Accueil » J’ai passé une soirée avec En Marche et je me suis bien amusé

J’ai passé une soirée avec En Marche et je me suis bien amusé

Cet article a été lu 10648 fois

Hier soir, j’étais invité à une soirée d’En Marche à l’Entrepôt. Jean-Marie Cavada venait y parler d’Europe. Sympathiquement, un membre du comité local m’a inscrit et m’a suggéré d’assister à la séance. J’ai accepté en indiquant que ce serait pour moi un grand plaisir touristique.

En Marche et les codes bobos chics parisiens

Les Parisiens connaissent l’Entrepôt. C’est un lieu bobo assez agréable à fréquenter, un spot comme on dit quand on est dans le milieu. La pinte de bière blonde trop sucrée y coûte 7,5 euros. Pour un Belge dans mon genre, c’est ruineux, selon le bon principe en vigueur qui veut qu’on commence à s’amuser à partir d’un litre ou un litre et demi de bière. Et là, tout de suite, tu comprends qu’être macronien à Paris, ça a un prix. Tu n’es pas à la réunion du NPA où tout le monde compte ses sous pour s’acheter une pils au goût de pisse de vache. Ici, la bière a aussi le goût de pisse de vache, mais elle ne vient pas de République Tchèque. Elle vient d’une brasserie « artisanale » du Nord de la France où on lui a rajouté du sucre pour faire oublier le goût de la pisse de vache. Du coup, les prix grimpent: il faut bien payer les charges.

Bref, je me prends ma pinte et je m’assieds au fond de la salle pendant la passation des consignes. Ici, pas question de s’organiser façon assemblée générale de la CGT, ou bouillonnement des Verts, avec des trolls (probablement payés par les renseignements généraux en lousdé) qui te plombent ta réunion. Ici, tu dois poser tes questions sur Twitter et un écran placé à côté du pupitre où l’invité parle les relaie, cahin caha, au milieu d’une foule d’autres questions qui tombent sans cesse sur le fil. Tu comprends vite que, sous couvert d’organisation et de modernité, tu es face à une organisation qui ne débat pas, et qui le cache à peine.

Tout le pouvoir, en réalité, est concentré entre les mains du coordonnateur, qui tient la réunion et choisit les questions qui seront posées à la fin, dans un ordre de son choix et selon des critères connus de lui seul. C’est vraiment que c’est beaucoup moins bordélique que dans les assemblées habituelles. Mais, quand tu es dans la salle, tu comprends que tu n’es pas acteur, mais spectateur. C’est plus policé, plus aristocratique. Tu n’es pas dans la vulgarité de la démocratie.

Cavada et En Marche, là, tu te marres

Derrière le pupitre, Cavada commence son oraison sur l’Europe. Elle est balancée en deux idées simples, ponctuées de phrases comme: « Je ne flagorne pas. Emmanuel a tout simplement des idées excellentes. Je suis tout à fait d’accord avec lui, je ne supporte plus les partis. » Tu comprends donc que le gars va à la soupe et espère un poste dans le prochain gouvernement, autour de deux arguments simples.

Le premier argument colle à la peau de Cavada comme un pantalon de cuir à une dominatrice dans une soirée sado-masochiste: l’Europe, c’est bien, parce que c’est la paix, et en plus ça nous permet de nous endetter à bas prix. Quand tu écoutes Cavada, l’OTAN, ça n’existe pas, la guerre froide ça n’a jamais existé, et la paix, c’est grâce au traité de Rome. Jamais le gars ne te dit que, en 1981, Mitterrand a pris son bâton de pèlerin pour expliquer que le parapluie nucléaire américain était indispensable à notre survie. Dire cela, ce serait du populisme complotiste (on va y venir). C’est tout juste s’il concède qu’il n’y a pas d’armée européenne et que, par les temps qui courent, ce serait mieux qu’il y en ait une.

Le deuxième argument est encore plus puissant que le premier: c’est le point Godwin systématique et immédiat. Si tu n’es pas d’accord avec Cavada et sa vision béate de l’Europe, c’est que tu es un crypto du Front National et que tu prépares un nouvel Holocauste. Tu comprends: lui, il est du côté de l’élite, des gens intelligents qui pensent avec des raisonnements complexes et élaborés. Toi, tu es un rigolo, un guignol, un populiste et, en réalité, un fasciste avec des idées frustes.

