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Jihad: L’élan vital (Chapitre 11)

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Par une aurore incertaine de décembre, Claire s’est brutalement retournée dans le lit puis m’a secoué le bras en murmurant: « Je viens de perdre les eaux ».

Comme à l’accoutumée, nous n’avions rien préparé dans l’attente de cet événement. Nous avons rapidement rassemblé quelques affaires, et Claire prit un soin particulier, pour ne pas dire exclusif, à emmener le Livre de ma mère, d’Albert Cohen, qu’elle adorait et qui m’agaçait malgré la finesse de son style et le rococo de sa construction.

La lumière apparaissait à peine lorsque nous avons pris le premier métro pour rejoindre la maternité. La sensation de cette naissance imminente au milieu des voyageurs encore endormis, de l’affairement ordinaire de la ville, était étrange, comme si nous devenions soudain une exception parmi la foule, une substance éminemment différente du commun.

Claire paraissait sereine. Elle avait faim et, en sortant du métro, je suis allé lui acheter un pain au chocolat, qu’elle ingurgita avec un apparent délice. Elle avançait comme si la vie continuait, comme si ce jour n’avait rien d’extraordinaire, comme si elle se rendait à un cours de faculté. Même en arrivant dans la maternité, elle n’a pas tressailli. Une sage-femme l’a examinée et lui a proposé de se coucher sur un lit, dans une salle au calme, sans empressement particulier.

De ce qui allait suivre, je n’imaginais rien. Je savais seulement que l’enfant qui s’apprêtait à naître serait un garçon. Nous avions décidé de l’appeler Siegfried. Claire trouvait que ce prénom irait bien, conviendrait à sa mère avec qui elle espérait se réconcilier un jour, et comme il me plaisait, la solution était parfaite. Nous attendions donc le petit Siegfried, sans savoir comment il arriverait exactement. Cette ignorance ne tarda pas à se dissiper.

Au bout d’une quinzaine de minutes, j’ai senti que Claire commençait à se contracter. Sa main s’agrippait à la mienne, elle se recroquevillait, puis poussait de petits cris. Le spectacle de cette Walkyrie affalée comme une jument qui pouline avait quelque chose de touchant. Claire était d’ordinaire une jeune femme bien plantée, qui pouvait sembler hagarde, mais dont l’allure générale dégageait une espèce de force. Et maintenant, elle était abattue, comme si elle cherchait à rentrer en elle-même et à se faire toute petite pour franchir une porte trop basse pour elle et renaître sous une autre peau, dans un autre personnage mythique qui lui donnerait son ampleur nouvelle.

Peu à peu, Claire et moi avons compté les minutes dans l’attente de ces contractions qui se faisaient de plus en plus profondes, fréquentes. On aurait dit une forteresse de sable assaillie par la marée montante. Alors que les premières contractions ne lui inspiraient que de légers trémolos, je sentais à l’augmentation saccadée de leur volume sonore que la douleur se faisait intense. J’ai fini par appeler une infirmière qui lui a posé un appareil, une sorte de sismographe qui permettait de mesurer en temps réel les variations de souffrance.

Claire et moi avions le regard fixé sur l’écran de contrôle qui affichait l’amplitude de ses mouvements intérieurs. Lorsque ce sismographe pour parturiente affichait des chiffres en hausse, Claire savait qu’elle devait se préparer à une attaque furieuse, qui la porterait au bord du hurlement. Je la sentais alors s’arrimer solidement à ma main et s’apprêter à résister à l’assaut du petit corps étranger qui cherchait la porte de sortie. Et quand les nombres s’emballaient sur l’écran, jusqu’à atteindre cent ou cent-dix, du plus profond de ses entrailles s’élevait un hurlement qu’elle finissait par expectorer comme le hurlement d’un loup déchire la nuit.

Vingt ans après, je me souviens comme si c’était hier de cette petite salle qui devait dater du dix-neuvième siècle, avec sa petite fenêtre rectangulaire et son verre cathédrale à carreaux placée très haut sur le grand mur blanc, mes yeux rivés sur le petit boîtier qui transformait Claire en volcan prêt à l’éruption. Je me sentais à l’écoute de la Terre elle-même, de ses tréfonds. J’étais un animal à l’écoute des ondes magnétiques qui parcouraient le sol sous mes pieds.

Au bout d’une heure de ce traitement, une sage-femme est venue mesurer l’étendue des ravages. Elle a demandé à Claire d’écarter les jambes et lui a enfoncé deux doigts dans le sexe pour lui toucher le col.

– Votre col ne s’ouvre pas vite, il faut encore attendre avant de passer en salle de travail.

Et Claire fut condamnée à reprendre son combat pour la vie.

