recevoir de réponse.

Cet inspecteur si ordinaire du contre-espionnage a réveillé en moi des sensations comme congelées depuis longtemps. Je n’imaginais pas, j’en suis sûr, que je les portais en moi. L’absence de mon fils m’a souvent fait souffrir, mais j’avais fait effort pour en circonscrire les effets à des zones délimitées de mon esprit et de mon existence. Je savais, à la manière des aviateurs, que certains plans de vol étaient interdits parce que le climat des espaces survolés était hostile et risqué. Je n’en faisais pas abstraction, j’évitais simplement de m’en approcher. Dans ma tête, il y avait un cantonnement appelé « Mon fils » que j’avais dénucléarisé, que je contournais soigneusement pour éviter la douleur.

J’avais cru pouvoir préserver indéfiniment cette coexistence pacifique. Je m’apercevais de mon erreur. Le passé me rattrapait avec une violence difficile à anticiper. Il avait suffi qu’un policier ouvre une trappe discrète dans le faux plafond de ma vie pour que le feu reprenne de plus belle, que la muraille intérieure s’effondre. J’avais passé tant d’années à chérir cet enfant, et tant d’années ensuite à surmonter la douleur de son éloignement.

En descendant les pentes du cimetière vers la rue de la Roquette, je me revois par exemple ici même, près de la tombe de Jim Morrison, il y a presque vingt ans, en visite avec ma soeur. Elle avait son fils et moi Siegfried, qui adorait s’esquiver, se cacher pendant de très longues minutes, escalader tous les murs ou tous les obstacles qui lui tombaient sous les pieds et les mains comme le pire des casse-cous. Je revois encore le visage inquiet de ma soeur qui se demandait: « Mais où est passé Siegfried? » Je lui disais de ne pas s’inquiéter. Il avait six ans, peut-être sept, mais j’avais confiance en lui et je ne voulais pas brimer son tempérament d’aventurier.

Souvent, il répétait que son rêve était d’être Robinson Crusoé. Il était, très jeune, grand lecteur, et vivait imprégné du roman de Michel Tournier consacré à Vendredi. Siegfried rêvait sa vie en solitaire, sur une île déserte. Quand il disparaissait ainsi, entre les tombes du Père Lachaise, pendant de très longues minutes, je me convainquais que je compensais un peu son envie d’être seul. Lui inculquer la peur de l’exploration, le besoin d’être en société, de ne pas échapper au regard des adultes, me paraissait une erreur. Alors, je ne l’appelais et j’attendais avec un soupçon d’angoisse son retour parmi nous.

Bien sûr quand, vingt ans plus tard, un espion vous convoque pour vous annoncer que ce petit bonhomme devenu grand s’est fait la malle, est parti à l’autre bout du monde pour livrer une guerre barbare au nom de croyances religieuses hallucinées, qu’il a sans doute pris les armes contre son propre pays – bien sûr vous vous posez la question: ai-je bien fait? Pis encore, vous vous harcelez vous-mêmes avec un « Qu’ai-je mal fait? » annonciateur d’une dévastation totale. La culpabilité que vous tenez d’ordinaire à l’écart de vous-même devient aussi forte que l’océan Pacifique après un tremblement de terre. Plus aucune digue ne lui résiste et l’eau entière du remords vous submerge.

J’étais pourtant fier, à l’époque, d’avoir engendré un conquérant. En grattant un peu le vernis des mensonges ordinaires que nous commettons pour embellir notre réalité quotidienne, je pourrais même confesser que je le rêvais volontiers les armes à la main, conquérant Jérusalem, ou le plateau de Pratzen face aux troupes russes et autrichiennes. Comme j’eusse été fier qu’il devînt colonel de hussard et qu’il conduisît une charge, le sabre à la main, pour disperser les lignes de fantassin ennemis de la Révolution.

Oui, je me sens coupable. Oui, je suis coupable, d’avoir aimé cette force de vie, cette énergie qu’il portait et que je m’efforçais de protéger comme un don du ciel. Cette exaltation du surhomme ne pouvait rien amener de bon, même si, longtemps, j’ai cru que les mauvaises relations qui s’installaient entre nous à mesure que son adolescence avançait venaient d’un excès d’étouffement et non d’un excès de liberté.

Je me retourne et je vois au-dessus de moi la butte depuis laquelle Rastignac, qui vient d’enterrer le Père Goriot, lance un défi à Paris. J’avais admiré le geste. Il me semble bien que j’en parlais à Siegfried lorsque nous visitions ce cimetière. Rastignac n’était pas un modèle pour moi, mais un personnage qui avait compté. Je mesure aujourd’hui les dégâts de mes croyances, de mes amours littéraires, de mes filiations intellectuelles. Peut-être l’ont-elles étouffé, l’ont-elles convaincu de fuir, ont-elles légitimé en lui l’envie d’un autre équilibre, ou d’une autre folie, plus collective, plus religieuse, moins désabusée. Bref, dans tous les cas de figure, je suis coupable et c’est évidemment ma très grande faute si mon enfant n’est plus à mes côtés, mais aux côtés de fous furieux qui découpent des têtes et brûlent vifs des prisonniers sans défense.

En attendant, je l’aime et il me manque. L’idée qu’il soit en mauvaise santé, mal nourri, en danger, blessé peut-être, ou maltraité, m’angoisse. Je revois le petit garçon un peu taciturne, au visage angélique si souvent absent, perdu dans des pensées que je croyais inoffensives, et qui me donnait chaque fois envie de le prendre dans mes bras pour le consoler, pour lui dire que le monde était beau, que la vie était une bénédiction. Mais qu’avons-nous fait à notre monde pour qu’il s’enlaidisse tant? Si je dois me sentir coupable, c’est d’abord de laisser à mon fils un monde moins beau, moins enthousiaste et insouciant que celui que j’avais trouvé en naissant.

Encore suis-je assez injuste dans ce regret, moi qui vis mon père mourir lorsque j’avais deux ans et demi, moi qui dus toute ma vie surmonter la douleur de cette première absence infligée par le destin. L’enfance de mon fils fut infiniment plus facile, plus heureuse, plus protégée que la mienne. Mais c’est cette protection qui, j’en suis sûr, nous a séparés. Il a voulu prouver au père qu’il pouvait l’égaler, qu’il pouvait lui aussi surmonter les épreuves et s’en affranchir.

Combien ne m’ont jamais dit en face ce qu’ils pensaient secrètement de notre vie, la difficulté, pour cet enfant, de répondre aux attentes d’un père qui avait traversé son existence misérable avec la volonté d’un forçat qui se libère de ses chaînes à coups de marteau? Oui, je suis coupable. Coupable de mon énergie, coupable de mon amour, coupable de tout. Je suis prêt à toutes les confessions, mais, mon Dieu, rendez-le moi sain et sauf. Envoyez-lui l’une de vos espèces de révélation, parlez-lui, dites-lui qu’il fait fausse route et que tout peut revenir comme avant: il reviendra en silence, secrètement, je le serrerai dans mes bras comme si rien n’était advenu, je lui embrasserai les joues, et sous l’effet de cette puissante magie, tout reprendra comme sur une autre pente.

Rue de la Roquette, je m’arrête à l’église qui fut la dernière consacrée à Paris avant le début du vingt-et-unième siècle. J’habitais, à l’époque, avec Siegfried, près du chantier, et je me souviens très bien de sa construction. Le crucifix y est comme virtuel: il ne représente une croix que par un jeu de lumière. Il est vide du Christ, du cadavre, comme s’il attendait que le Messie y soit accroché. Je m’avance dans la nef, je m’agenouille, et je prie, la tête baissée, en silence. Mon Dieu, rends-moi mon fils. Et je devrais même dire: Mon Dieu, rends-moi mon Fils, le seul, l’unique, le fruit de mes entrailles, ce pauvre pécheur.

Combien de temps suis-je resté prostré dans cette nef? Il me semble qu’en sortant, il était presque midi. Dans la rue du commandant Lamy, un groupe d’hommes en djellabas avec de longues barbes sombres palabrait allègrement. Du lycée professionnel voisin sortaient de jeunes filles couvertes par un voile. Paris grouillait dans son flot perpétuel qui me donnait le sentiment de me rejeter petit à petit vers un océan de détresse.

3 commentaires

  1. yoananda dit

    c’est le papa ou la maman qui s’exprime la ?
    beaucoup de pathos, pas beaucoup d’action …
    culpabilité et impuissance. compris.
    voyons la suite.

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