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Jihad: La fin du monde et ses signes (Chapitre 17)

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Claire accepte de me voir. Du moins m’a-t-elle promis d’être là, à onze heures, dans un café jovial proche du Français où je sais qu’elle rêve de jouer. Elle me dit qu’elle y a un rendez-vous à dix heures et qu’elle ne peut donc être en retard. Mais je n’ai jamais connu Claire à l’heure, alors je m’arme de patience et je me dote des munitions nécessaires pour ne pas m’ennuyer.

Le temps est gris mais assez doux. Une odeur de café chaud règne dans cette salle oblongue où l’on croise souvent des acteurs, des intellectuels, des notables qui aiment à s’y afficher. De l’autre côté de la rue, par la fenêtre, je vois même le Président du Conseil Constitutionnel s’essayer à monter sur un vélo municipal. Paris a cette espèce d’entrain ordinaire, de fourmillement mêlé au dilettantisme qui fait partie de son charme.

Sous le bras, je transporte le dernier Canard Enchaîné et surtout un étrange opuscule que j’ai trouvé en déambulant du côté de Barbès pour occuper ma matinée. L’ouvrage mal cartonné et à la typographie démodée s’intitule L’Islam face à la fin du monde. J’ai décidé de me prendre en main et de chercher à comprendre pourquoi Siegfried a rejoint les rangs de l’Etat islamique. Et comme je connais mal l’Islam, je reprends les sujets à la base.

Je me commande un café crème et je me plonge dans le lecture de cette oeuvre impérissable qui ressemble plus à un samizdat qu’à un essai au sens où l’Occident l’entend. Il semble traduit dans un mauvais français d’un texte en arabe truffé, à longueur de pages, d’une multitude de références mystérieuses à des hauteurs qui seraient autant de sommités spirituelles dont la profondeur ne souffre aucune forme de discussion. Mon samizdat est au fond une longue glose sur les innombrables hadiths qui précisent la doctrine islamique et farcissent la tête des terroristes.

Dans le cas de la fin du monde, il m’apparaît vite qu’elle est annoncée par des signes majeurs, comme le retour de Jésus qui coexistera avec un symbole du mal, et par des signes mineurs. L’énumération de ceux-ci me semble extraordinaire et m’explique pourquoi des détraqués finissent par prendre les armes contre notre civilisation. Selon Tabrani, par exemple, la fin du monde est annoncée par le développement de l’homosexualité. Pour Ahmad et Hakim, « les femmes seront dévêtues tout en étant habillées ». Les mêmes soutiennent qu’un autre signe sera donné par les changements de saison. J’imagine qu’entre le prétendu réchauffement climatique et le triomphe de la mini-jupe, les croyants les plus vulnérables lisent dans la civilisation occidentale les premiers signes de la destruction collective. Boukhari, un autre blablateur, soutient lui que la fin du monde sera annoncée par la généralisation de l’adultère.

Le livre me tombe rapidement des mains (mais je me promets de le donner à lire à Freya), et je me décide à ouvrir une grande enveloppe Kraft déposée dans ma boîte aux lettres. J’en déchire le papier distraitement, et une fois de plus la nausée me vient. Cette fois, je m’aperçois de l’accoutumance avec laquelle je vis désormais car, au-delà de la nausée, le spectacle que je découvre ne m’inspire aucun autre sentiment. En sortant à peine les documents que l’enveloppe contient, je comprends immédiatement qu’il s’agit d’un « coup ». Les services de renseignement ont suivi, hier, Freya, et l’ont photographiée dans les bras de François. Peut-être imaginent-ils que je ne suis pas au courant de cette relation et que Freya ne m’en a rien dit.

Je range ces clichés fraîchement imprimés dans le papier Kraft. Je me lève ostensiblement pour jeter l’enveloppe dans la poubelle derrière le bar.  Ceux qui m’épient sauront de quoi il s’agit. Il est étrange de devenir la cible d’une entreprise de persécution en règle de la part de son propre pays. J’imagine qu’il a fallu plusieurs fonctionnaires de police pour constituer cette putasserie sans intérêt. Je me rappelle les propos entendus deux jours auparavant dans la bouche du frère bienveillant qui me prévenait des pires avanies à venir.