J’avais déjà expérimenté cette méthode confondante sur un plateau de la Chaîne Parlementaire. En bon courtisan (habitué à faire des gâteries aux puissants sous la table pendant le repas), Cavada ne te dit jamais les choses en face. Mais, dans le couloir, en sortant, je l’avais entendu tancer le journaliste qui m’avait invité en lui soutenant que j’étais du Front National et qu’il était scandaleux que la Chaîne Parlementaire donne un temps de parole au Front National.

La diabolisation du Front National, un business qui marche

Il faut bien comprendre ici la nécessité structurelle, pour un Cavada, d’avoir un Front National dans l’espace politique. Quand, comme lui, ta pensée politique se résume à deux idées, tu as besoin d’un repoussoir, d’un bouc-émissaire, pour exister. Sans le bouc-émissaire, tu es obligé de penser, parce que le débat est libre. Pour ligoter la démocratie et garder une emprise sur le débat, tu as besoin de pouvoir dire: « Vous, Monsieur, vous faites le jeu du Front National », puis de passer à l’étape suivante qui est: « Vous ne pensez pas comme moi, donc vous êtes du Front National, donc vous êtes fasciste ».

Contrairement à ce qu’on croit, la progression du Front National n’est pas née du Front National lui-même. Elle a été savamment orchestrée par l’élite parisienne pour justifier la mise sous contrôle de l’opinion publique. Sauf que les mecs, maintenant, comprennent qu’ils ont joué aux apprentis sorciers et que les petits enfants que nous sommes choisissent de plus en plus souvent de désobéir à leurs prétendus maîtres.

Mais que diable Macron va-t-il faire dans cette galère?

Le plus surprenant, c’est la fracture profonde entre cette vieille façon de faire de la politique, qui est dictée par la réaction nobiliaire (Cavada n’hésite pas à sortir des phrases gerbantes comme: « Moi qui viens d’un milieu modeste, je sais que le peuple n’a pas toujours raison et qu’il a besoin d’être éclairé par une élite »), et le dynamisme souvent enthousiaste des équipes locales d’En Marche. De toutes parts, j’entends la satisfaction de ceux qui participent à l’aventure et qui me disent en quoi ils en sont heureux.

Dans la pratique, Macron n’a d’ailleurs rien inventé. Il fait le boulot que les partis politiques devraient faire par nature: recueillir les idées des militants et les utiliser pour en faire un programme. Beaucoup de militants d’En Marche sont d’ailleurs des déçus des autres partis, qu’il s’agisse des Républicains, de l’UDI ou du PS. Toutes ces bonnes volontés ont cherché leur bonheur dans l’engagement politique et se sont heurtées, tôt ou tard, à la vraie nature des partis politiques et à cet étouffant système de clientèle qui veut qu’un parti soit une mafia au service de ses dirigeants: soit tu rentres dans la combine, soit tu pars, mais l’intérêt général, tu oublies.

Toute la difficulté de Macron sera tôt ou tard de convertir en énergie politique opérationnelle l’enthousiasme de ces déçus de la politique traditionnelle. Pour ce faire, Macron doit (on le voit avec la visite d’un vieux crocodile comme Cavada) composer avec les ingrédients de l’ancienne machine. Qui absorbera l’autre? qui dissoudra les effets de la partie adverse? L’avenir nous le dira, mais Macron et son équipe resserrée doivent avoir conscience que, s’ils devaient décevoir leurs militants de la première heure, c’est l’hypothèse d’une réforme des institutions par l’intérieur et sur un mode centriste qui sera définitivement balayée.

14 commentaires

  1. yoananda dit

    Intéressant.
    Pour la réforme des partis, il existe des réseaux sociaux pour partis qui servent en fait de curateurs d’idées remontées depuis la base.
    Je crois que certains partis commencent à les utiliser.

    Notez qu’il y a aussi 2 autres sortes de logiciels:
    1/ les logiciels dit de « démocratie liquide » qui expérimentent d’autres manières de voter (qui donnent mathématiquement de meilleurs résultats en terme de satisfaction)
    2/ des logiciels d’analyse politique. Fillon en utilises un, j’ai oublié le nom, je l’avais déjà mentionné ici. Ce sont des softs qui segmentent l’électorat et permettent de faire passer des messages, soit disant plus efficaces. On voit ce que ça donne avec un timonier pusillanime ! lol

    Bref, moi, je pense que « ce » qui va prendre le pouvoir à terme, ce seront les algorithmes. Les hommes ne seront plus que l’habillage, et d’ailleurs, ce seront des femmes.

