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Le peuple français se reconnaît-il à sa langue?

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C’est une bien curieuse tribune sur le peuple français qu’Emmanuel Macron a publiée dans le Figaro. On y lit des phrases qui interrogent sur cette fameuse identité française dont tout le monde parle, que chacun sent, mais qui se dérobe à nos doigts chaque fois que nous cherchons à la saisir. L’occasion était trop belle pour ne pas entamer un rapide voyage dans la vision macronienne du sujet.

Peuple, République ou nation, faut-il choisir?

Macron a étrangement commis une synonymie qui intriguera tous les observateurs de ce sujet. Il écrit notamment:

D’autres tentent au contraire de renier et de dissoudre la Nation française. Ils croient à des particularismes indépassables et imaginent que leur religion, leur communauté et les lois qu’ils se donnent sont supérieures à la République (…) Si les Français forment un peuple, ce n’est pas parce qu’ils partagent une identité figée et rabougrie. Le fondement de la culture française, c’est une ouverture sans pareil. <Voilà une phrase qui ne mange pas de pain! On en a lu des milliers du même ordre au moment du Brexit. Elle n’apporte rien sur le fond, mais permet de distinguer les torchons du nationalisme populiste et les serviettes du patriotisme parisien>. (…)

C’est ça le plaisir dans la pensée macronienne, que cela soit dit: elle procède d’abord par empilement de mots-clés tous susceptibles de vouloir dire la même chose. On parle dans le même mouvement de la Nation française, de la République, du peuple français. Foin des pinaillages: nation, peuple, république, tout cela, c’est la même chose.

En soi, cette confusion des idées donne déjà une indication sur l’orientation idéologique du candidat. Il n’est pas l’homme d’une pensée cortiquée sur la France éternelle. Au fond, cette question est secondaire. Elle est surtout prétexte à dire que notre identité ne peut être ni « figée » ni « rabougrie ». Être français, au fond, c’est n’avoir pas de racine fixe, ni vraiment définie. C’est être « ouvert ».

La tarte à la crème de l’universalité

Sur ce point, on lira aussi avec attention les phrases de Macron sur la tarte à la crème des cours de philosophie au baccalauréat: l’universel.

Le fondement de la culture française, c’est de prétendre à l’universel. Si les Français forment un peuple, ce n’est pas non plus parce qu’ils coexistent passivement. Le fondement de la culture française, c’est de prétendre à l’universel. Aller vers Hugo, Gide, Duras, Glissant ou Yourcenar, c’est l’inestimable opportunité donnée à chacun de vivre la vie des autres, de dépasser sa condition. C’est la raison pour laquelle la France est plus qu’une somme de communautés. Elle est cette idée commune, ce projet partagé, dans lesquels chacun, d’où qu’il vienne, devrait pouvoir s’inscrire.

Alors là, tout y passe. On reformule: l’universel, c’est ne pas coexister passivement, c’est vivre la vie des autres, dépasser sa condition, être plus qu’une somme de communautés, avoir un projet partagé. On se demande presque si cette tribune n’a pas été écrite avec un générateur automatique de texte en open source sur Google.

Car l’universel, c’est évidemment de savoir si la France a sa place en Afrique, au Québec, au Conseil de sécurité de l’ONU dans la catégorie « membre permanent ». L’universel, c’est la France au-delà de ses frontières. Et là, on nous sert une soupe incompréhensible sur la vie des autres, l’idée commune, la coexistence active dans le cadre de nos frontières.

L’aporie de la langue française

Dans cet écheveau d’expressions empilées les unes après les autres dont on perçoit mal l’unité, on retiendra quand même une phrase prononcée très opportunément au moment de la semaine de la francophonie:

Ce que nous avons en commun, d’abord, c’est la langue française. C’est elle, notre territoire. Savoir lire et écrire, ce n’est pas seulement augmenter ses chances de trouver un emploi. C’est d’abord s’enraciner en France, dans notre Nation.

La langue comme ciment de l’unité nationale! on adore ce mythe tiré du lycée de la Troisième République.