La réception de cette lettre ne me chagrine même pas, probablement parce que mon abattement est grand à l’idée que Siegfried ne soit pas là et que je n’aie aucune chance de le revoir, aucune possibilité de faire quoi que ce soit pour le récupérer. Il est majeur et vacciné, comme on dit, il a fait un choix et je dois me contenter d’en prendre acte. Mais, selon les mystères de l’esprit humain, je ressens aujourd’hui une sorte d’abattement inattendu, j’éprouve la douleur de son absence comme jamais jusqu’ici je ne l’avais éprouvée.

Et des images m’assaillent, heureuses et douloureuses, plaisantes et acerbes, comme si l’exploration inattendue des souvenirs sédimentés dans mon esprit m’ouvrait les portes de sensations nouvelles, aigres-douces. Non loin de ce café, je me souviens que je venais souvent avec Siegfried, qui adorait visiter le Louvre, puis sauter sur les colonnes de Buren. Au fur et à mesure qu’il grandissait, il parvenait chaque fois à en escalader de plus hautes, puis à pérorer comme un stylite. Il avait le sourire aux lèvres, la joie d’avoir conquis une nouvelle cime, et une sorte de bagou qui plaisait toujours aux touristes japonaises, émerveillées par ses cheveux blonds chaulés.

Si Claire faisait un effort, elle se souviendrait en même temps que moi, aussi, des moments tragiques vécus avec Siegfried dans ces jardins que nous parcourions souvent. À l’époque où nous nous disputions abondamment, quelques semaines avant de nous quitter, je me souviens que nous marchions en direction du grand bassin avec Siegfried, qui devait avoir quatre ans à l’époque, à nos côtés. Il ne l’exprimait pas, mais nos tensions devaient éroder ses nerfs jusqu’à le mettre au bord de l’implosion psychique. Comme souvent, le ton est monté entre Claire et moi. Elle ne supportait plus mes infidélités, je lui reprochais de passer toutes ses soirées avec un apprenti comédien au lieu d’être là, avec Siegfried et moi. Nous nous sommes arrêtés pour nous regarder les yeux dans les yeux, en chiens de faïence mus par une haine féroce, et nous avons commencé à nous balancer des horreurs. Dans ces moments, la passion absorbe les esprits, les volontés, les personnes, la raison et les clairvoyances. Et soudain, de l’autre côté du parc, j’ai vu des adultes se préoccuper d’un enfant perdu, en larmes. C’était Siegfried qui s’était enfui dans une sorte de mouvement de folie, de peur, d’angoisse, de désespoir de voir des parents qu’ils voulaient aimant et s’aimant se déchirer avec tant de violence.

Pourquoi ne pas le reconnaître? Je ne porte qu’une seule culpabilité dans ma vie: celle de n’avoir pas su, ou pas voulu, ou pas pu, me sacrifier pour préserver le bonheur d’un enfant que j’aime et que j’avais tant désiré. Rétrospectivement, bien entendu, il est si tentant de se flageller en se persuadant que, ce jour-là, les dés étaient jetés et que rien de bon ne pourrait sortir de ce splendide ratage. Combien de fois ne me suis-je pas dit, à mesure que le tempérament de Siegfried devenait ombrageux, le poids de ma faute dans ces moments où Claire et moi nous nous aimions encore, à la folie ne serait pas exagéré, mais où la vie nous séparait? Sans un orgueil démesuré, j’eusse pu reconnaître alors que ce bel amour de jeunesse que nous avions l’un pour l’autre n’était pas compatible avec une naissance, et tout ce bla-bla des Villanzy qui m’exaspérait. Mais je me refusais à réduire ce cadeau du ciel appelé Siegfried à un simple accident, à une imprévoyance. La vie valait bien mieux que tout cela.

Une chose me parait acquise, néanmoins: c’est à cette époque que Siegfried a compris les bienfaits de la folie solitaire et de l’indifférence à l’autre. Face à un monde instable où l’affection est tout sauf une certitude prévisible, mieux vaut se prémunir en donnant le moins de prise possible à l’extérieur, à l’attente, à l’autre, puisque l’autre est un danger. Et peu à peu, Siegfried a construit contre le monde des nains affectifs qui l’entouraient plusieurs lignes de défense, plusieurs remparts de forteresse, pour que son univers vive à l’abri des peurs et des tourments.

