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Mois : septembre 2016

TAFTA: l’enfumage français contre la réalité européenne

Le TAFTA, le traité transatlantique, traverse-t-il une mauvaise passe comme le soutiennent nombre de médias français à l’issue du sommet ministériel européen sur la politique commerciale de vendredi dernier à Bratislava? Les lecteurs ou téléspectateurs français peu attentifs pourraient avoir l’illusion que l’Europe a décidé de surseoir à la négociation et de repousser sine die la conclusion du traité.

Un petit exercice de remise en ordre s’impose ici, car c’est exactement l’inverse qui se passe, quelle que soit la désinformation qui règne en France sur ce sujet.

Une commissaire européenne très attachée au Traité

Premier point: la commissaire européenne au commerce, Cecilia Malmström, est une farouche partisane du traité, et même des traités. Elle se targue de porter une politique multilatérale de traités commerciaux tous azimuts, dont le TAFTA. L’illusion dominante en France consiste à faire croire que la TAFTA constitue une sorte d’aboutissement. En réalité, il n’est qu’une étape dans un projet beaucoup plus vaste qui vise à installer l’Europe dans un système commercial mondial.

Imaginer que la Commissaire va abandonner son projet en cours de route est non seulement une illusion, mais est même contraire au discours qu’elle a prononcé jeudi dernier…

Une majorité d’Européens favorable au TAFTA…

Deuxième point: la position de la France est minoritaire en Europe. Au sommet de Bratislava, il s’est d’ailleurs trouvé une majorité claire pour réaffirmer son attachement à la conclusion du TAFTA, dont un cycle de négociations reprend le 3 octobre. En l’état de l’organisation européenne, en l’état de sa gouvernance, la France n’a donc aucune chance de bloquer le traité…

… dans l’attente des élections américaines

Troisième point: le traité n’est pas prêt à être signé et les élections américaines changent profondément la donne. L’hypothèse réaliste d’une victoire de Donald Trump, ennemi déclaré du traité, remet en cause le scénario bâti jusqu’ici. Le sommet de Bratislava de la fin de semaine n’a pas dit autre chose: il faut attendre de voir l’évolution de la situation pour prendre une posture définitive.

Cette position n’a rien d’un échec, ni d’un quelconque aveu de faiblesse, contrairement à ce que prétend la presse française. En réalité, les Européens veulent signer ce traité et relanceront les négociations si la partie américaine venait à douter après les élections. Cette attitude est d’ailleurs dangereuse, puisque, en faisant mine de vouloir abandonner une partie à laquelle les Européens tiennent, les Américains se mettent en position de force.

La France encore perdue dans ses illusions

Autrement dit, et une nouvelle fois, la France s’abuse donc sur ses chances de modifier le cours de l’histoire européenne en jouant le jeu de la coopération. L’idée européenne se traduira une fois de plus par un surcroît de libre-échange contre la volonté exprimée par les peuples. Chacun en pense ce qu’il en veut, mais les faits sont têtus: l’Europe ne change pas. Elle est programmée pour mener une politique inexorable.

Harkis: les deux erreurs et l’oubli historiques coupables de François Hollande

Dans son discours d’excuse aux harkis, François Hollande a commis deux erreurs historiques qui ne seront pas passées inaperçues auprès des spécialistes.

Erreur historique n°1: la défaite militaire

Dans son discours aux Invalides, François Hollande prétend:

Pendant la Guerre d’Algérie, pour contrôler un territoire de plus de 2 millions de kilomètres carrés qu’elle ne pouvait pas soumettre, l’Armée française a recruté des supplétifs parmi la population.

Si l’invention des harkis découle effectivement des « harkas« , des forces auxiliaires levées pour pacifier les campagnes à partir de 1954, il est inexact de laisser entendre que l’armée française ne serait pas parvenue à « soumettre » le territoire algérien. On touche ici à la fameuse controverse de la victoire militaire mais de la défaite politique en Algérie, mal reconnue par la Vè République.

Dans la pratique, l’armée française s’est organisée en Algérie, dès 1952, pour infliger au FLN une défaite militaire. Cette stratégie efficace permet notamment de remporter la « bataille d’Alger » en 1957. Début 1958, la bataille des frontières se transforme en fiasco pour l’Armée de Libération Nationale (ALN) algérienne. Courant 1958, le plan Challe permet de diminuer considérablement l’accès de l’ALN (qui campe en Tunisie) au territoire algérien, de telle sorte qu’au tournant entre 1959 et 1960, l’armée peut considérer qu’elle est en passe de vaincre la rébellion.

Entretemps, le général De Gaulle a posé le principe d’un recours à l’autodétermination en Algérie, et celui d’une recherche de solution politique. Cette orientation rend inutile une victoire militaire…

Sur le fond, il n’en reste pas moins que la France aurait pu garder, au tournant des années 1960-1961, la maîtrise militaire du terrain et vaincre la rébellion armée. Cela ne signifie bien entendu pas que l’émergence d’un sentiment national algérien était vouée à l’échec. En revanche, celui-ci aurait probablement pu prendre une autre forme que cette débâcle de 1962 où les Pieds-Noirs rentrent en France avec leurs seuls yeux pour pleurer, et où les 250.000 harkis deviennent les naufragés de l’histoire.

Erreur historique n°2: la responsabilité de la France dans les massacres de harkis

Plus loin, dans son discours, François Hollande pose un autre étrange principe:

Je reconnais les responsabilités des gouvernements français dans l’abandon des Harkis, des massacres de ceux restés en Algérie, et des conditions d’accueil inhumaines des familles transférées dans les camps en France.

Ah! comme il est bon de se sentir coupable de tout! quelle jouissance!

Or, si la France est effectivement coupable d’avoir abandonné ses harkis et d’avoir très mal accueilli ceux qui parvinrent à rejoindre la métropole, lui attribuer la responsabilité des massacres en Algérie constitue une véritable imposture historique.

Ces massacres furent en effet commis par la seule volonté des Algériens, essentiellement de l’ALN, qui n’eut aucune pitié pour ces combattants qu’ils avaient trouvé face à eux durant la guerre d’indépendance. On peut comprendre cette dureté, mais en rejeter la responsabilité sur la France est une contre-vérité.

Rappelons qu’on estime à plusieurs dizaines de milliers les massacres de harkis en 1962 et sans doute 1963. Rappelons aussi que les harkis ne furent pas les seuls à subir la violence de l’armée algérienne de libération. Près de 800 Européens civils et désarmés furent massacrés à Oran le 5 juillet 1962 sans que l’armée française ne lève le petit doigt pour les défendre, et alors même que les accords d’Evian étaient signés depuis plusieurs mois…

Si la France peut se sentir responsable des massacres, c’est effectivement pour sa stricte observance d’accords de paix qui ont manifestement beaucoup moins engagé la partie algérienne…

Le coupable oubli historique de François Hollande

Sur le fond, portée par une culpabilité qui préface l’effondrement narcissique français, l’élite administrative de l’époque a mené une véritable guerre intérieure aux Pieds-Noirs et aux Harkis. Ce fut notamment le cas de Louis Joxe, secrétaire d’Etat aux affaires algériennes, qui donna, en juillet 1962, des instructions pour la chasse aux harkis et pour leur reconduite en Algérie en cas d’arrivée intempestive en métropole.