– Quand pensez-vous que j’aurai ma péridurale? lui balbutia-t-elle.

La sage-femme se tâta pour répondre.

– Pas tout de suite, parce que vous ne pouvez pas l’avoir plus de quatre heures, sinon c’est trop risqué pour le bébé. Et là, vous n’êtes pas prête. Il faudrait que vous soyez au moins à six ou sept pour l’avoir, et là vous êtes encore à cinq. Mais faites bien vos exercices de sophrologie, cela vous aidera.

Claire dut se résigner à souffrir. Il était presque midi, un soleil glacé irisait le verre cathédrale, et ses entrailles subissait depuis plus de six heures maintenant les tirs d’artillerie qui préparent à la grande bataille. De temps à autre, elle me demandait à boire, comme les poilus exigeaient leur ration de rhum ou de cognac, puis elle se terrait à nouveau dans sa tranchée, attendant le feu d’artifice suivant, qui se déchaînait dans un tombereau de gadoue dispersée au petit bonheur la chance. J’étais assis à côté d’elle, sa main dans ma main, et j’avais devant moi de longues heures pour méditer l’étrangeté de cette situation où un petit écran numérologique me renseignait mieux que quiconque, mieux que Claire elle-même, sur l’état de sa souffrance.

Il faut avoir vu une femme atterrée sur son lit de douleur pour mesurer combien l’homme est un animal et comment, pendant des siècles, la maternité fut, malgré les progrès, malgré l’invention de la roue, de la boussole, de la machine à vapeur, un outil radical de sélection dans l’espèce. Les femmes qui avaient le malheur d’enfanter s’exposaient toutes aux caprices de la nature, au risque de subir des couches tragiques où survivre était tout sauf une certitude. Que l’humanité, pendant plusieurs dizaines de milliers d’années ait été ballotée, mise en danger, par cet exercice obligé pour sa survie, mais éminemment dangereux et dangereusement mortel, qu’elle ait survécu malgré tout, et même qu’elle ait pris le pas sur l’ensemble de l’ordre naturel, voilà le miracle qui se reproduisait sous mes yeux. Et, plus encore, que les Occidentaux, les Indo-Européens, les descendants de Néanderthal, soient parvenus à établir leur suprématie sur les sociétés humaines malgré leur évidente faiblesse, leur sur-exposition à tous les risques naturels, à commencer par celui de la procréation en milieu hostile, était un miracle encore plus grand. En regardant Claire la germanique, Claire la Walkyrie ramassée sur elle-même dans cette salle déprimante, au beau milieu d’une ville grouillante, indifférente à sa souffrance, je mesurais la somme d’instincts vitaux qu’il avait fallu accumuler durant de nombreuses générations, siècles après siècles, quel grand flux collectif de la volonté, pour qu’une telle banalisation, une telle industrialisation de la naissance existe enfin, pour que la survie de notre espèce ne tienne pas à la volonté de Dieu, au hasard, au caprice de la nature, mais devienne pour ainsi dire une fonction subalterne à laquelle plus personne n’accorde d’importance.

Et c’était peut-être, et c’est peut-être le vice de notre société occidentale, son talon d’Achille, son point de faiblesse létale que d’oublier la somme des souffrances que nous dûmes surmonter pour survivre, que de nous leurrer à l’idée qu’une espèce puisse prospérer sans douleur, sans effort, que de croire qu’une civilisation qui n’a pour objectif que le plaisir, la facilité, le bien-être puisse avoir un quelconque avenir. Comme si l’Occident n’avait pas eu besoin, jusqu’ici, de l’expérience tragique pour exister.

Lorsque Claire put rejoindre la salle de travail d’un pas claudiquant, et que l’anesthésiste vint pour pratiquer un étrange rituel, derrière un drap de pudeur, je me souviens m’être posé cette question avec le sentiment troublant qu’elle resterait sans réponse mais qu’elle avait un fond prémonitoire. Cet anesthésiste avait un visage froid et un grave. Il m’a demandé de tenir les mains de Claire et s’est livré à une sorte d’exorcisme mystérieux. Il a effectué quelques vérifications, puis il a prononcé son oracle:

– Le produit fera effet d’ici une quinzaine de minutes.

Claire était assise sur le bord de son lit et continuait à m’accrocher les mains lorsque le nombre inscrit sur le petit écran du sismographe dépassait les quatre-vingts, pour atteindre les cent-vingt. Mais, de vague en vague, je la sentais moins crispée. Le quart d’heure écoulé, je voyais le nombre s’élever à cent-trente, voire cent-quarante, mais Claire restait impassible. C’est à peine si elle sentait un pincement dans son ventre. Le sorcier avait fait son oeuvre.