    Comme partout ailleurs, la 3ème révolution industrielle est en train de tout bouleversé.
    Ca serait bien qu’on en parle un peu aussi.

    • Jiff dit

      « je pense que « ce » qui va prendre le pouvoir à terme, ce seront les algorithmes. »

      Moi pas (bien qu’étant de la partie), parce que je pense que nous-avons atteint le point de basculement où, quoiqu’il se dise, une majorité de gens ne croira que ce qu’elle verra. Et comme le poliotique moyen ment à ces mêmes gens comme un arracheur de dents, les algos, mêmes adaptatifs, ne changeront pas grand chose au résultat.
      Et ça n’est pas les actuels bruits de couloir sur la disparition du cash qui risquent d’améliorer la chose.

      Quant’à la 3ème révolution, si les choses continuent comme maintenant, il-y-a des chances qu’elle soit non-pas industrielle mais sociétale et profonde le jour où l’Homme de la rue prendra le mors aux dents. (La vache ! Que de dents, d’ici à ce que Carrie, fille du diable, se pointe… 😉

      Pour ce qui est de la mutation professionnelle en cours (robots, informatique, automatisation), ça ne pose pas de problèmes particuliers aux pays qui ont développé une vraie formation initiale et continue de haute qualité (allemagne, suisse, …), par opposition à un marché de dupes (ici) où les boîtes des petits copains se font du pognon sur le dos du contribuable en dispensant des prestations moins que lamentables; sans compter qu’une majorité de mômes sortent en masse de l’ednat sans savoir lire, écrire, compter et comprendre correctement ce qu’ils lisent, ce qui fait qu’ils ne seront pas en mesure d’apprendre quoi que ce soit de nouveau.

      En bref, nous sommes à quelques millimètres du gouffre et la seule offre de tous ces aimables esthètes, Fillon compris, nous propose, c’est un grand pas en avant; forcément, les choses ne peuvent que bien se passer…

  2. Sémaphore dit

    A chaque élection, Cavada fait un remue-ménage insupportable pour montrer qu’il existe et qu’il est et surtout, sera l’ homme de la situation après le scrutin…
    Mais qu’ ils sont durs de la comprenette, ceux qui ne lui donnent jamais satisfaction…

  3. Citoyen dit

    Le micron essaie, tant bien que mal, de faire croire qu’il n’est ni de gauche ni de droite …. Ce qui n’est pas faux … En tant que marionnette du ventriloque de Corrèze, …. en fait, il est d’ailleurs …
    Ce qui est sûr en tout cas, c’est qu’il fait l’unanimité … Il a réussi à rassembler derrière lui, la cage aux folles, pour le porter. … qui eux aussi sont d’une autre planète …
    Si en plus, il accumule les modèles du type Cavada, qui se prend pour l’élite, c’est que ça va décoiffer sévère !

  4. Lorelei dit

    J’ai écouté un discours de Macron, celui retransmis un après-midi sur BFM-TV. Les mots sont bien ordonnés, bien agencés, bien alignés. On croirait du plein et c’est du vide. Et maintenant, avec tous ses ralliements des ténors du PS, on se retrouve avec un Parti Socialiste sans le nom. On va retrouver au Gouvernement, s’il est élu, avec tous ceux qu’on a voulu sortir. Que la place doit être bonne pour qu’ils quittent tous leur Parti et se retrouver derrière celui qu’ils incendiaient il y a 8 mois pour avoir trahi et abandonné leur Leader Maximo (Tu quoque, mi fili!)

  5. serge dit

    Marrante l’histoire avec Cavada. On a l’impression (mais pour les plus de 40 ans) de revoir un Elkabbach parlant à (de) Marchais. Sauf que cela remonte à un paquet de temps et que comme orateur « djeune », « clivant », « pêchu », etc… on repassera. Après Bayrou, Delanöe et consort, avoir Cavada dans son camp, ça donne vraiment envie d’écouter. Et dire qu’en plus la bière était à chier…

  6. Les algorithmes ont déjà rendu leur verdict… A moins que ne réussisse une manipulation médiatique hasardeuse à rebours de la logique, de l’anti corruption et de la peur du ridicule, l’affaire est déjà pliée: la France passe à droite, et solde trente ans de folie douce. Signé le robot, celui qui en a marre qu’on le veuille taxer et qui ira couper toutes les couilles et violer toutes les mémères sinon.