Louis Joxe a, dans cette affaire, les mains couvertes de sang. Il était énarque. Son fils, Pierre Joxe, l’est aussi. Pierre Joxe est sorti de l’ENA en 1962, dans la promotion Albert Camus, qui était Pied-Noir. Pierre Joxe était « dans la botte » et a choisi la Cour des Comptes comme corps de sortie. Il en est même devenu premier président en 1993. Vingt ans après l’affectation de Pierre Joxe à la Cour des Comptes, François Hollande sortait de l’ENA et choisissait lui aussi la Cour des Comptes.

Par la suite, François Hollande a gravité dans l’entourage de Pierre Joxe, qui soutenait Jacques Delors (père spirituel de François Hollande).

Entre amis, on ne pouvait se faire de mauvaises manières. Hollande ne pouvait citer ouvertement Louis Joxe et sa lourde responsabilité dans la mort des harkis. Il a préféré en attribuer la faute à la France dans son ensemble.

On reste un peu sur notre faim. Reste à savoir si François Hollande aurait présenté ses excuses aux harkis si Pierre Joxe n’avait pas fait de désagréables sorties sur le quinquennat.

Harkis: le discours de François Hollande

Monsieur le président,

Mesdames Messieurs les ministres,

Mesdames Messieurs les parlementaires, élus,

Mesdames Messieurs les présidents des associations d’Anciens Combattants,

Mesdames Messieurs qui représentez ici les associations de Harkis et de leurs familles, Mesdames Messieurs les porte-drapeaux.

 

Comme chaque 25 septembre, la France honore les Harkis et se souvient.

 

Cette date est inscrite dans le calendrier des Journées nationales de la République depuis que le Président Jacques CHIRAC en avait décidé en mars 2003. Ainsi, chaque année depuis 15 ans, devant les Monuments aux Morts, dans tous les départements, en présence des autorités de l’Etat, sous la garde des porte-drapeaux, notre pays rend hommage aux membres des troupes supplétives de l’Armée française en Algérie.

 

Les Harkis, puisque c’est leur nom, ont été des combattants de la France, engagés et prêts au sacrifice suprême. Mais des combattants qui furent privés de la protection de la France au lendemain de la Guerre d’Algérie, et dont l’abandon ne fut jamais pleinement reconnu par la République.

 

Aujourd’hui, dans cette Cour des Invalides, dans ce lieu chargé d’histoire, de mémoire, je suis venu devant vous faire œuvre de vérité.

 

La vérité, elle est implacable.

 

La vérité, elle est cruelle.

 

Pendant la Guerre d’Algérie, pour contrôler un territoire de plus de 2 millions de kilomètres carrés qu’elle ne pouvait pas soumettre, l’Armée française a recruté des supplétifs parmi la population. Plus de 200.000 hommes ont alors servi sous l’uniforme français. Ils étaient des Moghaznis, des tirailleurs, des spahis, des membres des forces régulières, des groupes mobiles de sécurité, des groupes d’autodéfense, des sections administratives spécialisées… Nous les avons tous en mémoire sous le nom de Harkis.

 

Vous étiez de ceux-là. Vous vous étiez mis sous le drapeau tricolore. Ce choix a lié à jamais votre destin à celui de la France.

 

Lorsque le cessez-le-feu a été signé le 19 mars 1962, à la suite des accords d’Evian, ces Harkis, c’est-à-dire vous, avaient confiance en la France, parce que vous vous étiez battus pour elle, et vous n’imaginiez pas qu’elle puisse vous abandonner.

 

C’est pourtant ce qui s’est produit. Le gouvernement de l’époque a refusé d’organiser le rapatriement des Harkis vers la métropole. La France a alors manqué à sa promesse. Elle a tourné le dos à des familles qui étaient pourtant françaises. Beaucoup, désarmées, furent livrées à elles-mêmes et sacrifiées.

 

D’autres espéraient en la France pour être reçus, et débarquèrent, malgré les instructions officielles, sans ressources, sans attaches, et furent accueillis dans des conditions indignes. Regroupés dans des camps en grand nombre, ils y restèrent pendant des années. Ils furent astreints à des travaux pénibles dans des forêts, sans perspective professionnelle. La prise en compte de leurs droits fut longue à obtenir. Et leurs enfants ont souffert de ne pas être pleinement intégrés dans la République.

 

Voilà la vérité. La dure vérité.

 

Elle n’est pas simplement la vôtre, celle que vous avez vécue, ou celle que vous avez transmise. Cette vérité est la nôtre, et je l’affirme ici clairement, au nom de la République. Je reconnais les responsabilités des gouvernements français dans l’abandon des Harkis, des massacres de ceux restés en Algérie, et des conditions d’accueil inhumaines des familles transférées dans les camps en France. Telle est la position de la France.

 

La France n’est jamais vraiment à la hauteur de son histoire lorsqu’elle se détourne de la vérité. En revanche, elle est digne et fière lorsqu’elle est capable de la regarder en face. Et c’est en ayant cette lucidité sur ses pages les plus sombres, que nous pouvons éprouver une légitime fierté pour ses pages les plus glorieuses. C’est notre grandeur que de savoir reconnaître les souffrances, sans taire les fautes.

 

Des blessures, ces blessures, vous les portez encore, car la République a mis du temps, trop de temps, pour réparer. Il a fallu attendre 1974, 12 ans après la fin de la Guerre d’Algérie, pour que votre statut d’Anciens Combattants vous fût enfin accordé. Je veux rappeler que pour les Harkis restés en Algérie, il a fallu attendre 2010 pour qu’il en soit ainsi. A partir de 1987, une série d’aides spécifiques a été mise en place, et constamment améliorée, la dernière fois en 2014 par le gouvernement de Manuel VALLS.

 

De même, il a fallu attendre la loi du 11 juin 1994 pour que « la République française témoigne sa reconnaissance envers les rapatriés anciens membres des formations supplétives ou assimilés ou victimes de la captivité en Algérie pour les sacrifices qu’ils ont consentis ».

 

Je viens de me recueillir devant la plaque, cette plaque, sur laquelle est gravé, ici à l’Hôtel des Invalides, comme dans 27 autres lieux de mémoire, le texte que je viens de lire.

 

Mesdames et Messieurs, je sais combien vous êtes attachés à ce que votre parcours, dans la France toute entière, soit mieux connu, mieux transmis, mieux compris. C’est la raison pour laquelle j’ai voulu que le plan du gouvernement puisse être présenté en 2014 avec un important volet sur la transmission de l’Histoire.

 

C’est le rôle de l’école, où a été présentée l’exposition « Parcours de Harkis », où d’anciens membres des forces supplétives – j’en reconnais ici – ont été invités à témoigner.