– J’ai besoin de souffler, me fit-elle. Je vais lire un peu.

Et elle se plongea dans Albert Cohen comme si elle profitait du soleil sur un fauteuil dans les jardins du Luxembourg. Ses contractions atteignaient désormais une intensité de cent-cinquante, de cent-soixante, sans susciter sur son visage ni dans son corps la moindre émotion. Je me suis senti brutalement inutile et seul dans cet univers médicalisé que je n’aimais pas, et plus que jamais j’eus le sentiment que la médecine nourrissait dans l’esprit occidental la conviction illusoire qu’elle avait définitivement permis de prendre le dessus sur les fléaux naturels, que l’homme blanc pouvait oublier son animalité et s’en remettre à un progrès technique indéfiniment bienfaisant. Au fond, la croyance au progrès se substituait à notre désir de vie, et Claire, qui était, il y a quelques instants, une combattante de la survie, venait mystérieusement de se métamorphoser en simple patiente, en bénéficiaire de soins ordinaires, se livrant à un acte courant appelé l’accouchement, qui n’avait rien d’original, d’exceptionnel, de vital, rien de plus qu’une consultation pour une grippe, qu’une lipo-succion, qu’un implant capillaire, une simple prestation de sécurité sociale au fond.

– Je vais peut-être aller chercher quelques affaires pour ton réveil, que je lui fis.

Elle me sourit calmement en s’arrachant de sa lecture.

-Bonne idée, pense à prendre une robe de chambre, je n’y ai pas pensé ce matin.

Je l’embrassai tendrement, et comme dépité par cette banalité à un moment aussi intense, j’entrepris de m’arrêter pour déjeuner sur le chemin du retour. La sage-femme me glissa, lorsque je quittai les salles de travail, que l’accouchement ne devrait pas intervenir avant vingt heures. Je calculai que j’avais donc confortablement le temps de manger, de rentrer et de faire une valise, et de retourner à la maternité.

Dans les rues de Paris, un soleil un peu froid régnait. La ville était occupée par son brouhaha habituel. J’avais l’impression de reprendre une énorme bouffée d’oxygène.

En arrivant place de la Bastille, au pied des marches de l’Opéra, qui était inauguré depuis peu, je suis tombé sur Pierre Guyot, qui était encore chez les Scouts à cette époque, et que j’ai retrouvé plus tard sous le nom de Martin Guerre dans une fête de Lutte Ouvrière à laquelle j’étais invité comme observateur extérieur. Guyot avait une coupe de bon élève et m’agaçait souvent par ses côtés sirupeux, son dégoulinement de bons sentiments dictés par sa mauvaise conscience d’être un petit bourgeois blanc sans relief et sans talent, inspirés par une haine inextinguible de ce qu’il était, de ce que nous étions. Mais comme je faisais mine d’être bien élevé, je n’en laissais rien transparaître et Guyot ne voyait aucun obstacle à me couvrir d’une amitié sans borne.

Je lui ai proposé de m’accompagner à déjeuner en lui expliquant que Claire, qu’il connaissait, était en plein accouchement. Cette nouvelle n’a pas semblé l’émouvoir.

Nous nous installâmes à la table d’un petit auvergnat où les revenus somme toute assez confortables que je percevais dans mes petits boulots me permettaient de déjeuner ou de diner régulièrement. Je pouvais même dire que j’y avais un rond de serviette. Je me contentai d’écouter Guyot qui m’expliquait le thème de son prochain voyage humanitaire en Afrique. Il était très enthousiaste à l’idée d’apporter des médicaments et des produits sanitaires aux Ivoiriens. Quant à la naissance de mon fils, je voyais qu’elle n’existait pas dans son paysage. Guyot appartenait à cette catégorie de bienpensants pour qui seuls les anciens colonisés méritaient notre attention, ce qui, de mon point de vue, n’était guère qu’une façon détournée de les maintenir, en toute bonne conscience, dans le statut inférieur que l’Occident leur avait réservé depuis plusieurs siècles.

– On cherche encore de l’argent pour affréter le dernier 4X4 et on pourra leur expliquer comment tenir un dispensaire.

L’engouement se lisait dans ses yeux.

– Du coup, tu vas bosser un mois là-bas? fis-je pour lui donner le sentiment que je m’intéressais à ses affaires.

– Tu es fou? on reste une semaine dans la brousse pour les aider. Puis on passe trois semaines dans un hôtel au bord de la mer pour se reposer. C’est les vacances aussi.

Je remis un peu de sel sur mon aligot bien filant.

– Il ne faut pas trop que je traîne. Je dois retourner à l’hôpital pour l’accouchement de Claire.

