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Jihad: Vivre ensemble (Chapitre 14)

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Après mon interrogatoire par les services du contre-terrorisme, je n’ai rien trahi auprès de Freya sur ce qu’avait pu être mon désarroi en découvrant que mon propre pays pouvait chercher à me piéger, à me transformer en lampiste pour cacher les turpitudes du pouvoir au sens large. J’étais partagé entre l’extrême abattement de cette révélation dont je n’avais pourtant reçu qu’un mièvre avant-goût, et l’envie obnubilante de revoir les objets appartenant à Siegfried que l’un des exécuteurs des basses oeuvres m’avait exhibés dans la grande salle d’interrogatoire où j’avais passé ma journée. Je n’imaginais que mon esprit pût se fixer de façon aussi ridicule et obsessive sur des objets quotidiens, comme si ma survie dépendait de ma faculté à les toucher, à les posséder un jour. Sur le chemin du retour, je n’avais cessé de penser à cette possession qui semblait impossible légalement mais si accessible, si proche, si imaginable réellement.

Par-dessus ces angoisses ou ces pensées obnubilantes qui m’occupaient comme un tenon occupe une mortaise, l’essentiel demeurait que Freya fût protégée contre ces troubles et que le petit être qu’elle couvait dans ses entrailles pût grandir sans embûche. Freya n’était pas dupe. Ce soir-là, elle m’a regardé longuement, silencieusement, et m’a pris la main avec tendresse en me murmurant: « Je suis avec toi, quoi qu’il arrive. » Elle n’était pas obligée de le faire, mais elle a ajouté: « Ce que nous vivons ensemble est si beau. »

Elle est repartie vaquer à quelques occupations, puis elle est revenue avec un air dépité et sans hâte m’a déclaré: « Moi aussi, je crois que je suis suivie. »

Cette considération ne mérite même plus de réponse. C’est une affirmation que je crois sans peine, et qu’elle vit comme une fatalité, comme on se casse une jambe dans une chute inopinée, ou comme on regrette de perdre son dernier semis de fraises en regardant la grêle fracasser le sol du jardin. Il fallait bien « faire avec », apprendre à vivre avec cet État intrusif qui nous avait dans le collimateur et semblait bien décidé à nous user pour nous perdre. Je mesurais les enjeux qui pouvaient inquiéter ceux qui en tiraient les ficelles. La moindre révélation sur le soutien que nous avions discrètement, mais très officiellement, accordé aux guérillas salafistes pouvait coûter très cher en temps d’élection.

Très sereinement et très amoureusement, Freya délaisse ce soir ses innombrables ouvrages d’anthropologie pour s’asseoir à mes côtés, sans bruit, sans tourment, dans le canapé. Nous regardons comme abasourdis et engourdis par un relent amoureux assez touchant le film « Missing » avec Sissy Spacek. À chaque visionnage, je lui répète que Sissy Spacek ressemble beaucoup à la mère de Siegfried jeune, et elle ne s’en offusque pas. Je me demande même (j’ai déjà oublié comment la télévision en est venue à montrer ce film…) si Freya n’a pas choisi cette oeuvre dans notre filmothèque pour me faire plaisir, pour m’entendre dire une nouvelle fois: « C’est fou comme Sissy Spacek ressemble à Claire de Villanzy jeune », pour se prouver à elle-même que l’éclatement de notre environnement ne change en rien nos habitudes, notre vie ordinaire.

Freya enseigne à temps partiel dans une université parisienne tout en achevant sa thèse. Je me rends compte, peu à peu, du loisir que ce style de vie lui laisse. Hormis quelques heures d’enseignement assez répétitif, ses travaux de recherche lui laissent une grande liberté d’organisation et de déplacement, et lui imposent de faibles contraintes sociales. Il faut que je sois en congé d’office, en quelque sorte, pour mieux comprendre pour quelle raison, de temps à autre, elle manifeste une sorte de lassitude ou se plaint de voir trop peu de monde.

Elle a donc pris l’habitude de se « jeter » sur le premier contact humain venu, de telle sorte que, lorsque le téléphone sonne ce matin, elle se rue sur le combiné comme un lion affamé sur une gazelle. L’air désolé, elle s’approche du canapé où j’ai l’impression d’être prostré en faisant de grandes grimaces pour me dire à l’insu de l’interlocuteur au bout du fil:

– C’est pour toi! je ne sais pas qui c’est! c’est bizarre!

Je prends le temps de la regarder. Elle est magnifique, dans son débardeur blanc sous lequel sa jolie poitrine impertinente se balade avec désinvolture, et dans son petit short de sport, gris chiné, qui dévoile ses jambes bien plantées au sol et harmonieusement musclées. Au bout du fil, un homme prend le temps de se présenter:

– Monsieur Müller? Je suis André Dabat, le Vénérable de l’atelier Saint-Just. Je crois que vous nous rendez visite demain. Je voulais m’en assurer.

