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Cahuzac et la syndication du capitalisme de connivence

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Finalement, le procès Cahuzac a une vertu majeure: celle de mettre des mots et des aveux sur ce que tout le monde savait ou croyait savoir concernant le financement des partis politiques. On aurait bien tort d’en déduire un générique « Tous pourris », qui donne l’impression qu’une simple purge du personnel des partis suffirait à résoudre le problème. Bien au-delà de cette vision simpliste, c’est le destin même de nos démocraties qui s’éclaire, et c’est un coup de projecteur sur les mécanismes déterminants le gouvernement profond qui est donné.

Les phrases choc de Cahuzac sur le financement des partis

Durant son procès, Cahuzac s’est donc livré à quelques aveux dont la presse a surtout retenu qu’ils impliquaient Michel Rocard. En particulier, il a replacé l’ouverture de ses comptes en Suisse dans le contexte général du financement des partis politiques par des entreprises. Celles-ci étaient (et sont probablement encore) plus ou moins priées de « payer l’impôt révolutionnaire » en échange d’une contrepartie publique (comme l’ouverture d’un supermarché sur le territoire d’une commune, par exemple).

Et en quoi consistait (et consiste encore) « l’impôt révolutionnaire »? En un versement direct d’argent sur les comptes d’un parti politique, souvent par l’intermédiaire d’un tiers de confiance.

Épiphénomène ou système?

Il serait dommageable de ne pas donner à ce témoignage la dimension systémique qu’il mérite. Dans le monde de bisounours qui nous est souvent présenté par les médias subventionnés, le citoyen lambda peut avoir le sentiment que les décisions sont prises selon des principes de rationalité politique ou économique, ou selon des affiliations idéologiques.

Cahuzac a l’avantage de brutalement mettre un nom, un visage, un parcours, sur la face immergée de l’iceberg politique: l’étroite imbrication entre les élus qui gouvernent et les entreprises qu’ils réglementent et qui les financent. Le sujet unique du procès Cahuzac est là: dans l’industrialisation d’un système qui finit par dessiner la mécanique du gouvernement profond. Industrialisation du financement des partis, d’un côté, où une sorte d’économie parallèle se dégage, fondée sur une corruption et un trafic d’influence à la source de toutes les grandes décisions publiques. Industrialisation de cette corruption, avec des entreprises qui organisent l’influence qu’elles peuvent avoir sur les élus et les lois en « investissant » de façon prévisible afin d’obtenir la bonne prise de décision.

Moralisation ou industrialisation de la corruption?

Ce système, Cahuzac l’a dit, existe de longue date. La loi de 1988 sur le financement des partis va faire mine d’y mettre un terme. En réalité, elle va accélérer son industrialisation. Brutalement, en effet, le financement du parti politique ne se décide plus au restaurant du coin, autour d’une bonne tête de veau arrosée d’un Gamay approximatif. Ce n’est plus l’affaire de l’élu local qui monte une combine dans son coin. Tout cela devient trop dangereux, et cette pratique est d’ailleurs lâchée en pâture à l’opinion.

La réglementation (comme toujours est-il tentant de dire) ne supprime pas les mauvaises pratiques: elle les « élitise », élimine les « petits » et favorise les acteurs industriels. C’est ici qu’un Cahuzac devient essentiel. Il faut désormais échapper aux contrôles trop stricts et aux opérations trop visibles. Le compte en Suisse (ou dans tout pays garantissant le secret bancaire) devient inévitable. Il faut un homme-lige pour réaliser l’opération, puis aller retirer l’argent versé pour le réinjecter, en liquide, dans le système. Tout ceci suppose une organisation en bonne et due forme, avec des possibilités de versement à l’étranger et une maîtrise des flux financiers suffisante pour ne pas se faire démasquer. Et des hommes de confiance que le « système » tient et qui tiennent au « système ». Des Cahuzac donc.

Pourquoi Cahuzac plutôt qu’un autre?

Pour faire le sale boulot, un Cahuzac est une pièce maîtresse, une sorte de genre idéal. Il est médecin, et pour les laboratoires pharmaceutiques, il est donc un ami et un confident. Il maîtrise accessoirement à merveille le sens des décisions réglementaires que souhaitent les laboratoires pharmaceutiques. Il est ambitieux mais n’est pas énarque. ll a donc tout intérêt à pactiser avec le diable, car le diable peut accélérer sa carrière et lui ouvre des portes inattendues. Il est, au fond, totalement dépendant de ses financeurs, de ses mécènes, et c’est la meilleure garantie que ces entreprises pharmaceutiques puissent avoir pour leur retour sur investissement.

On comprend mieux ici l’importance, pour le gouvernement profond, de toute cette cour, de toute cette technostructure qui « usine » les décisions publiques. Ces gens-là sont au confluent des deux mondes, ils en constituent en quelque sorte la couche poreuse. D’un côté, ils ont la technicité complexe indispensable au fonctionnement de la machine étatique et réglementaire. De l’autre, ils sont à l’écoute des intérêts qui s’expriment, et profitent à plein de leur industrialisation. Plus le groupe d’influence à la manoeuvre est puissant, plus le technicien aux ordres est enthousiaste: les bénéfices qu’il peut attendre de son trafic d’influence n’en seront que plus élevés.