Car reprenons ce qu’il nous dit: ceux qui parlent français appartiennent à la Nation française. Voilà une affirmation qui pose deux problèmes majeurs.

Le premier est le moindre. Il sous-tend (comme la clause Molière) l’idée qu’il faut accorder une priorité aux francophones. Bonne idée! donc, les Sénégalais, les Congolais, les Viêtnamiens, les Algériens (et que dire des Wallons?), font partie, comme au bon vieux temps des colonies, de la Nation française. Personnellement, ce principe ne me gêne pas, mais il risque de paraître un tout petit peu court dans les grands débats contemporains.

On aurait aimé, sur ce point, que Macron dissipe les équivoques, s’explique, détaille. Mais peut-être n’était-ce pas l’objet de la tribune. Peut-être que balayer d’un revers de la main ces détails mineurs suffit-il à construire une pensée.

La délicate question des langues régionales

Le deuxième problème est un tout petit peu plus compliqué. Si être Français, c’est parler Français, alors que fait-on de ces régions où le Français est encore aujourd’hui vécu comme une verrue jacobine imposée contre les appartenances locales? une langue étrangère qui a supplanté la langue régionale par la force? Ce sentiment est particulièrement vécu en Alsace ou en Corse. Mais en grattant un peu, on ne tarderait pas à voir les Bretons, les Flamands, les Niçois, les Occitans grossir les rangs de ceux qui considèrent que, au vu de la définition macronienne, leur appartenance au peuple français est éminemment contestable.

Car si l’on dépasse la mythologie habituelle, on sait bien que la Nation française, comme dit Macron, s’est fondée sur une expansion militaire continue de la tribu franque et de ses héritiers. Cette expansion tumultueuse a duré des siècles. Elle a fluctué. Il fut une époque où elle courait jusqu’au Rhin. Il fut d’autres époques où elle se réduisait à un domaine royal quasi-confidentiel. On peut dire qu’en 2017, la France vit un étiage plutôt haut de sa superficie historique.

Mais en aucun cas cette unité ne s’est constituée par la langue. Si le Breton se sent français, c’est d’abord par l’adhésion à un projet politique républicain, certainement pas à un projet culturel ou linguistique. Disons même que, pour les Bretons, les Alsaciens, les Corses, la langue française est un obstacle à l’identité française beaucoup plus qu’un soutien.

Les racines aristocratiques de la Nation selon Macron

Lorsque Macron dit que la langue est au fondement de notre sentiment national, il exprime en revanche une vérité profonde: celle d’une caste technocratique, héritière de l’aristocratie d’Ancien Régime, qui règne par la langue et croit à la toute-puissance de celle-ci. Macron, comme beaucoup de ses semblables, se sent français par la langue et non par la volonté, comme un aristocrate russe trouvait normal de parler le français quand le russe était la langue des manants. Et c’est bien cela, la nation française selon Macron: un héritage aristocratique où le partage d’un projet politique n’a pas sa place.

Il faut n’avoir rien compris aux réalités régionales françaises pour croire que le ferment de la nation française est culturel. Combien de régions non francophones sont-elles devenues françaises par l’adhésion consentie plus ou moins spontanément à un projet politique commun? une majorité bien sûr. Et souvent, il leur a fallu accepter la mort dans l’âme l’éradication brutale de leur langue régionale par l’école publique, pour adhérer à ce projet.

18 commentaires

  1. Pierre dit

    Mais pourquoi perdez-vous votre temps à analyser la pseudo « pensée » de ce type ?

    Qui se soucie de ce que Macron pense ou ne pense pas au sujet de la France ?…. Il ne pense pas tout court.

    Et accessoirement, il vomit la France, le pays réel.

    Macron n’a aucun intérêt. Ca fait des mois qu’on nous bourre le mou avec ce petit marquis… Pourquoi en rajouter ? Il n’y aucune « exégèse » à faire de son discours automatisé…

    Macon est un enrobage, une tarte à la crème : un mou du bulbe qui comme son grand frère le Catalan hystérique, empile des mots creux sans sens derrière.