Il semblait incrédule.

– Tu vois, finit-il par me dire, je crois que faire des enfants, c’est devenu inutile dans notre société. Nous, les Européens, nous devrions plutôt nous occuper des enfants des autres. Il y a tellement d’enfants en Afrique qui n’ont pas le minimum. Je me demande si on ne devrait pas lancer une grande campagne d’adoption des petits Africains par les Blancs, au lieu de continuer à faire des enfants nous-mêmes.

J’ai payé, et je suis parti.

Quand je suis arrivé à la maternité, vers dix-neuf heures, avec une petite valise contenant la première layette du bébé et l’attirail indispensable à la parturiente de repos à la maternité, je m’attendais à retrouver Claire dans sa salle de travail, mais elle n’y était plus. Je me suis senti idiot, perdu, déboussolé.

– Elle est au bloc, me dit une aide-soignante de passage, avec désinvolture.

– Ah bon! Il y a eu un problème?

Elle fit une moue.

– Non, mais, venez!

Je la suivis consciencieusement jusqu’à une petite pièce où il faisait très chaud. Une infirmière finissait de poser un pansement autour d’un minuscule ventre rose.

– C’est votre fils, prenez-le dans les bras.

Et ce soir de décembre-là, ma vie a basculé. Soudain, je ne m’étais plus seul avec moi-même en ce bas monde. J’avais un fils, qui ressemblait plus à un ver de terre ou à une mangouste emmitouflée contre moi, mais qui portait en lui les germes de l’humanité tout entière, l’avenir du monde, comme si la planète commençait avec lui sa première minute, sa première seconde, comme si moi-même je renaissais à la vie.

J’en eus le souffle coupé.

– La maman va arriver. Attendez-la dans la chambre.

Claire n’était plus en état de marcher. Elle était extraordinairement pâle, et des tuyaux reliés à des machines qui faisaient bip-bip lui poussaient de partout. Siegfried collé contre mon torse, je vins vers elle et lui pris la main avec délicatesse pour éviter de rompre l’ordre savant qui la liait aux machines.

– J’ai failli accoucher sous césarienne, me murmura-t-elle. Siegfried a eu un petit incident cardiaque et l’équipe a pensé qu’il souffrait. Alors ils ont précipité l’accouchement. Mais je vais mieux.

Elle s’effondra d’épuisement. Je m’en voulais de n’avoir pas été là. Je m’installai sur un fauteuil près de la fenêtre. Il faisait nuit et je voyais les lumières de la ville scintiller comme des feux follets. Siegfried dormait.

– Vous êtes le père? me demanda une infirmière. L’obstétricien voudrait vous voir.

Je la suivis dans un bureau vide, occupé seulement par une table et trois chaises. Il me fit asseoir.

– Je pars en vacances ce soir, alors je vous le dis avant de partir. Mais l’accouchement ne s’est pas très bien terminé et votre femme, enfin, la mère, je ne sais pas si vous êtes marié, qu’importe, ne pourra plus avoir d’enfant. Mais le petit va bien, il n’a pas vraiment souffert, et il est en bonne santé. L’essentiel, c’est que la maman soit toujours vivante.

Il me salua. Il avait prononcé ces mots de façon froide, impersonnelle, avec la mentalité du médecin qui ne s’embarrasse d’état d’âme. Il pouvait maintenant partir skier sans souci. Il avait fait son travail.

Je dévisageai la petite tête difforme de Siegfried, qui comportait une plaie sur le front. Il avait fallu utiliser les forceps pour l’accoucher, mais il paraissait serein, beau, confiant.

3 commentaires

  1. Patrick Stan dit

    Quelle magnifique description d’un accouchement ! Il faut assisté à au moins un de ceux-ci pour le décrire de cette façon ! Et vous avez du y assister vous-même, je le présume fortement .
    Mais je n’ai pas aimé les quelques lignes consacrées aux enfants d’Afrique. Est-ce l’extinction de la race blanche que vous sous-entendez ? Il faut justement réglementer ou apprendre aux Africains à avoir moins d’enfants. Sans aller jusqu’à l’enfant unique qui fit les « mauvais jours » de la Chine, je crois que cela devient nécessaire au Sahel et dans les autres pays. Sinon, ces gens-là continueront de chercher ce qu’il leur fait pour vivre (un toit, de la nourriture) et ce sera la fin de la race blanche.

  2. rgent dit

    C’est beau, on est dans la salle de travail et l’on vit avec eux, ces moments très forts : pendant toute la durée du travail.
    ça reste gravé dans la mémoire du papa, qu’il ne faut surtout pas manquer. L’arrivée d’un enfant est magique. C’est le Bonheur suprême.

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