J’ai oublié que Sajoux, la semaine dernière, m’avait proposé de participer à leurs travaux. Il me semble que l’effort de mémoire exige de moi des heures interminables de remontée du fleuve.

– Oui, c’est vrai. Je viendrai. J’ai prévu de venir.

– Très bien! me fait le dignitaire. Je me dois de te communiquer les mots de passe pour que tu puisses entrer. Par ailleurs, je tiens à te dire qu’un frère t’attend et a beaucoup insisté pour que tu viennes. Je crois qu’il a des choses à te dire. Il serait donc bien que tu restes aux agapes. Comme tu le sais, beaucoup de nos frères sont au ministère de l’Intérieur. Tu n’en seras donc pas surpris.

L’invitation ne souffre pas de discussion, et le Vénérable raccroche comme s’il avait perdu trop de temps à me parler. Instinctivement, je me lève et l’air déconfit, j’annonce à Freya que je serai absent le lendemain soir. Elle est surprise, et me sourit avec malice.

La mort dans l’âme, je m’engonce donc, le lendemain soir, dans un costume noir, une chemise blanche, et je prends en réserve l’attirail, dans un sac discret, du parfait maçon: le noeud papillon noir et le tablier, et je m’engouffre dans le métro pour rejoindre le temple. J’y suis reçu avec une certaine amitié. Le Vénérable fait effort pour me donner le sentiment que tout va bien, que ma visite est inspirée par une fraternité philosophique tout à fait ordinaire et désintéressée. Il me présente rapidement aux surveillants et me propose de prendre place sur les colonnes du midi, au milieu d’une dizaine de frères que je ne connais pas. Sur les colonnes du Nord, une vingtaine de frères, dont quelques apprentis, semble s’apprêter à un long sommeil. 

Comme beaucoup de loges, le rituel y est assez succinct, mais de bonne tenue. Le Vénérable finit par appeler le frère Frédéric, visiblement haut gradé dans la police, qui planche sur le thème du « Vivre Ensemble ». C’est un solide gaillard, avec un air un peu enfantin mais un regard perçant et un menton altier, qui toise l’assemblée avant d’enlever ses gants et de commencer à exposer son point de vue. Il prend un moment pour respirer comme s’il avait besoin de chauffer sa voix pour lui donner toute la coloration qu’elle mérite.

« À la gloire du grand architecte de l’univers,

Vénérable Maître et à vous tous mes frères,

Ce soir, je voudrais vous entretenir d’un thème que beaucoup d’entre vous connaissent, c’est celui du « vivre ensemble ». Je ne souhaite pas vous accabler de considérations historiques ou philosophiques que vous lisez déjà largement de-ci ou de-là dans la presse ou dans des magazines spécialisés. Je préfère concentrer en quelques lignes de force ce que nous, maçons, pouvons retenir du débat tel qu’il s’est construit ces dernières années, et comme, je le sais, beaucoup de nos frères ici présents sont attachés aux questions de sécurité, je concentrerai ces lignes plus spécialement du point de vue de la sécurité intérieure. 

Si vous me le permettez, mes très chers frères, je procéderai en utilisant plusieurs formules provocatrices dont l’objectif sera de vous appeler à réagir, à modérer mon propos, et ne devront évidemment pas être prises comme telles. Entendez en elles une invocation du débat et non un refus de celui-ci.

Première provocation donc: le « vivre ensemble », nous n’en voulons surtout pas. Nous savons tous ici que « vivre ensemble » est le synonyme qui ne dit pas son nom d’un renoncement au creuset français, et d’une option ouverte en faveur du multiculturalisme que nous combattons depuis toujours. Vivre ensemble, c’est accepter d’ouvrir la société française à d’autres modes de vie que le nôtre, je veux dire d’autres modes de vie que ceux fondés sur les valeurs républicaines. Nous pouvons tous tourner autour du pot, il s’agit bien de cela en bout de course.

Avec le « vivre ensemble », ce que l’esprit républicain refusait, c’est-à-dire le relativisme des valeurs, l’idée que les valeurs républicaines ne doit pas s’imposer à tous, ce relativisme-là triomphe. Désormais, on peut vivre en France, ou, idéalement, on pourra vivre en France en contestant le primat des valeurs républicaines. C’est la porte ouverte à tous les communautarismes, à la ségrégation de fait entre différents segments de la société au nom de la conciliation entre les cultures.

