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Viadeo et le capitalisme de connivence

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Viadeo a fait faillite, et la faillite coûte environ 30 centimes € par Français, grâce à la brillante politique d’investissement menée par la BPI. Les pouvoirs publics ont en effet brûlé près de 20 millions € dans deux prises de participation douteuses au sein de ce réseau social français dont les chances de réussir étaient pourtant très incertaines.

Viadeo, brève histoire d’un échec

Viadeo est une sorte de cousin germain de Linkedin. Né en 2004 sous le nom de Viaduc, Viadeo prend son envol en 2007 sous la conduite de Dan Serfaty. En décembre 2013, Viadeo emploie 300 personnes à travers le monde.

Linkedin est né à la même époque. L’un est toujours en vie, l’autre vient de déposer le bilan. Encore un ratage français dans la compétition mondiale.

Le capital français marche à l’envers

Sur le fond, la mécanique qui condamne Viadeo est bien connue. Essentiellement développé sur fonds propres, le réseau français a besoin de cash pour se développer. Il fait donc payer les clients par avance (ce qui limite sa compétitivité) quand son concurrent américain Linkedin peut largement recourir à la gratuité, fort d’investissements apportés par les capital-riskers. C’est ici qu’on mesure le poids du capitalisme de connivence en France: ennemi du risque, il peine à porter des projets à long terme et s’intéresse essentiellement aux projets matures, ou aux amis qui vous veulent du bien.

Le business model « fermé » de Viadeo le condamne à ne pas dépasser les frontières françaises, et à subir un lent étranglement par son concurrent américain.

Le risque capitalistique et Linkedin

Pour mémoire, Linkedin a largement bénéficié d’une forte prise de risque de la part des fonds américains d’investissement. Dès 2003, le fonds Séquoia met près de 5 millions $ dans l’opération. En 2004, Greylock Partners met 10 millions $. On ne voit évidemment pas la vie de la même façon ni l’avenir de son entreprise quand on lève plusieurs millions $ par an.

La différence entre les capitalismes est ici: les 10 millions € levés auprès de la BPI par Viadeo arrivent près de 10 ans après la levée de Linkedin…

Viadeo en 2012: chronique d’un ratage annoncé

En 2012 (cinq ans après la création du réseau…), le Fonds stratégique d’investissement, précurseur de la BPI, met une première ligne de 10 millions € dans Viadeo.

« Viadeo est un champion français de l’internet, qui s’inscrit dans une dynamique de forte croissance et que le FSI a choisi d’accompagner pour accélérer son développement dans le marché mondial attractif, mais compétitif, des réseaux sociaux professionnels », commente de son côté Jean d’Arthuys, directeur et membre du comité exécutif du FSI.

En 2012, Viadeo affiche un chiffre d’affaires d’environ 30 millions d’euros, soit près de 20 fois moins que Linkedin, créée en même temps. Viadeo réalise la quasi-totalité de son chiffre d’affaires en France et ne monétise aucun abonnement à l’étranger.

Errare humanum est, perseverare diabolicum

En 2014, la BPI ajoute 8,5 millions d’euros, sans l’afficher directement, à l’occasion de l’introduction de Viadeo en bourse. Autant l’investissement de 2012 pouvait se comprendre, autant celui de 2014 obéit à des déterminants mystérieux.

En effet, comme l’indique alors Sébastien Laye, Viadeo a « cashburné » près de 14 millions € en 2013, soit 50% de son chiffre d’affaires. Au premier trimestre 2014, le chiffre d’affaires diminue de près de 5%. La situation ne s’annonce donc pas sous les meilleures auspices…

C’est pourtant à ce moment que la banque publique décide de réinvestir…

La BPI et le capitalisme de connivence

Quelle est la logique de la politique d’investissement de la BPI? Personne ne le sait. Elle n’est pas expliquée. On sait juste que la BPI s’appuie sur un comité exécutif qui semble prendre, avec l’argent des contribuables, des décisions discrétionnaires, voire arbitraires.

Son investissement de 8,5 millions dans l’introduction en bourse de Viadeo de 2014 (qui permet à l’entreprise française de lever 22 millions d’euros, dont 40% d’argent public…) illustre bien le caractère très opaque de sa stratégie. Les mauvais esprits (dont le mien) ne manqueront pas de déplorer, une fois de plus, l’esprit de connivence qui marque le capitalisme français, avec sa manie de mélanger les structures publiques et les structures privées pour financer des arrangements incompréhensibles.

La France est-elle en train de manquer la révolution numérique?

Si l’on admet l’hypothèse que la révolution numérique repose d’abord sur la capacité du capital traditionnel à financer des activités à haut risque… la réponse est donnée. Viadeo, avec ses levées tardives à un moment où son business model était déjà très mal en point, en constitue un superbe exemple.

8 commentaires

  1. rodolph dit

    Révolution numérique en France pays de papy et de papyrus (alias millefeuille! ) un peu de sérieux svp on fait pas des omelettes avec des oeufs brouillées

  2. Citoyen dit

    « Quelle est la logique de la politique d’investissement de la BPI? Personne ne le sait. »…
    La réponse est dans l’énoncé … BPI : Banque Pour Inféodés (au PS) !
    D’une part, il faut faire allégeance pour profiter de la manne. D’autre part, il faut que le projet serve les dessins, pas toujours avouables, de la mafia qui se gave sur le dos des contribuables …. Et donc, de fait, les critères de développement et de rentabilité ne sont pas ceux retenus en priorité.
    Mais, bien sûr, il n’y a que les mauvais esprits qui l’évoquent.

  3. Jiff dit

    Rappelons que les pertes du capital-risker Américain sont déductibles (100% si ça n’a pas changé), alors qu’ici. Les Anglais sont un peu plus limités en déduction, mais les paliers actuels font que ça marche très bien, en tout cas bien mieux que dans ce pays sclérosé et irréformable.

    Quant’aux errement FSI/BPI, c’est beau comme du Fayol, qui, il-y-a presque un siècle (Henri Fayol – 1921 – «L’incapacité industrielle de l’État : les PTT») , avait déjà parfaitement démontré l’incompatibilité totale entre état et entreprise; la direction d’une entreprise nécessitant, avant tout, de la responsabilité…

    • Ikomal dit

      +1
      A la décharge de la BPI et autres machins de financement publics, aucun entrepreneur sensé ne cherche à avoir l’État dans son capital. Si il le fait, c’est qu’il est insensé (et l’avenir s’annonce mal), ou qu’il est acculé faute d’autre solutions (et l’avenir s’annonce mal). de toute façon, une participation publique à une affaire est toujours mauvais signe

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