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Jihad: En salle humide (Chapitre 15)

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Une fois les travaux achevés, les frères de la loge enlèvent leurs décors dans un brouhaha festif qui trahit leur faim et leur soulagement de pouvoir enfin se consacrer aux agapes. Par grappes désordonnées, ils se rendent en salle humide, entamant qui des confidences, qui les dernières nouvelles des amis, qui des gaudrioles enjouées. Fraternellement, le Vénérable me prend par l’épaule, me demande si le thème de la soirée m’a intéressé, m’invite à l’accompagner à la table des agapes. Timidement, et avec une lassitude mal dissimulée par un sourire forcé, je lui emboîte le pas. Je n’ai pas vraiment faim et je sais par expérience que la nourriture maçonnique ne vaut guère par ses qualités gustatives.

À table, il me présente à nouveau aux convives en leur demandant de me réserver le meilleur accueil. Il m’adoube et m’assigne une place, face à un petit homme discret, couleur passe-muraille, qui semble avoir soixante-dix ans. N’était son regard perçant, il semblerait totalement invisible et absent. Il m’adresse un sourire gentil, un peu artificiel. On dirait un premier communiant intimidé qui sourit pour la photographie officielle. Il paraît au mieux avec son voisin, aussi âgé que lui, mais de forte stature et l’air rigolard.

Son voisin m’interpelle et me demande ce que je pense du « vivre ensemble ». Je vis ma première sortie officielle depuis la disparition avérée de Siegfried, et cela fait tout drôle de parler d’un sujet aussi délicat avec une telle épine dans le pied. Je bredouille quelques phrases insipides pour détourner son attention. Le petit bonhomme m’observe fixement, je le sens, et le gros rigolard, dont on devine qu’il est un habitué des sorties tonitruantes, se met à raconter ses souvenirs d’Algérie.

– C’est sûr qu’en 56, quand je faisais mon service chez les paras, le vivre ensemble c’était autre chose. À l’époque, on perdait moins de temps. Les bicots, quand ils ne voulaient pas parler, on les asseyait sur une chaise, et on les passait à la gégène.

Il pouffe comme s’il se souvenait d’un spectacle humoristique ou d’un sketch de Fernand Reynaud.

– J’en n’ai connu aucun qui résistait plus de trois minutes. L’électricité, personne ne tient. De temps en temps, on essayait sur nous pour voir ce que ça faisait. Au bout d’une minute, on devient dingue. Alors, quand on s’ennuyait, pour se marrer, on en passait un à l’électricité. Fallait les voir se tortiller au bout des fils. On passait le temps comme on pouvait. Dans le bled, ça nous arrivait de nous ennuyer.

Parfois, l’horreur ordinaire n’a pas le temps de nous porter au vomis. Elle nous écoeure simplement, longuement, en profondeur, comme si l’humanité se transformait en cauchemar irratrapable. Le petit bonhomme face à moi fait semblant de n’avoir rien entendu et relève la tête de son assiette avec un regard dégagé.

– Et toi-même, dans quel secteur travailles-tu? me fait-il pour engager la conversation.

Je cherche à deviner qui se cache derrière ces petites lunettes sages. J’hésite avant de répondre.

– Je travaille dans la banque. C’est Sajoux qui m’a invité à venir ici ce soir. 

Le gros rigolard me reprend:

– Sajoux, connaît pas. C’est un frère de notre loge?

– J’imagine que oui, mais je ne l’ai pas vu ce soir. Je pensais pourtant le trouver ici.

Le petit binoclard reprend d’une voix claire.

– Tu veux sans doute parler de Saint-John, Yves de Saint-John, qui est aussi notre député et avait une obligation ailleurs ce soir. C’est pour cela qu’il ne pouvait venir. Mais je pense que le sujet l’intéressait bien.

Je sens que cet homme face à moi est celui qui m’attendait, qui voulait me parler. Je le laisse prendre l’initiative. Il s’y prend très bien: pour l’extérieur, la conversation est anodine, fraternelle, normale. Et, au moment du dessert, il se propose de me raccompagner dès que nous aurons fini notre verre de Monkey Shoulders.

Je trouve ces minutes interminables. Mon cerveau, peu à peu, et le binoclard le sent, ploie sous l’émotion de ces derniers jours: les interrogatoires, ma mise en congé temporaire mais d’office, mes angoisses pour Siegfried, les annonces de Freya. Tout cela est trop pour un seul homme, trop de tout. La dépression guette, que je me dis en regardant les frères de l’atelier s’adonner à des embrassades joyeuses. Ceux-là aiment se retrouver, c’est évident, et partagent beaucoup entre eux, avec force sourires entendus et silences complices. Je les observe lever le coude. Le binoclard ne boit pas.