Deuxième provocation: le vivre ensemble avance masqué. Officiellement, il s’agit de respecter les croyances ou les rites de chacun. Officiellement, il ne s’agit pas de multiculturalisme. Dans les faits, il ne s’agit pas d’autre chose. Vivre ensemble suppose d’arrondir les règles de notre jeu pour préserver l’harmonie sociale. Cet arrondi implique bel et bien que nous sacrifions certains de nos principes pour avoir la paix. La question du voile en est un bon exemple: interdire le voile, c’est préserver nos principes mais déclarer la guerre à l’Islam. Le vivre ensemble impose d’accepter le voile en faisant des compromis sur la libération de la femme. Nous sommes bien là dans la preuve caractéristique que le vivre ensemble n’est qu’une autre façon d’accepter le déclin de nos valeurs au nom de l’harmonie dans la société. Il est la porte ouverte au multiculturalisme que nous avons toujours prétendu combattre.

Troisième provocation: le vivre ensemble, c’est livrer notre forteresse à l’Islam. Vivre avec les Chinois ou les Sud-Américains ne pose de problème à personne parce que ces communautés n’ont pas de projet politique alternatif pour nous. Le problème tient à l’Islam, qui est loup dans la bergerie. L’Islam veut changer notre société. L’Islam veut nous transformer en « dhimmi », en protégés, comme ce fut le cas partout où la porte lui fut ouverte. Là encore, l’histoire nous donne des exemples frappants, comme dans l’actuelle Turquie où les Ottomans auraient très bien pu s’installer, il a six siècles, sans menacer l’empire romain d’Orient. Mais cette installation pacifique n’est pas dans l’ordre musulman, qui porte un projet politique. Nous savons tous que les musulmans de France réclameront tôt ou tard, au nom du vivre ensemble, le droit d’appliquer leurs propres règles tirées du Coran. Et nous savons que cette adaptation-là du Coran pose problème.

Quatrième provocation: nous n’avons pas le choix. Nous ne faisons plus assez d’enfants pour continuer sans immigrés. Les bons connaisseurs de la démographie qui siègent dans ce temple le savent. Depuis plusieurs décennies, depuis vingt ans en tout cas, le dynamisme de la démographie française est largement dû aux immigrés. Sans eux, la démographie française plongerait, et sans le droit du sol, la plongée française serait aussi impressionnante qu’en Allemagne. Ce qui nous sauve, en apparence, c’est donc notre capacité à faire passer pour Français des enfants d’étrangers grâce à nos lois nationales qui sont souples. Retirons l’immigration, et la France s’effondre.

Cinquième provocation: faisons contre mauvaise fortune bon coeur. Nous avons besoin de ces immigrés pour survivre. Ils sont indispensables à la construction économique et à l’équilibre du pays. Et pour aller plus loin, nous savons que plusieurs millions de Français sont beaucoup sont des natifs sont aujourd’hui socialement déstructurés. Nous n’en ferons plus rien et nous ne pourrons les remettre au travail. Cet énorme problème que nous avons sur les bras ne peut être réglé que par de généreuses politiques sociales, par ces subventions qui sont autant de pain et de jeux que nous distribuons ou organisons pour avoir la paix. Pendant ce temps, nous avons besoin d’immigrés pour exécuter les tâches les plus ingrates. Nous avons aussi besoin d’immigrés pour financer les retraites de demain. C’est le bienfait induit de l’immigration. Il a un prix à payer, payons-le.

Sixième provocation: le vivre ensemble, c’est-à-dire le renoncement partiel aux valeurs républicaines, est le prix à payer pour une organisation sociale où les Français les plus fragiles sont subventionnés pour rester chez eux sans grogne majeure, et où les tâches les plus dégradantes sont confiées aux nouveaux venus. Si nous voulons que cette évolution en profondeur se déroule sans conflit, sans stress, nous devons l’accompagner par tous les moyens et lui donner du sens. L’idéologie du vivre ensemble a un avantage sur ce point: elle permet de mieux faire admettre une mutation historique de notre corps social, qui va peu à peu perdre son homogénéité ethnique pour devenir une mosaïque et métissages.

Septième provocation, la dernière pour ce chiffre parfait: voyons à long terme. Notre continent connaît régulièrement, depuis quarante mille ans, des chocs de ce type. Durant la Préhistoire, c’est la disparition du Neandertal. En l’an 1200, c’est l’invasion dorienne. Dans l’Antiquité, ce sont les migrations du peuple celte. Les grandes invasions barbares marquent le passage au Moyen-Âge. L’avénement de l’Islam donnera à son tour lieu à de nouveaux métissages, avec la conquête de l’Espagne puis, quelques siècles plus tard, avec la conquête ottomane. Le phénomène auquel nous assistons aujourd’hui se situe dans la continuité de ces grands mouvements séculaires, mais dans une continuité civilisée en quelque sorte. Plus de guerre, plus de conflit. La transformation démographique se fait de façon pacifique, par des déplacements consentis de population. Compte tenu de leur caractère inévitable, acceptons-les et rendons-les, au fond, souhaitables, désirables. Mettons nos forces en commun pour préparer cette société bigarrée où le blond aux yeux bleus disparaîtra comme le Neandertal a disparu. »

L’orateur marqua un silence et dévisagea l’assemblée, qui semblait se recueillir et se repaître de son discours.

