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Comment Marisol Touraine a tué la protection sociale

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Dans une interview aux Echos, Marisol Touraine dresse un bilan particulièrement élogieux de sa politique et de sa présence avenue de Ségur (après avoir cherché à quitter plusieurs fois ce ministère, toujours en vain). Et elle a bien raison, car on n’est jamais mieux servi que par soi-même. Dans son cas, l’attente risque d’ailleurs d’être longue avant que quelqu’un ne fasse sa promotion.

Le triomphe de l’économie administrée

Soulignons d’abord que la marque de fabrique de Marisol Touraine s’appelle l’autoritarisme unilatéral. Il est assez frappant d’ailleurs de voir qu’une ministre de la Santé se félicite de son action quelques jours après que le principal syndicat de médecins (la CSMF) ait refusé de signer la nouvelle convention médicale. Alors même que les syndicats ne sont financés que s’ils signent le texte, il s’est trouvé une organisation majoritaire pour boycotter la proposition officielle.

Marisol Touraine appartient à un gouvernement qui a longtemps présenté la démocratie sociale comme méthode. Marisol Touraine a systématiquement pratiqué le passage en force et la nationalisation, notamment avec la création du service public hospitalier dans son absurde et toxique loi Santé.

Le triomphe du tarif imposé

L’un des aspects de l’autoritarisme tourainien s’appelle le plafonnement des remboursements médicaux. Là encore, pour rétablir artificiellement les comptes de la sécurité sociale (c’est-à-dire sans gestion du risque et uniquement par des mesures coercitives), la ministre a déremboursé les classes moyennes et singulièrement les femmes. Se vanter d’avoir sauvé le « système » en plafonnant les remboursements des visites chez un gynécologue, par exemple, relève de l’imposture.

Dans la pratique, la politique de la ministre n’a pas reposé sur une réforme systémique, mais sur une dégradation soviétique progressive de la sécurité sociale: petit à petit, la ministre a ordonné de dégrader les prestations sans baisser les cotisations.

Touraine a simplement repoussé les échéances

Faute de réformes structurelles, faute de véritables innovations (notamment dans le domaine du Big Data), Marisol Touraine a simplement repoussé les échéances où il faudra réformer vraiment. Elle a gagné un peu de temps en jugulant les dépenses de-ci de-là, en imposant des mesures drastiques aux hôpitaux publics où les risques psycho-sociaux deviennent ingérables. Bref, elle a caché la misère, et repoussé à l’après 2017 les mesures désagréables comme un nouveau relèvement de l’âge de la retraite.

Comment Touraine a caché la misère

Pour parvenir à gagner du temps, la ministre a planqué la poussière sous le tapis, et elle a adopté des mesures populistes qui accroissent la déresponsabilisation individuelle dont la sécurité sociale est devenue la synonyme. La généralisation du tiers payant en est le parfait symbole. Cette mesure, qui alourdit considérablement la charge administrative des médecins, nourrit l’idée que la médecine est gratuite. Bien entendu, il s’agit d’une « médecine du pauvre » puisque, dans le même temps, les remboursements sont plafonnés.

Mécaniquement, cette politique en trompe-l’oeil produit donc une dégradation globale du service. D’un côté, elle pousse les patients à se rendre chez le médecin au moindre bobo et à utiliser le bien commun avec des stratégies de passager clandestin. D’un autre côté, cette satisfaction est illusoire, puisque certains médecins deviennent moins accessibles à l’ensemble faute d’un remboursement intégral possible de la visite.

L’implosion si prévisible de la médecine de ville

Sous couvert d’une avancée sociale, c’est donc le principe d’une médecine à deux vitesses qui s’est mis en place. D’un côté, des médecins bien rémunérés qui peuvent soigner efficacement une clientèle fortunée. De l’autre, des déserts médicaux avec une fuite des généralistes loin d’une pression gratuite, certes, mais avec des délais d’attente qui augmentent à vue d’oeil.

Le sauvetage de la sécurité sociale par Marisol Touraine est un feu de paille. Marisol Touraine a solvabilisé, avec le tiers payant, la fraction la moins riche de la demande. Mais elle étrangle l’offre en lui imposant des conditions d’exercice de moins en moins supportables et en limitant la possibilité de pratiquer les dépassements d’honoraires.

Toutes proportions gardées, Marisol Touraine a dékoulakisé la médecine française. À court terme, elle peut avoir l’illusion d’avoir instauré (sans débat clair sur le sujet) de la solidarité dans un système contributif qui n’a jamais reposé sur ce principe. À long terme, elle a asséché le vivier de médecins de ville par de nouvelles tracasseries administratives et par une réglementation contraignante de leur rémunération.

Le résultat est bien connu: des campagnes entières, des villes entières, connaîtront une pénurie de médecins et le niveau sanitaire moyen des Français va baisser.

Une très grande réussite! On a sauvé la sécurité sociale, mais on a tué la protection des Français.

11 commentaires

  1. Pierre dit

    Un désastre ?

    C’est parfait.