 

C’est aussi la signification des lieux de mémoire. Le souvenir des Harkis est désormais rappelé sur les sites où ils sont passés, où ils ont vécu, et parfois, le plus souvent, souffert. Je pense au Mémorial de Rivesaltes ; je pense aux hameaux de forestage, dont l’existence est rappelée par des plaques, là encore, à l’intention des générations futures.

 

C’est le rôle des Archives nationales de recueillir toutes les traces de notre passé. Elles s’ouvriront cet automne, à l’occasion de la Grande Collecte, au souvenir des millions de personnes vivant en France qui ont un lien avec l’Afrique, et notamment avec l’Afrique du Nord. Parce que la mémoire de la France, elle se constitue à travers toutes les mémoires familiales, tous les témoignages, qui peuvent montrer ce que les générations passées ont vécu et veulent transmettre, ce qu’est l’Histoire.

 

Je pense enfin aux collections des musées français, qui désormais mettent en valeur la France et l’Algérie.

 

Le chemin de la réparation et de la reconnaissance a été long pour les Harkis. Il a fallu que vos associations interviennent constamment auprès des pouvoirs publics. Il a fallu aussi que vos enfants, parfois vos petits-enfants, prennent à leur tour la parole, et parfois s’insurgent. Il a fallu que vous mobilisiez toute votre énergie pour que la France vous entende, et vous accorde ce qu’elle aurait dû vous donner depuis bien longtemps. Et d’abord, la reconnaissance et la réparation.

 

Je veux saluer vos associations. Leur nombre témoigne de la diversité de vos itinéraires. Elles sont aujourd’hui des partenaires essentiels pour les pouvoirs publics, avec lesquels le dialogue est constant, régulier, et fructueux.

 

Dans toutes les régions, une instance existe, présidée par le préfet. Au niveau national, vos représentants sont écoutés, c’est le G12 Harkis. Je l’ai accueilli à l’Elysée, c’était le 4 juillet 2014. Le Premier ministre vous a reçus à l’Hôtel Matignon cette semaine.

 

J’ai d’ailleurs une pensée pour l’un des vôtres, Abdelkrim KLECH, qui était présent lors de ces deux rencontres, et qui nous a quittés cette semaine. Il avait lutté pour faire entendre la voix des Harkis. Il avait plusieurs fois mis sa santé en danger pour témoigner, pour protester. Il fut un infatigable militant de la reconnaissance.

 

Les Harkis et leurs descendants n’ont jamais voulu autre chose que la République, que l’égalité, qui vaut pour tous dans notre pays, quels que soient ses origines, ses parcours, sa couleur de peau, ses croyances, dès lors qu’ils sont tous des enfants de la République. Egalité : égalité des droits, égalité des chances, égalité aussi au nom de l’Histoire, que chacun est fondé à demander, quand son histoire a été blessée.

 

Je sais ce qu’est encore trop souvent la douleur des discriminations, qui doivent être inlassablement combattues, car elles contredisent la promesse même de la République. Les Harkis, leurs descendants le savent bien, ils les ont connus, ils les connaissent encore, ces discriminations, les préjugés, le racisme, l’ignorance, l’intolérance.

 

Mais les Harkis aussi sont fiers, et la France est fière aussi de la réussite de leurs enfants et de leurs petits-enfants : hauts fonctionnaires, chefs d’entreprise, médecins, professeurs, artistes, ils donnent à la France le meilleur. Et grâce à vous, ils ont enrichi notre pays. Vous êtes régulièrement distingués dans nos ordres nationaux, parce que vous êtes des exemples, des exemples justement d’adhésion à la France, même quand elle a pu vous manquer, et elle vous a manqué.

 

Mais une des leçons que nous devons retenir, c’est que le passé, aussi douloureux soit-il, n’interdit jamais l’avenir, et que c’est l’avenir que nous avons à préparer.

 

Mais pour qu’il soit commun, cet avenir, pour que nous puissions le partager, avec ses réussites, avec ses espérances, nous devons être lucides sur notre histoire et notre passé.

 

La reconnaissance de la responsabilité de la France est un acte symbolique, qui fait avancer la paix des mémoires, de toutes les mémoires de la Guerre d’Algérie, de ces mémoires blessées. Elle les réconcilie sans les confondre, mais surtout sans les opposer.

 

Tant de nos concitoyens restent liés à l’Algérie, par leur histoire familiale, par leurs souvenirs, par les liens qu’ils continuent d’avoir avec ce pays ami. La grandeur est toujours du côté de ceux qui réparent, plutôt que de ceux qui séparent.

 

Cette reconnaissance, celle que je viens de faire, c’est un acte de confiance de la France, pour la France.C’est ce qui nous permet de vivre ensemble. Voilà pourquoi je tenais, en ce 25 septembre 2016, à venir ici, dans cette Cour des Invalides, devant vous, exprimer la vérité telle qu’elle fut, et la responsabilité telle qu’elle doit être reconnue.

 

Pour que vive la République, et que vive la France.

L’affaire Afterbaiz ou le retour du délit d’opinion

La ministre Laurence Rossignol n’y est pas allée de main morte avec le site Afterbaiz, créé par Emile Duport, qui n’a jamais caché son engagement pro-life, c’est-à-dire anti-avortement. En proposant de créer un délit d’entrave numérique pour interdire ce site, c’est le retour au délit d’opinion typique des dictatures qu’elle propose.

La folie de l’entrave numérique

Que propose au juste Laurence Rossignol? Ses propos sont clairs:

Laurence Rossignol estime que « certains sites donnent des fausses informations » aux jeunes filles pour les tromper, les dissuader de l’IGV. Et« pratiquent la duplicité », comme le site « AfterBaiz ». « De mon point de vue, c’est un délit d’entrave numérique. Je ferai une annonce le 28 septembre, à l’occasion de la Journée internationale de défense des droits à l’IGV, pour faire reculer ces sites manipulateurs. »

Y aura-t-il une nouvelle loi ? Des nouvelles sanctions en tout cas, répond la ministre : deux ans de prison et 30 000 euros d’amende. « Je proposerai avant la fin de la législature des mesures pour faire cesser ces sites qui trompent les femmes. »

On relèvera la profondeur de l’argumentaire: ces sites sont manipulateurs, donc il faut les pénaliser et prévoir deux ans de prison contre leurs auteurs.

On en reste confondu, dans la mesure où la ministre propose tout simplement de pénaliser l’expression, au nom de « l’entrave numérique », de tous ceux qui combattent l’avortement.

Le pro-life et le délit d’opinion

Personnellement, je ne partage pas le combat anti-IVG, mais je ne crois pas non plus que l’avortement constitue un motif de fierté ni une marque du progrès humain. En revanche, j’ai froid dans le dos lorsqu’une ministre de la République propose d’envoyer en prison ceux qui expriment des opinions qui lui semblent dissidentes. J’ai froid dans le dos et je me dis, une nouvelle fois, qu’avec la loi Renseignement, nous avons su où commençait la violation officielle de toute privée par l’Etat, et nous ne savons pas où elle se terminera.