6 commentaires

  1. michel dit

    Bonne entrée en matière! J’aurais voulu être dans le temple pour demander la parole. L’avancée de l’islam n’est pas inéluctable: il y a eu dans le passé Charles Martel et le rejet des Sarrasins, la Reconquista espagnole, la fin de l’Empire ottoman, la colonisation et les protectorats au Maghreb ou au Proche-Orient etc… L’Islam est aussi miné de l’intérieur par le terrible schisme entre sunnites et chiites … et par son côté obscurantiste et rétrograde: il ne peut s’imposer que par la violence et certainement pas par la qualité de sa civilisation. A terme, il est donc probablement perdant.
    Mais regardons aussi dans notre propre camp -et là, je doute que le Vénérable aurait apprécié-: la Gauche et les Lumières n’ont-elles pas été parfois, quoiqu’elles s’en défendent farouchement, les compères objectifs du capitalisme et du consumérisme, et n’ont-elles pas contribué aussi paradoxalement au déclin des valeurs qui structuraient notre société (lire Jean-Claude Michéa)? Toutes ces fariboles comme le vivre-ensemble, la mondialisation heureuse, le doux commerce, (les droits universels?), etc.. procèdent du même esprit.
    Le vivre ensemble dont parle le conférencier de votre article n’a pour effet que de différer quelque peu l’effondrement. Il n’y a d’espoir que dans une révolution totale de nos modes de pensée et d’organisation économique. Peut-être le sujet d’un prochain roman, Mr Verhaeghe? En tout cas, celui-ci n’est pas mal du tout!
    NB. Petite précision en passant: l’invasion dorienne est plus qu’hypothétique et est datée des environs de 1200 avant J-C pour ceux qui y croient.

  2. Rgent dit

    Comment peut t’on sacrifier nos valeurs républicaines, nos femmes, nos enfants et nos petits enfants pour notre égoïsme? Pour une paix sociale que nous n’aurons pas de toute façon pas, car quand ils seront majoritaire, alors malheurs à nous!!
    Ils nous imposeront leurs lois et nous exterminerons.
    C’est écrit dans le Coran!!
    Les valeurs gauchistes sont abjectes et immorales!!

  3. Patrick Stan dit

    Excellent chapitre.
    Je ne suis pas de gauche (ça, vous l’aurez déjà compris avec mes commentaires précédents) et j’apprécie d’autant plus ces 7 provocations. J’aurais aimé être dans la salle du Temple pour écouter et demander la parole ensuite.
    Car ce ne sont pas des Illuminés qui nous ont déclaré la guerre. Ce sont les Musulmans au nom du Coran. Alors, faisons attention. iIs sont déjà chez nous. C’est comme le loup dans la bergerie.

  4. Rgent dit

    Qui a intérêt à détruire la France que nos aînés ont si difficilement construit?

    Notre classe dirigeante à telle tant de haine pour les classes ouvrieres?

    Touts ces travailleurs qui ont lutter pendant toutes les luttes sociales pour permettre à la France d’être ce qu’elle est aujourd’hui

    Est-ce une vengeance du grand Patronat?

  5. Tof dit

    Plutôt la continuité, en apparence naïvement assumée par le vénérable, du plan synarchique initié dans les années 30 et réactivé dans les années 70 ? Le plan décrit par Coudenhove Kalergi initié par les Rose-croix et mis en route par les Loges de Polytechnique ? Un plan qui s’appelle l’union Européenne ?

    Classe ouvrière : elle s’est fait avoir depuis le début par Marx et le syndicalisme, et leurs maîtres respectifs. En proposant aux ouvriers un combat pour le partage du salaire ( négos de loosers à la marge sur des rogatons de la Valeur ajoutée), les ouvriers ont perdu le combat à la première bataille.

    Un combat honorable aurait débouché sur le partage du capital et des dividendes, non dans une atmosphère conflictuelle, mais collaborative, avec en fer de lance le capitalisme social du monde catholique, dont les premières mutuelles qui perdurèrent jusqu’au hold-up de 1945 et la création de cette saloperie de Sécu.

    Pour cela il eut fallu que le Comte de Chambord devint le Roi de France en 1871 (discuté très sérieusement, y compris dans certaines loges qui n’y étaient pas opposées).

    Mais le bleu blanc rouge, ça lui piquait les yeux.

    Moi aussi !

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