– J’ai des polypes à l’intestin, me dit-il. Alors, je dois faire attention et mener une vie saine.

Il sent ma lassitude et me propose de sortir. J’accueille l’air frais des rues parisiennes avec délice. J’ai besoin de respirer. Mon existence me semble de plus en plus prisonnière et plus que jamais j’ai besoin de vivre.

– Notre ami Karvan m’a parlé de ce qui t’arrivait, glousse-t-il en descendant la rue de Rome flagellée par un vent un peu frais. J’ai un peu connu cela moi aussi, il y a une trentaine d’années. Mitterrand m’avait confié les services et j’ai refusé de continuer son système de poubelle. Il avait l’habitude de se tenir informé de tous les petits secrets du tout Paris. J’ai dit non quand il m’a demandé de l’alimenter sur ses adversaires politiques, et surtout sur ses alliés. Comme j’étais rocardien, je suis parti assez vite. J’ai connu la disgrâce. Je mesure ce qui t’arrive.

Son ton est doux, amène, mais il dit les choses avec clarté et sa franchise m’ébranle. Quelqu’un se décide à mettre des mots sur ma situation, comme un médecin me glisserait, en me montrant les résultats d’un scanner: « Voyez, là, cette forme, c’est une tumeur cancéreuse que vous allez devoir combattre! » Dans mon état, je ne suis pas sûr que cette conversation soit la bienvenue. J’ai à nouveau le souffle court, comme une gêne respiratoire. Je préfèrerais qu’il me laisse là, qu’il passe son chemin. Pitié, n’en jetez plus!

– Saint-John m’a parlé de la situation et m’a laissé juge des messages que je peux te faire passer. Alors, si tu le permets, je voudrais te donner quelques clés et quelques conseils. Tu pourrais en avoir besoin si cette situation est nouvelle pour toi.

Je prends le temps de respirer puissamment en admirant les beaux immeubles hausmanniens de la rue de Constantinople.

– Avant tout, j’aimerais savoir qui est ce Saint-John.

Il ricane d’un air entendu.

– Oui, c’est vrai. C’est un drôle d’animal le Saint-John. Il ne paie pas de mine comme ça. Mais je le connais bien. Il est affecté à la cellule Tracfin. Mais il a des fonctions entre plusieurs eaux. Il est très écouté par le Château, dans tous les sens du terme d’ailleurs.

Il s’amuse de son jeu de mots.

– Il n’a pas les coudées franches dans cette affaire, parce que les pressions sont fortes, et il ne peut vraiment pas tout dire. Mais une chose est sûre, tu es une proie de choix. La banque a besoin d’un fusible pour cacher ses turpitudes. Tu es, pour eux, l’homme idéal. Un fils parti en Syrie, une liberté d’esprit qui dérange. C’est très tentant.

Il égrène ses vérités avec un ton débonnaire qui me porte au bord du malaise.

– Pour le Château, la situation est plus délicate, car, avec les attentants, il ne faudrait pas qu’on sache comment la France a armé ses bourreaux. Au début, personne n’y comprenait goutte. On avait sous la main des illuminés prêts à tout pour combattre Bachar. Et quand on a compris qu’on avait nourri le serpent qui allait nous mordre la main, il était trop tard. Pas facile à expliquer aujourd’hui, que ce sont des combattants français qui tuent d’autres Français avec des armes françaises apportées par le gouvernement français.

Une légère brise m’a empli le nez. Elle était pleine d’effluves tendres qui m’ont rappelé les rues de Milan ou de Padoue. Et si je partais? si je fuyais?

– À coup sûr, ils rêvent tous de ne faire qu’une bouchée de toi. Maintenant, tu as sans doute quelque chose qui les inquiète: des papiers, des dossiers, des preuves, de quoi alerter les médias, de quoi démasquer la combine, bref, de quoi te défendre. Ils ne te feront rien tant qu’ils n’auront pas mis la main dessus.

– Ils ne me feront rien? Mais que peuvent-ils me faire? Je suis innocent.

Je l’entends rire en portant sa main devant sa bouche.

– Allons, allons, je sais très bien que tu sais. Un ancien lambertiste comme toi.

– Je n’ai jamais été lambertiste. Je connaissais des lambertistes, mais je n’étais pas des leurs.

Il laisse passer un silence.

– Toujours cette liberté d’esprit… Je sais. Mais je sais que tu sais ce qu’est la raison d’Etat. S’il faut éviter de reconnaître des turpitudes de la banque avec un soutien plus ou moins total, plus ou moins partiel du pouvoir, l’Etat est prêt à tout. Et l’Etat adore accuser des innocents pour protéger des coupables. L’innocent, par définition, est malléable. C’est un faible. C’est une proie. Le coupable est armé pour se défendre. Il sait qu’il doit vendre chèrement sa peau.

Devant la gare Saint-Lazare, des punks à chien se disputent le bout de gras. Les rues sont désertes. Je décide de pousser vers la Seine.

– Quel conseil me donnes-tu? lui fais-je.

Il reprend sa marche en soupirant d’un air incertain.

– C’est une bonne question, et je ne suis pas sûr qu’il existe un bon conseil. Je peux juste te dire comment ils raisonnent. Ils ont la force de leur côté, alors ils vont chercher à en abuser. L’état d’urgence les aide. Il leur permet de faire des choses inimaginables en temps normal. Objectivement, leur intérêt est de retrouver tes dossiers, de les détruire, puis de te faire plonger pour tous les motifs possibles.

– J’ai vu cela oui.

À notre droite, le mémorial de Louis XVI étend ses ombres ensommeillées et mélancoliques.

– L’accusation d’antisémitisme n’est rien, me fait-il, visiblement bien informé. C’est pratique, mais c’est un gadget. Elle permet de décrédibiliser, mais elle ne permet pas de condamner. Il faut trouver autre chose. Attends-toi au pire et résiste, voilà le conseil que je peux te donner.

Nous nous marchons côte à côte silencieusement pendant plusieurs centaines de mètres. Sur la Concorde, il me dit d’un air désolé:

– Je dois te laisser ici. J’ai un métro à prendre.

La solitude à laquelle il m’abandonne me va bien. Je m’aperçois que j’ai l’esprit libre. Je ne peux même plus penser à la moindre idée, au moindre fait. J’ai besoin de respirer, de me sentir vivre.

Sur les Champs-Élysées, Paris semble s’éteindre. La ville s’endort et jusqu’ici je ne m’étais pas aperçu de l’ampleur avec laquelle elle avait changé. Le Paris bourdonnant, vibrionnant, de ma jeunesse, ce monstre hyperactif dont la magie m’enveloppait en continu s’est, sans que je ne le voie, embourgeoisé, noyé dans un embonpoint existentiel. Devant le Fouquet’s, la nuit n’est plus troublée que par de riches saoudiens ou qataris qui investissent la rue comme une annexe de leur royaume.

Sans bruit, et sans que personne n’y prend garde, la ville lumière a perdu de son éclat, et jour après jour, compromission après compromission, renoncement après renoncement, elle s’enfonce dans l’obscurité. L’éclat clinquant, insupportable, des pétrodollars donne l’illusion d’une continuité, mais les unes après les autres, les fenêtres se ferment et les lustres s’éteignent. Dans la nuit parisienne, le souffle de la vie s’évanouit.

6 commentaires

  1. Patrick Stan dit

    Alors, comme ça, Eric, vous avez fait la guerre d’Algérie ? Nous avons donc à peu près le même âge (79 pour moi).

    Il me semble que vous hésitez dans ce chapitre à donner un vrai sens à ce que vous écrivez. « Des polypes aux intestins » n’ont jamais empêché leur porteur de boire un verre ou deux lors d’une fête ou d’agapes. Alors, parler de cela, y mêler la gégène, la politique de Mitterand (je vote FN) et « votre » dépression, je dirais que pour une fois, je suis déçu. N’y aurait-il que du bla-bla en salle humide ? vous savez ou devez savoir (comme moi) que ce n’est pas le cas.

    A bientôt.

  2. Frantz dit

    J’aime beaucoup le passage: « l’État est prêt à tout. Et l’État adore accuser des innocents pour protéger des coupables. L’innocent, par définition, est malléable. C’est un faible. C’est une proie. Le coupable est armé pour se défendre. Il sait qu’il doit vendre chèrement sa peau. »
    C’est une triste réalité au nom d’une supposée « raison d’état », le terme « raison » étant beaucoup plus proche de la déraison que de la vraie raison….

  3. Citoyen dit

    Désolé, je n’ai lu que quelques passages, et encore en diagonale, cher auteur … il faut dire que le roman n’est pas ma tasse de thé … mais j’y reconnais une certaine qualité de plume …

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