S’agissant du combat contre l’avortement, on notera d’ailleurs qu’il s’appuie sur un arsenal de textes et de débats multiples au cours du siècle dernier, sur les interprétations des différents arrêts du Conseil d’Etat qui montrent que la question est loin d’être simple. D’où vient que ceux qui contestent le droit à avorter et l’expriment sur Internet devrait désormais faire l’objet d’une peine de prison?

On est en plein délire.

Manipulation ou pastorale intelligente

En réalité, ce que vise Laurence Rossignol, c’est le danger idéologique que représente la capacité de certains mouvements catholiques conservateurs à exprimer leurs idées ou leurs convictions avec les codes d’Internet.

Car le site Afterbaiz peut être regardé d’une toute autre façon que celui de la manipulation. Il s’agit surtout d’un site qui utilise le langage des internautes pour diffuser ses idées. Ici, pas de discours lénifiant ou moralisateur, mais une série de mises en situation avec une forte empathie pour les jeunes filles concernées par la question.

Là encore, on s’interroge sur la folie qui autorise une ministre de la République à s’immiscer dans le discours religieux ou sacré. Faudra-t-il désormais solliciter le bureau des Cultes, au ministère de l’Intérieur, pour savoir si oui ou non un Chrétien a le droit de parler de sa foi et de ses actes sur Internet?

On retrouve ici la haine contre la majorité typique de l’effondrement narcissique de la gauche.

Islam et église catholique: deux poids deux mesures

Une fois de plus, on voit bien que l’Etat et ses ministres bien pensants font un deux poids deux mesures entre l’Islam et le christianisme.

Pour que l’expression musulmane fasse l’objet d’une pénalisation, il faut qu’elle se livre à l’appel au meurtre ou au terrorisme. Mais on n’entend pas Laurence Rossignol parler de duplicité et d’entrave numérique à propos des sites musulmans qui justifient le port du voile au nom de la libération de la femme, ou qui justifient la polygamie.

En revanche, que ces chrétiens expriment leur foi dans un langage décomplexé et bienveillant, voilà qui justifie une peine de prison.

En suivant Laurence Rossignol, on trouvera donc normal que des gamins fichés S et suspectés de préparer des attentats soient laissés en liberté (au nom des libertés publiques), mais que soient envoyés dans des prisons surpeuplées (au nom des mêmes libertés publiques) des fidèles catholiques hostiles à l’avortement et qui l’écrivent sur Internet.

Bien sûr…

Les 8 mesures récoltées par les entrepreneurs à l’automne

L’automne devrait être chargé, pour les entrepreneurs, en mesures multiples, pas forcément spectaculaires, mais extrêmement précises et qui risquent bien d’en agacer plus d’un.

Mesure n°1: le retard du compte épargne investisseur 

Imaginé par Emmanuel Macron, le compte investisseur sera bien mis en place… mais plus tard. Il permet d’alléger la fiscalité sur les plus-values de cession d’entreprise, dans le cas où celle-ci est réinvestie dans une entreprise. Cette mesure destinée à favoriser le développement des business-angels (4.000 en France contre 40.000 au Royaume-Uni) n’est plus une priorité pour le gouvernement.

Mesure n°2: les prélèvements sociaux des meublés 

Le PLFSS devrait fixer clairement la règle d’assujettissement sociale pour la location de meublés de courte durée (popularisée par AirBnB). Au-dessous de 23.000€, les revenus tirés de cette activité relèveront de la fiscalité du patrimoine. Au-delà de ce plafond, ils basculeront dans la fiscalité du meublé professionnel.

Pour les autres biens (les voitures par exemple), le seuil pourrait être fixé à 10% de plafond annuel de sécurité sociale (environ 3.500€).

Mesure n°3: le relèvement du taux du dernier acompte de l’IS 

Comme nous l’avions déjà évoqué, le dernier acompte de l’IS devrait être relevé de 75 à 80%. Cette astuce de trésorerie, qui touche essentiellement les grandes entreprises, permet à Bercy de gommer l’effet des cadeaux attribués aux ménages par le gouvernement à l’approche des élections sans toucher aux taux d’imposition des entreprises.

Mesure n°4: la mise en place du compte personnel d’activité 

Défendue à grands renforts de déclarations euphoriques par la CFDT, le compte personnel d’activité doit fusionner le compte individuel de formation, le compte pénibilité et diverses autres inventions du même acabit. Les décrets d’application sont prévus pour octobre. On suivra de près cette nouvelle usine à gaz arrachée à force de lobbying par le syndicat préféré du gouvernement, et qui doit entrer en vigueur le 1er janvier 2017.

Mesure n°5: le referendum d’entreprise pour valider des accords 

Prévue par la loi Travail, cette mesure devrait donner lieu à un décret dont la parution est annoncée pour le mois d’octobre. La loi Travail limite ce recours aux accords signés par des syndicats représentant au moins 30% des salariés. La mesure ne dispense donc pas de négocier en bonne et due forme au sein de l’entreprise. Elle permet seulement de contourner l’opposition d’un syndicat majoritaire.

Mesure n°6: la modification du contrat de travail par accord collectif 

Prévue également par la loi Travail, cette disposition permet à une entreprise de négocier un accord collectif qui modifie le contrat de travail des salariés, sans difficulté économique particulière (technique dit des accords offensifs), et surtout sans que le salarié ne puisse y voir un motif de licenciement individuel. On se souvient que certaines entreprises avaient dû procéder à des plans sociaux coûteux après avoir modifié des contrats de travail en application d’un accord collectif majoritaire… Des salariés avaient profité de cette opportunité pour invoquer une modification unilatérale et substantielle du contrat de travail.

Mesure n°7: une politique nationale sur le travail détaché 

Demandée à corps et à cris notamment par le bâtiment, une politique répressive contre le travail détaché devrait se mettre en place, avec force contrôle de l’inspection du travail et poursuites multiples contre les contrevenants. Le sujet occupera le débat public à l’automne, avec de probables réflexions européennes, déjà engagées par le Parlement de Strasbourg.

Attention: ces mesures devraient accroître les pouvoirs d’intrusion de l’administration dans la vie des entreprises.

Mesure n°8: le gouvernement au secours de l’Islam dans l’entreprise 

En octobre, le ministère du Travail devrait diffuser un guide qui mettra peut-être le feu aux poudres. Il portera sur la laïcité et le fait religieux. Alors que toute expression religieuse est bannie (à juste titre) dans la fonction publique, les fonctionnaires du Travail devraient expliquer que ce qui est bon pour le service public ne l’est pas pour les entreprises, et inversement.

La situation devient pourtant préoccupante dans un grand nombre d’entreprises, comme l’a montré une enquête de l’Observatoire du fait religieux en Entreprise (OFRE). 60% des managers rencontrent régulièrement le problème du fait religieux en entreprise.

L’administration aidera-t-elle les entreprises à y faire face ou, comme elle le fait trop souvent, compliquera-t-elle le jeu? La réponse est à suivre en octobre, dans le guide diffusé par le ministère.

Affaire Kerviel: et si on essayait un autre récit?

Dans l’affaire Kerviel, les esprits sont forcément partagés. D’un côté, on peine d’autant plus à croire que la Société Générale était innocente qu’un faisceau d’indices laisse penser le contraire, notamment les témoignages (autorisés) de-ci de-là sur les pressions extrêmes subies par les enquêteurs. De l’autre, Kerviel n’a jamais nié avoir agi en toute connaissance de cause lorsqu’il dépassait les bornes de la légalité.

En réduisant sa peine de 4,9 milliards € de dommages et intérêts à 1 million seulement, la Cour d’Appel de Versailles nourrit d’ailleurs le doute et l’incertitude: faut-il en déduire que la banque est plus responsable que Kerviel, ou bien la justice a-t-elle voulu le condamner à une somme réaliste pour être sûre qu’il paie?

L’hypothèse d’une instrumentalisation de Kerviel par la Société Générale

À ce stade, une seule chose est acquise: Kerviel savait qu’il prenait des risques illégaux dans sa stratégie de placement. Toute la question est de savoir si la Société Générale l’a laissé faire par ignorance, ou en toute connaissance de cause, à un degré de la hiérarchie qui reste à déterminer.

Aujourd’hui, Kerviel ne prétend pas que le président de la banque, Daniel Bouton, savait. Il faut ici dissiper le fantasme d’une organisation globale qui se serait mise à l’abri derrière un seul homme, Jérôme Kerviel, pour jouer en bourse.

Selon les propos de Jérôme Kerviel lui-même, toute la difficulté est de savoir jusqu’à quel niveau de la hiérarchie l’information sur les agissements du trader était diffusée.

Une hypothèse plausible est que la hiérarchie « supérieure » a délibérément fermé les yeux et n’a jamais cherché à savoir en interne qui réalisait des opérations risquées qui pouvaient rapporter gros, et par quel biais il les menait. Seule la hiérarchie immédiate de Kerviel pouvait pressentir le désastre. Face à cette cécité volontaire, Kerviel a pu évaluer le niveau de risque qu’il prenait lui-même, et ses supérieurs directs ont accepté de jouer avec le feu avec une relative complicité des dirigeants de la banque.

Le nécessaire tabou à faire respecter

Pour la Société Générale, dont le niveau de fonds propres fait ricaner les marchés mondiaux, maintenir la légende du loup solitaire est devenu un enjeu systémique. Rien ne serait pire pour les places financières qu’un aveu sur les prises de risque inconsidérées peu ou prou admises par le management de la banque.

Dès la révélation des pertes dues à Kerviel, la banque a donc fait un tir de barrage, notamment auprès des politiques, pour éviter toute remise en cause de la confiance envers les dirigeants, et la banque a également obtenu qu’un cordon sanitaire soit tiré autour de Kerviel. L’intéressé a tout de même fait l’objet d’une incarcération préventive de plus d’un mois dans une cellule individuelle, et la presse a été tenue à l’écart du trader autant que faire se peut.

Selon les magistrats de la cour d’appel, « le contrôle judiciaire ne comportait pas de garanties suffisantes » pour s’assurer que le jeune financier ne soit pas un obstacle à l’enquête. Reprenant quasiment intégralement les argumentaires développés par le parquet général, les magistrats considèrent que la détention est justifiée par les investigations encore à effectuer et la nécessité d’empêcher « toute concertation avec les éventuels complices ou coauteurs ».

Pendant ce temps, les politiques, dont Rachida Dati, garde des Sceaux, montaient imprudemment au créneau pour écarter l’hypothèse d’une responsabilité du management de la banque.

Des pressions fortes sur la justice?

La Société Générale a-t-elle exercé d’importantes pressions, par tous les moyens possibles et imaginables, sur la justice, pour obtenir une condamnation exemplaire de Kerviel et une mise hors de cause du management? La Société Générale a-t-elle manipulé la justice? La policière chargée de l’enquête le soutient, et produit à l’appui de sa thèse un enregistrement illégal de l’ancienne vice-procureur de Paris.

L’inconvénient de ces témoignages reste qu’ils sont incertains: la policière avait bel et bien conclu à la culpabilité de Kerviel et la vice-procureure a démenti ses propos.

Comment interpréter la condamnation de Kerviel à 5 milliards € de dommages et intérêts?

À la lumière de ces témoignages et de ces insinuations, on peut toutefois se demander dans quelle mesure la condamnation de Kerviel en 2010, à cinq ans de prison, dont seulement un avec sursis, et à près de 5 milliards€ de dommages et intérêts, par sa disproportion, ne renvoie pas la Société Générale dans ses buts. Comment imaginer qu’un homme seul, mis au ban de la société, puisse s’acquitter d’une somme aussi colossale?

La décision paraît ici une forme de réponse du berger judiciaire à la bergère bancaire.

Kerviel est-il Robin des Bois?

Un des points de vue déformés de cette affaire tient à l’identification tentante entre Kerviel et Robin des Bois. Au fond, le trader serait la victime d’une machination bancaire, visant à lui faire porter un chapeau alors qu’il est innocent. Le parallèle est pourtant difficile à établir, dans la mesure où Kerviel a bel et bien pris des risques illégaux, qui visaient à l’enrichir. Il ne s’est jamais agi ici d’autre chose que d’un enrichissement des protagonistes du dossier.

Kerviel est-il une victime innocente?

Là encore, les illusions de certains ne valent pas réalité. Dans la pratique, la culpabilité de Kerviel ne fait aucun doute et Kerviel ne nie pas ses fautes. Le faire passer pour innocent constitue donc une grave erreur. En revanche, la Société Générale mène contre lui une sorte de guerre totale, dont le déséquilibre est criant. La banque a par exemple attaqué Kerviel pour diffamation lorsque celui-ci a soutenu que la Société Générale participait à l’évasion fiscale. Les dirigeants de la banque ont ouvertement méprisé la représentation nationale en témoignant sous serment du contraire. L’affaire des « Panama Papers » a prouvé qu’ils avaient menti.

Jusqu’où ira Kerviel?

Par son espèce de volonté de destruction à l’encontre de Kerviel, la Société Générale a mal joué. Non seulement, elle nourrit une sorte d’empathie pour la victime au sein de l’opinion, mais elle pousse la victime à un combat désespéré. Si Kerviel n’est pas épuisé, tout laisse à penser que le temps jouera en sa faveur et qu’à long terme, la stratégie de la banque risque de se révéler extrêmement négative pour la marque Société Générale.

Comment Marisol Touraine a tué la protection sociale

Dans une interview aux Echos, Marisol Touraine dresse un bilan particulièrement élogieux de sa politique et de sa présence avenue de Ségur (après avoir cherché à quitter plusieurs fois ce ministère, toujours en vain). Et elle a bien raison, car on n’est jamais mieux servi que par soi-même. Dans son cas, l’attente risque d’ailleurs d’être longue avant que quelqu’un ne fasse sa promotion.

Le triomphe de l’économie administrée

Soulignons d’abord que la marque de fabrique de Marisol Touraine s’appelle l’autoritarisme unilatéral. Il est assez frappant d’ailleurs de voir qu’une ministre de la Santé se félicite de son action quelques jours après que le principal syndicat de médecins (la CSMF) ait refusé de signer la nouvelle convention médicale. Alors même que les syndicats ne sont financés que s’ils signent le texte, il s’est trouvé une organisation majoritaire pour boycotter la proposition officielle.

Marisol Touraine appartient à un gouvernement qui a longtemps présenté la démocratie sociale comme méthode. Marisol Touraine a systématiquement pratiqué le passage en force et la nationalisation, notamment avec la création du service public hospitalier dans son absurde et toxique loi Santé.

Le triomphe du tarif imposé

L’un des aspects de l’autoritarisme tourainien s’appelle le plafonnement des remboursements médicaux. Là encore, pour rétablir artificiellement les comptes de la sécurité sociale (c’est-à-dire sans gestion du risque et uniquement par des mesures coercitives), la ministre a déremboursé les classes moyennes et singulièrement les femmes. Se vanter d’avoir sauvé le « système » en plafonnant les remboursements des visites chez un gynécologue, par exemple, relève de l’imposture.

Dans la pratique, la politique de la ministre n’a pas reposé sur une réforme systémique, mais sur une dégradation soviétique progressive de la sécurité sociale: petit à petit, la ministre a ordonné de dégrader les prestations sans baisser les cotisations.

Touraine a simplement repoussé les échéances

Faute de réformes structurelles, faute de véritables innovations (notamment dans le domaine du Big Data), Marisol Touraine a simplement repoussé les échéances où il faudra réformer vraiment. Elle a gagné un peu de temps en jugulant les dépenses de-ci de-là, en imposant des mesures drastiques aux hôpitaux publics où les risques psycho-sociaux deviennent ingérables. Bref, elle a caché la misère, et repoussé à l’après 2017 les mesures désagréables comme un nouveau relèvement de l’âge de la retraite.

Comment Touraine a caché la misère

Pour parvenir à gagner du temps, la ministre a planqué la poussière sous le tapis, et elle a adopté des mesures populistes qui accroissent la déresponsabilisation individuelle dont la sécurité sociale est devenue la synonyme. La généralisation du tiers payant en est le parfait symbole. Cette mesure, qui alourdit considérablement la charge administrative des médecins, nourrit l’idée que la médecine est gratuite. Bien entendu, il s’agit d’une « médecine du pauvre » puisque, dans le même temps, les remboursements sont plafonnés.

Mécaniquement, cette politique en trompe-l’oeil produit donc une dégradation globale du service. D’un côté, elle pousse les patients à se rendre chez le médecin au moindre bobo et à utiliser le bien commun avec des stratégies de passager clandestin. D’un autre côté, cette satisfaction est illusoire, puisque certains médecins deviennent moins accessibles à l’ensemble faute d’un remboursement intégral possible de la visite.

L’implosion si prévisible de la médecine de ville

Sous couvert d’une avancée sociale, c’est donc le principe d’une médecine à deux vitesses qui s’est mis en place. D’un côté, des médecins bien rémunérés qui peuvent soigner efficacement une clientèle fortunée. De l’autre, des déserts médicaux avec une fuite des généralistes loin d’une pression gratuite, certes, mais avec des délais d’attente qui augmentent à vue d’oeil.

Le sauvetage de la sécurité sociale par Marisol Touraine est un feu de paille. Marisol Touraine a solvabilisé, avec le tiers payant, la fraction la moins riche de la demande. Mais elle étrangle l’offre en lui imposant des conditions d’exercice de moins en moins supportables et en limitant la possibilité de pratiquer les dépassements d’honoraires.

Toutes proportions gardées, Marisol Touraine a dékoulakisé la médecine française. À court terme, elle peut avoir l’illusion d’avoir instauré (sans débat clair sur le sujet) de la solidarité dans un système contributif qui n’a jamais reposé sur ce principe. À long terme, elle a asséché le vivier de médecins de ville par de nouvelles tracasseries administratives et par une réglementation contraignante de leur rémunération.

Le résultat est bien connu: des campagnes entières, des villes entières, connaîtront une pénurie de médecins et le niveau sanitaire moyen des Français va baisser.

Une très grande réussite! On a sauvé la sécurité sociale, mais on a tué la protection des Français.

Commission Européenne ou gouvernement profond?

La nouvelle affaire qui touche la Commission Européenne portera une fois de plus à sourire (jaune) tous ceux qui ne nourrissent plus aucune illusion sur les tares congénitales de la construction communautaire, présentée inlassablement par les eurolatres comme la solution indéracinable à tous nos maux. Elle pose toutefois une vraie question: celui du sens, de la visée politique de la Commission Européenne dans un édifice fondé sur la normalisation des marchés.

La Commission Européenne, cette impensée radicale

Avec malice, et au vu de cette nouvelle affaire de conflit d’intérêt, je ne puis évidemment résister au plaisir de rappeler quelques propos tenus par les eurolatres au moment du Brexit. 

Rappelons que Bernard Henri-Lévy nous a parlé, au lendemain du Brexit, d’une « victoire de l’ignorance sur le savoir ». Jean Quatremer avait évoqué la victoire de l’euro-bashing ce soir-là.  C’est vrai que nous devrions sans cesse nous extasier devant ce monument de savoir qu’est la Commission Européenne, ce triomphe de la civilisation.

Dans l’histoire du Brexit, aucun esprit éminent n’a consenti à prendre la mesure du problème: la Commission européenne n’est pas pourrie jusqu’à la moelle par accident, elle l’est consubstantiellement.

Pourquoi la Commission Européenne dérape

Historiquement, la Commission Européenne s’est transformée en outil de construction d’un marché unique, ou plutôt des différents marchés uniques que l’Union a inventés: marché de l’énergie, des capitaux, des biens, etc. Sa vocation consiste à produire des normes destinées à uniformiser les différents marchés nationaux pour créer une porosité unique et sans barrière au sein de l’Union.

Il faut mesurer ce que signifie cette mission: elle suppose des arbitrages permanents en faveur de telle ou telle norme qui favorise tel ou tel acteur. L’illusion selon laquelle cette fonction d’arbitrage pourrait relever de la rationalité pure, sans « bifurcation », sans favoritisme ne tient évidemment pas.

Dans sa nature même, la Commission invente un marché qui est profilé pour servir certains acteurs au détriment d’autres.

Les dérapages politiques de la Commission

Les « dérapages » les plus fréquents de la Commission sont forcément de nature politique. Le cas Volkswagen l’a montré: compte tenu du poids de l’Allemagne, les services de la Commission n’ont fait preuve d’aucun zèle (c’est un euphémisme) pour contrôler la conformité des moteurs allemands aux normes qu’ils affichaient.

La création du marché unique exige cette partialité. Le marché unique n’est pas l’expression de la rationalité économique. Il exprime un rapport de force politique entre les Etats membres, et les normes édictées sont au service des plus puissants. Elles n’ont pas vocation à protéger les plus faibles.

Les dérapages personnels de la Commission

Dans cette sorte de favoritisme institutionnel, les tentations sont grandes. Certains commissaires ajoutent à leur fonction de lobbyiste officiel de leur Etat mandant des fonctions plus troubles comme celle d’administrateur d’une structure organisant l’évasion fiscale aux Bahamas. C’est le cas de la néerlandaise Neelie Kroes.

Chacun sait qu’elle n’est qu’un exemple parmi d’autres de cette confusion des genres. Barroso a pour sa part rejoint une banque d’affaires après son mandat. La même Neelie Kroes pratique aujourd’hui du lobbying pour Uber. On pourrait aussi aborder le cas de l’ancien commissaire Jonathan Hill, qui fut (avant le Brexit) commissaire chargé des services financiers. Il avait été auparavant lobbyiste dans un cabinet londonien chargé de ces dossiers.

Des dérapages inévitables

Les eurolatres, dans le meilleur des cas, regretteront ces conflits d’intérêt en les présentant comme des accidents. Dans la pratique, ils sont liés au fonctionnement même de la Commission. Quelle différence y a-t-il, sur le fond, entre une Neelie Kroes, qui défend à titre personnel l’évasion fiscale, quand son pays d’origine l’a favorisée par des réglementations sur la recherche et le développement d’un côté, et un Jean-Claude Juncker qui a transformé le grand-duché du Luxembourg en paradis fiscal avec un système sophistiqué de tax ruling?

C’est la vocation même de la Commission que de mélanger les genres et de légiférer à partir de déterminants opaques et incontrôlables, en ayant le souci de préserver un semblant d’équité.

Le fantasme du marché unique

C’est pour cette raison que l’affaire Neelie Kroes est à la fois beaucoup plus légère et beaucoup plus grave qu’on ne le croit. Plus légère, parce que le mandat caché de cette ancienne commissaire dans une société off-shore n’est qu’une anecdote, ou une illustration finalement bénigne d’un mal profond qui ronge la construction européenne. Plus grave parce que c’est la notion même de marché unique qui est plombée, bien au-delà de la seule question de la Commission Européenne.

Sur le fond, c’est le marché unique comme expression de la libre concurrence qui se dégonfle aujourd’hui. Bien sûr que le marché unique est une imposture, une illusion. Bien sûr qu’il exprime d’abord et avant tout un rapport de force entre des intérêts économiques, politiques, sociaux, très antagonistes. Et bien sûr que le marché unique est toujours une victoire d’un plus fort sur des faibles, où le plus fort impose des normes qui le servent et affaiblissent ses concurrents.

Marché unique et gouvernement profond

Par définition, la Commission Européenne a donc incarné de la façon la plus aboutie le gouvernement profond qui restructure la réalité quotidienne au profit de quelques acteurs économiques qui instrumentalisent la réglementation pour conquérir de nouveaux marchés. Souvenons-nous qu’à une époque encore récente, on trouvait, par exemple, sur nos marchés, des animaux vivants qui coexistaient avec les fruits, les légumes, la viande. L’Union Européenne a progressivement interdit cette coexistence, sous couvert d’hygiène et de protection du consommateur, bien entendu, comme elle a rendu complexe l’abattage des animaux en circuit court.

Ces réglementations ont fait le jeu des négociants internationaux en viande et font aujourd’hui le jeu des végétariens. Voilà comment le gouvernement profond modifie en profondeur, par le jeu de la réglementation imposée au marché unique, une réalité quotidienne à l’insu du consommateur lui-même.

C’est tout cela, la Commission Européenne. C’est beaucoup et rien à la fois, dans la mesure où ce qui pose problème n’est pas la Commission, mais le marché unique.

Fiscalité et croissance: une autre histoire du quinquennat Hollande

La fiscalité, et singulièrement l’augmentation de la pression fiscale imposée par François Hollande, a-t-elle torpillée l’économie française en 2012 et a-t-elle sapé le début de reprise dont le pays était le témoin? À la lecture du cadrage macro-économique présenté par Sapin et Eckert, la question se pose forcément.

La fiscalité: le coeur d’un programme politique

L’histoire du quinquennat Hollande est d’abord l’histoire d’une augmentation brutale des impôts au nom du « redressement dans la justice ». Beaucoup ont oublié cette formulation grotesque de Jean-Marc Ayrault, mais elle fut pourtant au coeur de son discours de politique générale, en juillet 2012.

« Je viens devant vous chargé d’une mission particulière, celle que m’a confiée le président de la République, qui a fixé notre cap : conduire le redressement de notre pays dans la justice »

On en rit encore, et d’autant plus qu’à ce moment, François Hollande a écarté toute idée de réforme fiscale et abandonne séance tenante, dès son arrivée au pouvoir, la revue générale des politiques publiques lancée par Sarkozy pour réformer l’Etat et diminuer les dépenses publiques. Il ne reste donc aucune alternative à l’augmentation des impôts.

Le choc fiscal de la gauche

Dès lors, l’économie française va être soumise à un véritable choc fiscal que le dossier distribué par Michel Sapin illustre parfaitement:

pression fiscale

Comme on le voit sans difficulté, l’arrivée de la gauche se traduit par une augmentation du taux de prélèvement fiscale de 2 points de PIB, soit 40 milliards €. En 2013 et 2014, cette augmentation culmine d’ailleurs à 2,2 points par rapport à 2011, à 3,8 points par rapport à 2009, soit près de 80 milliards de prélèvements publics supplémentaires en l’espace de 4 ans.

En 4 ans, ce sont plus de 1.000 euros par Français et par an qui sont engloutis dans la dépense publique, sans que ces Français ne mesurent concrètement quelle amélioration du service est proposée en contrepartie.

L’impact du choc fiscal sur l’emploi

Il est évidemment très tentant de mettre en relation ce choc fiscal avec l’évolution de l’emploi sur la même période. Là encore, nos ministres ont distribué un graphique qu’il est tellement tentant de juxtaposer au graphique du choc fiscal:

fiscalité

Alors qu’en 2010 et 2011 l’économie française renoue avec les créations d’emplois, l’arrivée de la gauche au pouvoir, et les coups de massue qu’elle inflige aux marges des entreprises, vont casser durablement la dynamique. En trois ans, l’économie française supprime près de 200.000 emplois, et condamne donc les nouveaux arrivants (700.000 personnes par classe d’âge) à connaître le spectre du chômage et du déclassement.

Il faut attendre 2015 pour que l’emploi reparte timidement. Si les entreprises recréent des emplois en effet, ces créations ne suffisent pas à absorber le croît naturel de la population.

L’impact du choc fiscal sur la croissance

Autre rapprochement utile: le lien chronologique entre choc fiscal et stagnation économique. Voici là encore un graphique diffusé par Bercy:

fiscalité

Là encore, on le voit, l’effet est terrible. L’arrivée de la gauche et de son choc fiscal torpillent la croissance pendant trois ans. Ce graphique évite, d’ailleurs, les sujets qui fâchent, puisqu’il oublie de mentionner que la croissance fut de 1,7% en 2011, et de 1,5% en 2010.