Gouvernement profond et syndication de la connivence

Parce qu’il repose sur l’intervention d’une technostructure poreuse, le gouvernement profond qui oriente les décisions publiques à son profit (par exemple, par l’intervention d’un Cahuzac, la décision de mettre sur le marché un médicament dangereux, mais remboursé par la fameuse et bienfaisante sécurité sociale, dont on ne compte plus les victimes) pratique la syndication industrielle de la connivence. Pour gouverner discrètement mais efficacement, le gouvernement profond a besoin d’une caste qui fait écran et qui agit loyalement dans la défense de ses intérêts.

Pour s’assurer de cette loyauté, le gouvernement profond a besoin de l’organiser, de l’animer et de la nourrir. Cette animation s’appelle les cabinets ministériels pléthoriques, les clubs et les cercles d’influence, comme le Siècle, les thinks tanks, et toutes ces sortes de lieux où le grenouillage est recommandé pour faire une carrière. Jusqu’à l’engloutissement total du navire.

8 commentaires

  1. Moggio dit

    C’est toujours bien de rappeler, par une nouvelle illustration, ce que l’école du Public Choice a théorisé et testé empiriquement depuis des décennies sur les comportements des politiques, élus, bureaucrates, fonctionnaires, électeurs, etc. en tant qu’agents économiques et ce, aux dépens du contribuable et/ou du consommateur. Merci.

  2. simple citoyen dit

    C’est très utile d’avoir ainsi relevé et redonné son sens à cette mascarade.
    Comme vous le précisez, c’est devenu le fond de la décision publique dans bien des dossiers et l’origine de la logorrhée législative récente.
    J’ai toujours pensé que la production législative ou réglementaire sous l’impulsion de lobbies n’était de fait rien d’autre que la mise sous protection de l’état d’un cartel qui serait sinon illégal.
    Et on s’étonne ensuite de ce biais systématique au profit du capitalisme (mais socialisme conviendrait aussi bien) de connivence au détriment des entrepreneurs et indépendants.

  3. Je ne crois pas qu’il y ait de « gouvernement profond » ou de « financements de partis politiques » qui tiennent. Nous sommes là dans ce qu’on appelle partout et en tout temps la corruption et l’introduction de nouveaux concepts dans ce domaine est parfaitement vain.

    Cahuzac a profité, avec d’autres de la grande corruption inaugurée par les socialistes dans les années 80. Nationalisations, libération de l’assistance sociale, endettement massif, suivi d’un racket sur toute l’économie du pays pour financer le système.
    Comme de juste, un enrichissement personnel forcené s’en déduisit. La caste de hauts fonctionnaires pantoufla dans tous les sens et le ministre du budget du avouer cacher son argent mal acquis.
    1991: conseiller chez Evin
    1993: conseil aux industries pharmaceutiques.
    1999: rapporteur du budget de la sécurité sociale à l’assemblée.

    Le fameux Tot’hema placebo que les sénégalais considérait aphrodisiaque vu (vous ne rêvez pas ) la date de fin de son remboursement reportée en 92, 93 et son producteur prêter un superbe bateau au « chirurgien capillaire ».
    Il y en a combien des comme ça ?
    Prenons l’exemple du médiapart, le seul des ces remboursements qui fut vraiment dangereux: c’est tout juste s’il n’est pas ENCORE prescris, tant il est efficace hors des raisons de son remboursement. Alors le reste…

    Cette question ( la corruption liée à l’industrie pharmaceutique) ne sera pas jugée. Cahuzac nie tout (tout est organisé pour nier cela) et l’affaire n’est pas étayée par l’enquête apparemment. Passez muscade, on pleure à l’audience, on accuse Rocard, on s’arrange avec sa femme, et on garde l’argent, je dirais bien sur. Reste à savoir la peine de prison ferme que le monsieur aura, et si cela obèrera le reste de sa vie.

    Cahuzac conseil, « seconde » activité du « chirurgien capillaire » fondée en 1993 est toujours en activité. Cahuzac fut consultant de Daniel Vial, gros lobbyiste de l’industrie pharmaceutique, Claude Evin est administrateur d’une fondation en rapport bref, tout ce qu’on peut imaginer. Première industrie au monde, en France adossée sur le plus ruineux inefficace et dispendieux système de gaspillage du monde, le pharmaceutique, ne sera pas concerné par le procès.
    On rembourse actuellement des médicaments contre alzheimer, dont on sait qu’ils n’ont pas d’efficacité, on prescrit du prozac (on perquisitionna pour Cahuzac en 2013 chez son distributeur) à tour de bras et c’est un euphémisme et tout à l’avenant.

    Cela n’a rien d’anormal: tous les grands procès mafieux partout dans le monde sont de ce type, l’important est d’avoir abattu un personnage pour l’exemple, ici en l’occurrence un ministre du budget, qui se préparait à être premier ministre. C’est ce qu’on fait en Chine. Mais tout ça c’est du passé.

    Un candidat à l’élection qui vient déclara cet été qu’il n’aurait pas été candidat si il avait été mis en examen.
    Considéré comme un ignoble coup en dessous de la ceinture, comme une abominable violation de la présomption d’innocence, cette infâme déclaration osait évoquer un président en exercice qui imposa à un de ses ministres (Lagarde, ministre de Fillon à l’époque) de donner 500 MEuros à un ami politique de Taubira, le même homme qui est mis en examen pour fraude à l’élection présidentielle…

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