    Nous le voyons tous : remboursements moindres, plafonnement pour les mutuelles, hausse des multiples « cotisations » et autres taxes périphériques … Emballé pesé.

    Bref… plus vite le système implosera, mieux ce sera.

    Ne sauvez surtout pas la « Sécu » !

    Marisol, avec son air ravi, voire carrément halluciné, est une bonne fossoyeuse (j’allais écrire une « bonne gagneuse », oups je m’emporte).

    Et attendant, comme partout ailleurs, et comme cela a toujours existé : il y a bien une médecine pour les veaux, et une médecine pour les riches et ceux qui « savent ».

    La Sécu ce fut au fond une tentative , assez pathétique, pour nous faire croire que cette fois c’était… différent, que le système était « parfait pour tout le monde » ! Vous savez un peu comme Cuba.

    Quelle poilade.

    Idem pour les fictions médicales et éducatives : « tous les médecins se valent. Tous les professeurs, toutes les écoles se valent ». Voyez ? Parfaite continuité, fil rouge idéologique.

    Bref, on enfonce des portes ouvertes, on enfile des perles, c’est assez désespérant.

    Illustration concrète : J’ai envie de faire un scanner CT low dose pour vérifier mes poumons de sale fumeur extrême-droitiste ?

    Je prends un avion pour Bangkok, je vais à Bumrun (pour les intimes), je lâche 225 euros. 3 jours pour un rendez-vous, à peine. Le scanner est un Siemens flambant neuf avec une voix aussi féminine que synthétique qui me parle en français.

    C’est tellement bon que j’ai envie d’en faire un deuxième. 😉

    Pendant ce temps… bonne chance avec la Sécu.

  2. Mapz dit

    Je suis médecin généraliste depuis 25 ans et vous avez raison.
    La médecine de ville implose. Délai d’attente pour un rendez vous de plusieurs jours. Départ massif de médecins soit å la retraite soit retrait de plaque. Absence de nouvelles installations. Et pourtant je suis en région parisienne.
    Tracasseries administrative. Charges sociales exponentielles. Agressions de la sécurité sociale. Coût d un cabinet devenant exorbitant avec les nouvelles contraintes administratives.
    La seule issue est le deconventionnement et la mise en place d’assurance privée concurrente de la sécurité sociale.
    Suppression des mutuelles et remboursement au premier euro de l intégralité des consultations.
    Assurance sociale obligatoire et à l »état d aider les plus démunis.

  3. Pichon dit

    Je suis spécialiste secteur 2 en idf. Cette loi santé a déremboursé nettement les patients. Néanmoins, Mme la Ministre a pensé que cela allait faire baisser nos honoraires… avec une rcp à 23000 euros et une CARMF qui a augmenté de 50% en 5 ans, je voudrais le faire que je ne le pourrais pas. Enfin, il existe une petite règle économique qui fait que si l offre baisse et que la demande augmente, les prix montent. Mme la Ministre a appliqué la théorie inverse! On a baissé l’offre depuis les années 90, sous la théorie fumeuse que le médecin était le seul responsable des dépenses de santé… mais pour bloquer les tarifs, on essaie de les « forcer vers le bas », à la soviétique… résultat : les jeunes ne s’installent presque plus, les déserts medicaux se creusent. Et pour couronner le tout, la conséquence devient la cause! C’est la faute des médecins! Pour y voir clair, ce que nous vivons est une stratégie etablie depuis longtemps, purement économique et qui n’a jamais visé à améliorer la santé. On rend son chien malade pour pouvoir le tuer.
    Prochaine étape : coercition (inefficace je vous le signe), déremboursements encore plus massifs, creation de sous-officiers de santé au tarif sécu (des non-médecins mais qui auront le droit de jouer au Docteur mais que pour les gens en bonne santé… on croit rêver mais c’est déjà dans les starting-blocks).
    Bref, de la médecine sans médecin pour le bas peuple, mais rassurez-vous, pas pour les politiques…

  4. Touraine a surtout profité à fond de la réforme de retraites de Fillon, supprimé les allocations familiales pour les blancs (étant plus nombreux que les noirs, on y a gagné), ruiné les médecins généralistes, et fait arrêter l’économie en la taxant à mort, dont le bâtiment, ce qui a réduit le nombre d’accidents du travail.
    Malgré cela, le déficit de la branche maladie, tous les boulons serrés est de 5GEuros. La dette, énorme, continue de s’accroitre et donc rien n’est réglé. Il faut bien sur diminuer drastiquement les charges des entreprises, et mener enfin une vraie politique d’économies en matière de santé.
    On va commencer par la suppression de cette monstrueuse connerie qu’est le tiers payant.
    En tout état de cause, la dette sociale devra être remboursée, et la sécu est trop chère. Il faut s’en occuper.

  5. philippe dit

    Comme tous ceux qui l’on précédée, depuis 20 ou 30 ans, et surement ceux qui viendront, Tourraine à simplement appliqué les GOPEs venus de Bruxelles. A terme, il s’agit de passer tout les services publics au privé. Et la nous aurons réellement une médecine pour les riches, et rien pour les pauvres.

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