  7. woops dit

    Vous avez de la chance de pouvoir participer à ce genre d événement préhistorique. vous allez pouvoir raconter dans 30 ans à vos petits enfants cette soirée inoubliable avec celui qui devin l homme qui a remodelé le pays du mille et une feuille. .. un homme venu du milieu (ni gauche ni droite mais vraiment du milieu financier où 1^6 = 16 au lieu de 1). En mathématiques heureusement la puissance de 1 reste reste toujours egale a elle meme et les multiples de zéro donnent toujours un résultat nul

  8. Pierre dit

    Cavada ? Il vit encore ?

    Ah bon.

    Bref, le « soutien » de Cavada, c’est comme le soutien de Lang, Attali, Ségolène et tous autres vieux dégénérés : un boulet.

    Ca ne peut pas faire du bien à Macron, au niveau national.

    Enfin, oui dans le 6ème à Paris Macron a des supporters… Mais ça ne pèse pas lourd en terme démographique… Attendez de voir comment Macron performera en province, et à la campagne…

    Et dire que les « sondages » le placent désormais en tête… La fake news est totale.

    • Citoyen dit

      Et s’il n’y avait que Cavada !…
      Parait que Hue se rallie aussi !… Comme Félicie …. Un visionnaire ce Fernandel …
      C’est qu’il ratisse très large, le micron !

  9. Pierre dit

    Et pendant ce temps… le hoberau creuse sa tombe avec une constance et un fanatisme rares…

    Rien à faire des 6 millions de chômeurs, de la situation du pays réel, rien à faire de la campagne de dénigrement, de haine organisée par la gauche contre lui… non monsieur Fillon a d’autres priorités. Les vraies priorités.

    Ainsi, il lance la chasse pour « sanctionner » une « caricature inacceptable » réalisée sans doute par un stagiaire à LR… représentant Macron avec un chapeau haut de forme, façon iconographie 19ème siècle anti-capitaliste, et coupant son cigare… avec une fauçille (là c’est original).

    Le Fillon est tout remonté. Pensez donc, l’affaire est gravissime.

    « Antisémite » !

    Ca faisait longtemps.

    Voilà. Ce type est totalement à côté de ses pompes. C’est un naufrage.

    Dans quelques semaines Fillon sera jeté aux oubliettes.

    Il ne restera même pas dans les mémoires comme l’homme de pseudo droite qui perdit l’élection qui ne pouvait pas être perdue. La honte sera telle, comme celle de Jospin en 2002, que tout le monde se pressera d’oublier monsieur Fillon.

  10. tul dit

    Macron élu, on se demande bien comment il pourra gouverner avec une telle de troupe de carpes et de lapins vivant en concubinage dans le cadre d’une armée mexicaine, un beau foutoir qui ne sera pas avare en pochettes surprises.

  11. Cherbourg dit

    En Macron, je vois le Lecanuet du 21ème siècle, le drone holographique des Américains.
    Vous savez Lecanuet, la « France en marche » aux dents blanches..?

    Macron serait le Rédempteur immaculé flanqué de quelques exemplaires opportunistes de la vieille garde politicarde en cours de putréfaction.
    Je ne partage en rien votre optimisme, mais si je vous suis 100% sur Cavada ;). Mais dès qu’on prend un peu de recul, ça se complique.

    Macron est l’instrument d’une oligarchie globale triomphante qui s’embarrasse même plus de l’appareillage alambiqué d’antan. Vous savez, autrefois, pour être élu, il fallait avoir fait de la politique avant, avoir persuadé les gens, s’être compromis avec eux peut-être…
    Fi de tout ça avec Macron, même des gens comme Eric Verhaeghe lui tombent tout cru, captivé par sa grâce d’éphèbe conquérant.

    Les élites françaises dans leur passion de la subordination cultivent un curieux mélange de cynisme décati et de naïveté puérile.
    Enfin… Macron, Fillon, Lepen, c’est la même race de poneys montés par on se sait qui…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *