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Le populisme, maladie sénile de la démocratie censitaire

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La démocratie libérale, devenue démocratie censitaire sans qu’on y prenne garde, serait malade, et on veut bien le croire. Certains ont vu, dans l’élection de Trump, un symptôme de cette maladie et n’hésitent pas à expliquer que le nouveau président des États-Unis met en danger un système politique merveilleux. À l’usage, c’est pourtant le contraire qui prend forme: Trump est élu en réaction à une captation de la démocratie libérale par une caste qui transforme le pouvoir en objet personnel.

L’émergence d’une démocratie censitaire

Dans la pratique, les élections présidentielles américaines ont prouvé que la fameuse démocratie en Amérique tant adulée des tocquevilliens n’est plus qu’une illusion ou une mise en scène. Elle a cédé la place à une démocratie censitaire, c’est-à-dire fondée sur des barrières à l’entrée des mandats.

Il suffisait de lire le casting pour en dresser le constat. Du côté des démocrates, l’épouse d’un ancien Président s’est imposée. Du côté des républicains, on comptait, lors de la primaire, le fils et le frère de deux anciens Présidents. Jamais les Américains n’avaient été confrontés à un si faible renouvellement de la caste politique, et à des barrières financières aussi importantes dans la campagne.

On se gaussera d’ailleurs des théories laborieuses sur Hillary candidate des pauvres, qui fleurissent dans les journaux de gauche. Si la campagne, dans sa globalité, a coûté plus de 3 milliards$, elle a coûté plus précisément 400 millions de dollars à Hillary Clinton, soit plus cher que celle de Donald Trump. Lorsque des montants pareils sont atteints, on voit bien que la politique n’est plus ouverte à tous les citoyens de façon identique…

La démocratie censitaire en France

En France, le plafonnement des dépenses de campagne empêche d’atteindre des montants aussi élevés. Toutefois, la sélection à l’entrée existe sous d’autres formes, qui ont le même effet: l’accès aux mandats n’est pas ouvert à tous uniformément, et suppose d’appartenir à une caste qui défend ses intérêts de classe.

La caste à la française ne repose pas seulement sur la fortune. Elle intègre la reconnaissance par les grandes écoles et le respect d’un parcours d’élu. Les règles du jeu sont différentes, mais le parrainage par 500 élus pour être candidat à la présidentielle constitue une sorte de garde-fou pour éliminer les hurluberlus qui menaceraient l’équilibre du système.

Bref, tous les Français ont le droit de vote (une fois tous les cinq ans pour les mandats nationaux), mais ils n’ont pas la même chance de devenir députés ou sénateurs, ou présidents de la République. L’expérience montre que les partis politiques n’effectuent pas le tri de leur investiture sur la compétence, mais de préférence sur d’autres critères, dont l’appartenance fidèle à la nomenklatura.

Les conséquences de la démocratie censitaire

Ces barrières à l’entrée des mandats expliquent les profonds déséquilibres dans la composition socio-professionnelle de la représentation nationale. En France, on compte à peine une poignée d’employés et d’ouvriers parmi les 577 députés, alors que ceux-ci représentent la moitié de la population active. En revanche, on trouve plus de 70 enseignants ou assimilés, 14 permanents politiques, 30 fonctionnaires des grands corps de l’Etat, plus de 60 autres fonctionnaires, 13 cadres d’entreprises publiques, 54 pensionnés et retraités civils. Plus du tiers de l’Assemblée Nationale est composé de ces gens liés par des points de vue proches.

Encore le décompte est-il faussé par des arrangements avec le siècle. Par exemple, Daniel Vaillant, qui est un professionnel de la politique, est renseigné comme agent technique. Dans les cadres du secteur privé (ou présentés comme tels par l’Assemblée), des noms nous défrisent les moustaches: Claude Bartolone, Henri Emmanuelli, Karine Berger, Benoît Hamon, Patrick Balkany, Eric Woerth, dont la connaissance des entreprises semble très fictive.

En réalité, très peu d’élus ont effectué un véritable passage en entreprise, alors que l’une de leurs principales missions consiste pourtant à réglementer le secteur privé. On voit bien comment, ici, la démocratie censitaire est à l’origine des maux qui la tuent: faible représentativité de l’Assemblée, hypertrophie réglementaire pour les entreprises, lois mal ficelées et impossibles à appliquer faute d’être adoptées par des gens qui comprennent réellement les problèmes qu’ils prétendent régler.

Le populisme, cette maladie sénile de la démocratie censitaire

Face à la dérive de la démocratie libérale qui s’est transformée en démocratie censitaire, les peuples, malgré leur grande sagesse, n’ont plus guère d’autre choix que d’adopter les grands moyens. Encore le font-ils avec prudence puisqu’ils multiplient les avertissements avant de passer à l’acte.

Ces grands moyens s’appellent le populisme, c’est-à-dire le recours à des forces politiques dont le principal discours repose sur le grand remplacement des élites sortantes par de nouvelles élites. Sur ce point, on a bien tort de présenter les mouvements populistes comme des forces qui rejettent les élites. En réalité, les populistes ne les rejettent, ils veulent seulement les renouveler et les remplacer.

L’accusation de populisme de la part des élites sortantes constitue donc une stigmatisation facile, mais maladroite, dans la mesure où elle mésinterprète la vraie nature des mouvements populistes.

Réinventer la démocratie libérale

Face à cette folie qu’est la réaction nobiliaire devant la montée du populisme, il devient urgent que les authentiques libéraux (pas ceux qui prônent une mise de la démocratie sous la tutelle des élites) réinventent la démocratie libérale. La seule alternative durable à un remplacement des élites par d’autres élites… qui se comporteront inéluctablement de la même façon lorsqu’elles arriveront au pouvoir tient en effet à une nouvelle donne…

Pour ce faire, il faut réinventer des modèles de gouvernance, comme la mise en place de la transitivité des mandats, où l’administration numérique…

Le chemin sera long, et restera à réinventer.

12 commentaires

  1. Ikomal dit

    hum … je partage volontiers le diagnostic, mais le remède proposé me semble de l’ordre du yakafokon.
    Ceux qu’il faudrait réformer sont précisément ceux qui ont la charge et les moyens de la faire, c’est à dire donc de NE PAS la faire puisque ça revient pour eux à se suicider.

  2. Citoyen dit

    Sujet bien traité qui tombe à pic.
    Une seule phrase résume parfaitement le tout : « une captation de la démocratie libérale par une caste qui transforme le pouvoir en objet personnel » …. et suffit à décrire la situation.

  3. Pierre dit

    Avant même de parler de « transitivité » des mandats…. l’alpha et l’omega pour dresser la Bête, faire qu’elle se tienne tranquille et qu’elle ne puisse pas sortir de sa cage c’est la thune. Le pognon. L’oseille.

    C’est la quantité d’argent mis à disposition de l’Etat qui détermine ses missions, et sa capacité de nuisance. Ou pas.

    Un état modeste, avec un petit budget mais concentré sur quelques missions régaliennes, est (paradoxalement) un état fort, mais surtout un état non prédateur. En clair : un véritable Etat, et pas une mafia privée qui se déguise sous les oripeaux du public.

    Tous les autres mécanismes dont vous parlez sont des compléments, des dispositifs de raffinement.

    C’est pour avoir oublié ce principe essentiel que la république américaine a dégénéré.

    Plus les moyens de Washington augmentaient (via rapine fiscale et endettement), plus le « fédéral » grossissait, au point de tuer les libertés, fausser l’économie de marché, violer la constitution, etc… (jusqu’à la réaction Trump, on verra si l’antidote se révèle efficace).

    Phénomène rigoureusement identique chez nous.

    Je le répète souvent : sans argent, en tout cas avec moins, la capacité de nuisance de Juppé, Hollande, Sarkozy, Ségolène Royal et tous leurs complices et clients serait réduite voire… inexistante.

    Ergo, vous voulez vous débarasser de cette clique et retrouver votre liberté ? Accélérez la faillite de l’Etat.

    • gérard dit

      Effectivement:les américains sont victimes comme nous d’une surdose de prélèvements,meme s’ils sont répartis autrement.En France il faut voter pour ceux qui s’engagent a baisser non la dépense publique,mais la pression fiscale directe et indirecte.En ce sens,Juppé avec la TVA est une catastrophe,Fillon avec les retraites une autre..Rappelons que la moyenne des retraites versées est supérieure a la moyenne des salaires(une folie),donc avant de faire la retraite a 65 ans il faut d’abord baisser les retraites
      Eric ,il est faux de prétendre que nos hommes politiques ne connaissent rien au monde de l’entreprise:ils sont tous dirigeants des SCI dans lesquelles ils ont planqué leur immobilier,ils sont donc chefs d’entreprise!Bravo pour cet esprit entrepreneurial!

  4. MJ dit

    un petit rappel… capital !
    lien sur le site de la RTS : http://www.rts.ch/archives/recherche/?q=guillemin

    “Alors pour piger l’affaire, il faut qu’on remonte assez loin. Pas au début tout de même, mais en mille-huit-cent-septante-cinq (Note : Guillemin dit “septante-cinq”, on est à la RTS).Pourquoi septante-cinq parce que c’est en mille-huit-cent-septante-cinq que la France, est devenue une République, officiellement une République. Cette histoire là a l’air du reste d’un paradoxe. Qui est la Chambre, qui
    est l”Assemblée qui a décidé la république, c’est l’Assemblée qui avait été élue le 8 février 1871, enfin septante et un, et cette Assemblée était en énorme majorité Royaliste. Il y avait 750 députés, il y en avait 600 qui étaient Royalistes. J’entends bien qu’ils ne s’entendaient pas eux-mêmes très bien, il y en avaient des royalistes orléanistes, il y avait des royalistes légitimistes, mais enfin ils étaient royalistes, quoi. Alors comment se fait-il que ce soit cette chambre royaliste qui décide en janvier 75, à une voix de majorité, hein que le régime sera la République. Et bien, je vais vous expliquer. Tout vient d’un homme extrêmement astucieux que je n’aime pas, mais dont je salue l’intelligence, qui s’appelait Monsieur Thiers. Monsieur Thiers, vous le savez est très connu par la répression de la Commune, mais c’était un homme astucieux, et voici le raisonnement qu’il faisait. Il disait à ses amis de la Chambre, ses amis Royalistes, “Moi aussi j’ai été Royaliste pendant longtemps”, puisqu’il avait même été ministre de Louis-Philippe. “Je vivais”, disait-il, “sur l’idée – simpliste que la Monarchie est le système le plus confortable, le plus sérieux pour garantir les choses importantes.” Les choses importantes pour lui, c’était la sécurité des fortunes, que les nantis ne soient pas troublés, que les pauvres continuent à rester pauvres, et que les riches puissent s’enrichir avec le travail des autres. Alors il avait dit “J’avais cru que c’était le système monarchique puis je me suis aperçu que ce n’était pas vrai, parce que dans le système monarchique, en principe” – je dis bien en principe – “c’est un homme qui dirige tout, la volonté d’un seul. Il a autour de lui des sujets, et si ces sujets décident brusquement de ne plus être des sujets mais des citoyens, qu’ils se révoltent, alors qu’est-ce qui arrive ? Alors la volonté du Roi est brisée. Ca s’est vu en 1789, ça s’est revu en 92, ça s’est revu en 1848. Ca vient de se revoir, disait-il, en 70 lorsque les Parisiens ont proclamé la République”. “Alors, j’ai donc été, disait-il, été effrayé par l’idée républicaine, et puis j’ai réfléchi à ceci”. Et il expliquait ça, vous savez, jour par jour à ses amis de la chambre. “Qu’est-ce que c’est que la République ? C’est la démocratie, qu’est-ce que c’est que la démocratie ? le suffrage universel, volonté nationale comme on dit. Mais qu’est-ce que c’est pratiquement que la volonté nationale ? C’est la majorité des citoyens. Il suffit qu’il y ait la moitié plus un et ça s’appelle majorité. Alors si la majorité décide que le régime sera tel, le régime devra être accepté par tout le monde comme étant le régime de la majorité nationale. “Or”, disait Monsieur Thiers, “avez-vous remarqué, toutes les fois qu’on a fait appel au suffrage universel. Vous avez remarqué ce qui s’est passé ?”. Il remontait même assez loin. Je ne sais pas s’il le faisait, mais il aurait dû le faire en tous cas. Pensez à 1792, quand pour la première fois, il y a eu la République en France, et qu’on a fait voter les gens. Cette France de 1792, elle était composée, je sais pas moi, à 98 % de pauvres gens. 750 députés à la Convention. Et bien savez-vous combien il y avait de représentants du peuple, enfin de pauvres gens à cette Convention de 750 députés ? Il y en avait deux, vous entendez ? Il y en avait deux, deux prolétaires, il y avait un Noël Point qui était un ouvrier armurier de Saint-Etienne, il y avait un cardeur de laine de Reims qui s’appelait Armonville. Tout le reste, tous les gens qui composaient la Convention, c’étaient des notables, c’étaient des gens assis, importants, des riches, quoi. En 1848, c’était en Avril 48, de nouveau le suffrage universel, on fait voter ces gens qui continuent à être en immense majorité des pauvres. Qu’est-ce qu’ils envoient ? Ils envoient une chambre formidable, l’assemblée nationale qui sera prodigieusement réactionnaire et qui va essayer d’être la République. “Et troisièmement, disait Monsieur Thiers, qu’est-ce qui vient de se passer le 8 février 1871, pour élire la chambre dont nous faisons partie, c’est la même chose. Cette France en immense majorité composée de pauvres gens délègue qui ? elle délègue des riches. Elle délègue des notables. Parce que d’abord, la paysannerie est à ce moment-là de 85 % à peu près des français, des quantités de paysans sont analphabètes, ils votent donc comme on leur dit de voter, alors dans chaque coin de France, dans chaque district, dans chaque commune les pauvres gens votent poussés par les notables, c’est-à-dire par le médecin, par le notaire, par le curé, par le châtelain, si bien que “c’est formidable, disait Thiers, vous vous rendez compte ? Ce sont les pauvres eux-mêmes qui nous délèguent, nous les possédants, nous les notables, nous les riches pour décider de la Politique. Et nous sommes armés d’une puissance extraordinaire puisque nous représentons paraît-il la volonté nationale. Alors vous comprenez, camarades, disait-il” – enfin il disait Messieurs, “Comprenez à quel point c’est avantageux d’avoir la République, puisqu’on aura une République conservatrice et avec elle toute la puissance de la Volonté Nationale ; et on va constituer quelque chose qu’on appellera le Centre Gauche”, en réalité ce sont tous les affairistes de la chambre qui sont là. Lui, lui Monsieur Thiers, c’est le PDG des mines d’Anzin. Il y a le représentant des chemins de fer du Nord, c’était Rotschild, il y a les représentants de la sidérurgie, ce sont les gens de l’Est, et bah ça ça va constituer le Centre Gauche. Pourquoi Gauche ? Et bien justement pour faire républicain. A ce moment là le clivage, ça a duré très longtemps, vous savez, le clivage entre Droite et Gauche en France, c’était la Religion, alors on va décider de se donner, de s’affirmer comme des anti-cléricaux, et je reconnais qu’il y avait bien besoin de faire de l’anticléricalisme, hein. Donc en janvier 1875, à une voix de majorité, ça s’appellera l’amendement Vallon, la République est proclamée en France.”

  5. Lorelei dit

    Vous n’avez pas compris. De même que c’est le médecin qui soigne les maladies, de même que les garagistes réparent les voitures, seuls les politiciens doivent s’occuper de politique. Ils ont le connaissance des problèmes politiques, ils savent. Pas Vous, pas nous. C’est pour ça qu’il ne faudrait plus laisser aux gens qui ne savent pas, le droit de voter.
    Trêve de plaisanterie, c’est que j’ai entendu sur les ondes ces derniers jours et ça m’a fait bondir. Surtout quand je lis dans vos chroniques la façon dont se déroulent les votes et les sujets abordés.

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