L’horloge du café sonne les onze heures et, comme prévu, Claire est en retard. J’explore du regard les abords du Français, et, dans la foule des touristes qui déambulent, je ne vois nullement son air perdu et sa crinière blonde.

Je m’en amuse avec un fond d’amertume. Il y a près de vingt ans, c’est dans ce même café que je l’avais rencontrée exceptionnellement pour organiser la garde de Siegfried. Un agenda à la main, nous avons chacun coché les dates de vacances où nous le prendrions à tour de rôle. Je m’en souviens encore: c’était un mois de mars. Quelques semaines plus tard, les vacances de Pâques arrivèrent et, comme d’habitude, je pris avec moi ce petit bonhomme pour une semaine. Claire devait accueillir Siegfried la semaine suivante.

Curieusement, le samedi, Claire ne m’a pas appelé pour fixer les modalités de l’échange. Et le dimanche matin, face à son silence, je l’ai contactée. Je me revois encore le téléphone à la main, à la fenêtre de l’appartement qui donnait sur un jardin intérieur où Siegfried s’amusait souvent avec les autres enfants de l’immeuble. Au bout du fil et de trois appels, Claire, qui avait la phobie du téléphone et le laissait souvent sonner dans le vide, a fini par me dire:

– Mais je n’ai pas du tout prévu de prendre Siegfried avec moi cette semaine. J’ai un avion qui part pour Nice ce soir et je n’ai pas de billet pour lui.

Je n’ai même pas eu besoin de dire quoi que ce fut à Siegfried: il avait compris (il avait six ou sept ans je pense) l’oubli maternel, signe précurseur du ravage profond et incisif qu’une mère peut infliger à son enfant. La blessure ne procédait d’ailleurs d’aucune malice: Claire ne voulait pas le faire souffrir et son coeur eut fondu en mille morceaux au désolant spectacle de son enfant en larmes parce que sa mère avait oublié de l’emmener en vacances. Elle n’avait tout simplement pas inscrit son fils dans ses priorités existentielles, et l’enfant devait se satisfaire de la place subalterne qui lui était réservée dans le regard de sa mère.

C’est ainsi que Siegfried a grandi: dans une sorte de solitude affective au sens propre. Le compagnon de Claire avait par exemple décidé que Siegfried ne devait pas troubler le silence de l’appartement où il vivait et ne pouvait sortir de sa chambre qu’à certaines heures. Jouer au piano, et jouer tout simplement (quel que fût le jeu) était interdit, sauf en silence. Après vingt-et-une heures, Siegfried devait se coucher et s’ouvrait alors le long règne d’une nuit perdue dans sa solitude. Quand je le récupérais, le vendredi soir, je savais qu’il n’avait qu’une obsession: ne pas être seul dans sa chambre, et que je l’accompagnasse jusqu’à son endormissement, qui n’arrivait jamais avant une heure du matin. Et je comprenais peu à peu que la vie de Siegfried était, ordinairement, celle d’une longue attente, d’un lent enfermement, et l’apprentissage d’une patiente mais silencieuse, secrète résistance contre l’ordre ambiant.

Le serveur vient poser devant moi un set de table et des couverts. Bien entendu, il s’impatiente parce que je ne consomme pas assez et me signifie qu’il est l’heure de partir si je ne commande pas une autre boisson. Claire a déjà un retard de quinze minutes. Je demande un porto rouge.

Dans ma tête, j’essaie de retricoter les mailles que j’ai perdues avec la pesanteur du temps. Pourquoi en étais-je venu à prendre un café ici même avec Claire pour organiser la garde de Siegfried? Ah oui! parce que, le premier samedi où j’ai téléphoné à Siegfried pour lui annoncer que ce soir-là, je ne rentrerais pas à la maison et qu’il ne me verrait pas avant le week-end suivant (c’était le premier week-end où Claire devait en assumer la garde), il avait fondu en larmes et s’était montré inconsolable au point que sa mère m’avait demandé de l’héberger chez moi le soir, ce que j’avais fait avec soulagement. Dans ses pleurs, j’avais entendu mon propre chagrin, lorsque vingt ans plus tôt j’avais compris que mon père ne reviendrait plus jamais, qu’il avait été enterré en cachette comme tous les suicidés à cette époque. Cette perspective a ruiné ma vie, il est vrai, et je comprenais soudain que, par un mimétisme terrible, je l’infligeais à mon tour à mon fils.

Jusqu’à ce jour, j’avais vécu avec une très grande constance avec Siegfried, et j’en voulais à sa mère, qui connaissait une relative aisance grâce à son salaire de normalienne, de se désintéresser de la question. La pauvre voulait, à cette époque, ressembler à Isabelle Huppert et s’imaginait un destin glorieux, avec ses airs d’égérie déjantée mais pétillante. Il était évident que les soirées qu’elle passait à répéter avec celui qui devint par la suite son compagnon n’étaient qu’une tromperie en gestation. Et peu à peu, elle s’absentait de ma vie pour en occuper une autre. Chaque soir, en rentrant des petits boulots que j’effectuais pour apporter mon écot, il me restait à prendre Siegfried sous le bras et à faire des courses, puis un repas, puis une soirée de distraction pour l’enfant qui était devenu un second moi-même.

Oui, bien sûr! cette relation mimétique, narcissique, était destructrice. Toute ma vie, j’ai grandi seul, avec l’ombre inquiète de mon père disparu, avec son regard tutélaire tapi dans l’obscurité de mes replis psychiques, qui devenaient si nombreux que, souvent, j’imaginais mon cerveau comme une ruche, avec une multitude d’alvéoles étanches les unes aux autres, contenant chacune ma vie, mais vue sous un angle différent. Il m’a fallu plusieurs années pour comprendre que cette étanchéité, si incompréhensible aux autres, était une chance: elle me permettait de segmenter mon existence entre une multitude d’événements dont l’un n’avait pas la moindre répercussion sur l’autre, de telle sorte que la souffrance du matin pouvait céder la place au bonheur de l’après-midi. Fort de cette complexion, je n’ai jamais compris la faiblesse des autres, ni leur sensibilité extrême aux variations existentielles. Siegfried, je le sais, a souffert de mon handicap.

Mon fils peut d’ailleurs m’adresser un reproche autre que celui de cette incompréhension ou de cette incapacité à l’empathie. Ayant grandi seul, et ayant surmonté tant d’obstacles par moi-même, souvent contre la volonté des autres, je comprenais difficilement que Siegfried, fils d’un banquier plutôt cossu, élevé dans les meilleures écoles, transporté partout en Europe sur les traces de notre glorieuse civilisation, ne fît pas mieux que moi. Quand je le surprenais à paresser, à résister avec obstination à l’apprentissage d’une leçon simple, je mesurais chaque fois l’écart entre sa façon de bouder ses privilèges, et la chance qui eut été la mienne en y accédant. Et de cet appel au dépassement de soi, à la transgression de ses propres limites, je récolte aujourd’hui les fruits les plus terribles. Qui me dit qu’il n’est pas parti en Syrie pour combler ce manque, pour oublier cette lacune de n’avoir pu être un héros, comme je l’étais moi-même, à ma petite mesure?

Il est si tentant, quand on est un père éploré, de porter sur soi tous les malheurs de ses enfants, comme si tous leurs agissements, même ceux que l’on a combattus ou condamnés par avance, nous étaient imputables? Nous ne manquons jamais, d’ailleurs, d’esprits charitables pour nous suggérer quoiqu’il advienne notre part de responsabilité dans la mauvaise tournure que les événements de nos enfants prennent. Malgré tous nos efforts, nous en sommes comptables. C’est un principe simple: nous sommes responsables des malheurs du monde, et plus ces malheurs nous sont proches, plus nous en sommes responsables.

5 commentaires

  1. Patrick Stan dit

    Et c’est malheureusement ce monde que nous allons laisser à nos enfants et petits enfants …..
    Bon chapitre …. mais Claire s’est débinée …. elle n’est pas venue …

  2. michel dit

    A propos des prêcheurs de fin de monde, je vous recommande l’excellent livre d’Amin Maalouf: « Le périple de Baldassare » qui se passe au XVII ème siècle, principalement au Proche-Orient au temps triomphant de l’Empire ottoman et du faux Messie Sabbatai Tzevi…

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