Le graphique qui aurait dû être produit était en fait celui-là:

fiscalité

Un bel exemple de stratégie contra-cyclique

Dans les années à venir, le quinquennat Hollande apparaîtra probablement comme un superbe exemple de stratégie contra-cyclique. Si l’affadissement de la croissance est apparu début 2012, avant l’arrivée de la gauche au pouvoir, l’augmentation massive des impôts pratiquée durant l’été 2012 par une loi de finances rectificative a aggravé le phénomène au lieu de l’enrayer.

Démonstration est donc faite qu’une hausse brutale de la pression fiscale sans activation de la dépense publique peut conduire à un choc asymétrique qui dure trois ans.

La dette du service public auprès de la Nation

Le choix d’augmenter fortement les impôts au lieu de diminuer la dépense publique a des origines bien connues. L’électorat de Hollande est d’abord composé de fonctionnaires, et le nouveau président a servi son électorat en lui épargnant la saignée que Sarkozy avait commencé à pratiquer. L’impact de ce privilège est désormais évident pour l’économie française: le pays a mis trois ans à s’en remettre. Et encore n’en est-il pas encore remis.

Trois précieuses années perdues, qui ont favorisé le délitement de notre tissu social et de nos valeurs.

Décidément, les coûts cachés de la dépense publique sont colossaux.

Chirac, l’homme qui murmurait au cul des vaches

L’état de santé de Jacques Chirac a fait polémique aujourd’hui. Cette occasion un peu ingrate et malheureuse d’évoquer la mémoire de l’ancien président le plus sympathique de la République méritait un hommage tout personnel. Très modestement, donc, je me permets de livrer quelques souvenirs de Jacques Chirac.

Chirac en 1986

La première fois de ma vie où j’ai vu Jacques Chirac, c’était en 1988. J’étais en classe préparatoire au lycée Henri-IV. Il était venu à je ne sais plus quelle inauguration, en compagnie de François Mitterrand et du ministre de l’Education de l’époque, René Monory, le garagiste de Poitiers.

Cette visite m’avait fasciné. Les deux hommes, côte-à-côte, avaient serré les mains sous une clameur générale: « Mitterrand, président! » Pour le Premier Ministre qu’était Jacques Chirac, il ne pouvait y avoir pire expérience de l’impopularité. Je me souviens du sourire crispé de Chirac, de l’aisance de Mitterrand, qui s’apprêtait à battre son Premier Ministre aux présidentielles suivantes. Nous ne savions pas à l’époque que Mazarine Pingeot, élève du lycée, était sa fille.

Chirac faisait alors figure de libéral. Il parlait de baisser les impôts. Il voulait réformer. Il sortait de la crise Devaquet et de la mort de Malik Oussekine. Tout cela lui donnait une image détestable.

Il m’a fallu plusieurs années pour comprendre que son succès était en partie dû à son physique. Je réentends une sous-directrice nulle (et promue tout au long de sa carrière en récompense de sa nullité) à l’Education Nationale se souvenir de ses émois érotiques lorsqu’elle pensait à Chirac jeune. Tout était dit: déjà, Chirac n’existait pas par ses idées, par une sorte de charisme plaisant qui donnait envie de voter pour lui.

Chirac en 1994

Quelques années plus tard, ce n’est pas Chirac que j’ai connu, mais son entourage. J’étais entré à la Ville de Paris et je devais gérer des emplois fictifs. Parmi ces gens mystérieux, on trouvait de tout, et notamment une espèce de vieille rombière qui devait à une ancienne proximité avec le maire un salaire correct pour des missions imaginaires.

Elle n’était plus de première jeunesse, mais elle avait dû être une belle femme. Pour la forme, elle était chargée d’un dossier, au demeurant totalement bidon, qui l’autorisait à donner son avis sur tout dans des réunions où elle apparaissait comme une martienne. Un collègue qui dirigeait les services d’une mairie d’arrondissement m’avait affirmé qu’il avait un jour reçu un coup de téléphone impromptu après avoir refusé une place en crèche à une habitante: « Bonjour, c’est Chirac. Il faut vraiment que vous lui trouviez une place en crèche ».

Lorsque Jospin est arrivé à Matignon, en 1997, son premier geste fut de nommer un Préfet à Paris qui nous fit une belle lettre pour avoir un point sur tous les dossiers « fictifs ».

Chirac en 2000

Durant l’automne 2000, Chirac exerça la présidence de l’Union et fit une tournée des capitales pour « vendre » le traité de Nice, par lequel la France consentit à augmenter les droits de vote de l’Allemagne, après la réunification. Je faisais mon stage ENA à l’ambassade de France à Athènes et j’étais chargé du protocole.

J’avais été fâché par Chirac et j’ai compris ce jour-là la dure loi du pouvoir monarchique dans la République. J’avais en effet repéré la traductrice du Président. C’était une belle quadragénaire, avec beaucoup de prestance, et j’avais convenu avec elle que nous pourrions prendre un verre au Hilton après le dîner officiel au « Matignon » grec. Et à la sortie du dîner, je n’ai pas trouvé mon interprète.

Vers deux heures du matin, je fus appelé pour je ne sais plus quelle raison à vérifier la chambre de l’hôtel Grande-Bretagne, sur la place Syntagma, où les cadeaux présidentiels étaient entreposés. Pour y parvenir, j’étais obligé de passer devant la chambre du Président, gardée par un impressionnant policier en civil doté d’un énorme revolver, avec qui j’avais sympathisé. En voyant l’interprète quitter la chambre du Président, à ce moment, j’ai compris pour quelle raison je ne l’avais pas trouvée à la sortie du dîner.

Chirac en 2005

Quelques années plus tard, j’étais en charge de l’organisation du baccalauréat. Le ministre de l’Education de l’époque s’était mis en tête de réformer le baccalauréat. Nous en étions au deuxième mandat de Jacques Chirac. Je ne sais plus qui était le ministre en cause. Je me souviens juste que le directeur de cabinet, Patrick Gérard, qui fut par la suite directeur du cabinet de Rachida Dati et recteur de Paris, m’avait enrôlé dans la commission chargée de préparer la réforme.

Au bout de quelques séances, il devint évident que tout le monde était d’accord pour une réforme, mais que personne ne voulait y laisser des plumes. La réforme fut abandonnée avant même d’être mise sur la table.

Le murmure au cul des vaches comme mode de gouvernance

Ce fut cela Chirac: une lente transformation d’un libéral hyperactif en un radical-socialiste éteint, dont l’occupation première consistait à caresser le cul des vaches au salon de l’Agriculture, et à l’oreille desquelles il murmurait ses slogans.

Chirac eut un visage sympathique, même si, à l’occasion, il n’a pas dédaigné, comme Nicolas Sarkozy, chasser sur les terres du Front National pour améliorer ses scores. Sympathique certes, mais certains se rappelleront aussi que ses deux mandats furent d’abord et avant tout marqués par l’immobilisme. Dont nous payons le prix aujourd’hui.