    C’est parce que vous avez peur qu’il ne soit élu, sur un malentendu, président ?
    😉

    Votez Marine dans ce cas.

  2. JulesXR52 dit

    Si je suis d’habitude d’accord avec vos analyses, alors là, ça coince. Faisons court. Je précise que je ne suis pas macroniste, loin, très loin, de là. Quand vous regardez la France d’aujourd’hui, vous vous apercevez que le dernier ciment (bien lézardé) qui reste, c’est la langue. C’est le plus petit commun multiple. Vous surestimez l’importance des langues régionales, d’abord. Et puis, pour Macron, le français c’est la langue qu’il faut utiliser pour s’adresser aux manants. L' »élite » est depuis belle lurette passée à l’anglais, et voudrait bien se débarrasser de cette vieillerie compliquée qu’est la langue française. Un exemple tout neuf: Toulouse veut appeler sa tour de 150 m de haut « Occitanie Tower ». Tower, vous avez bien lu ! J’ai dû relire 3 fois vous être sûr de ce que j’avais lu. Pour une fois Macron a raison, mais ce n’est pas par conviction, c’est par démagogie. Il y a des moments où j’aime la démagogie.

  3. RBD dit

    Je rejoins tout à fait cette analyse globale, le propos de Macron démontre à nouveau que la conception de Renan qui forme toujours la pensée française officielle n’a jamais été qu’un rideau de fumée. À l’époque, il servait à faire croire que la France se distinguait du modèle allemand dans la construction nationale et justifier la nature française de l’Alsace et de la Lorraine récemment perdues. Tandis qu’en interne, la France accélérait l’uniformisation linguistique du pays à l’encontre d’autres langues qui étaient encore bien vivantes en France.

    Aux gens qui affirment en effet qu’avoir le français comme langue natale, c’est être français, il faut poser la question des Suisses romands. Cela provoque systématiquement un changement de sujet précipité.

  4. yoananda dit

    Vous avez loupé l’essentiel du message, peu importe la définition donnée ou pas par Marcon, c’est Macron qui définit ! c’est ça qui compte.
    Parce qu’au fond, le vrai débat ce n’est pas ce qui définit « être français » (ce sera toujours arbitraire), mais qui peut le définir.

    Macron à répondu à la vraie question, ne vous en déplaise.
    Ce n’est pas moi, ou vous qui définissez ce qu’est la France, mais LUI.

  5. Lorelei dit

    C’est vrai que ça fait empilement de mots creux et sans liens entre eux, sauf la joliesse des mots et de leurs sonorités. Ca paraît intelligent, mais écouté attentivement ou lu, ça ne l’est plus vraiment. Sa femme a enseigné la langue française, elle a du lui apprendre à aligner les mots comme on enfile des perles.
    Il a eu combien en philo au bac?

  6. serge dit

    Tous les hommes politiques « qui comptent » et donc à fortiori les candidats à notre belle présidentielle ont dans leurs équipes des coachs (de diction, de maintien, de gestion du stress…), des linguistes et divers bénévoles qui calculent les occurences et poids de mots, de phrases, de citations. Ceci dans le but de répondre finement à côté des questions, de faire un discours propre, avec de belles phrases et des mots qui tapent, de préférence pas les mêmes que leurs adversaires. C’est un métier Monsieur! Au même titre que clown, comédien, prestidigitateur…
    Comme dans le même temps ils parlent beaucoup, dans un laps de temps court et avec la concurrence qui fait de même, la qualité, la pertinence et le bien fondé du texte n’ont strictement aucun intérêt puisque dès l’instant d’après on parlera d’autre chose. L’objectif final, quand même, est d’arriver au graal des « Untouchables » et d’amener une petite génération de plus de citoyens (pour atteindre la majorité) à oublier la mémoire collective, que je qualifierais d’historique, en vue de mettre la Nation au rang d’une vague province du bout ouest de l’Europe géographique. Un peu comme les commémos de 14-18 où après 2018, les survivants disparus et le centenaire passé, on n’en parlera plus.

  7. Jiff dit

    « On se demande presque si cette tribune n’a pas été écrite avec un générateur automatique de texte en open source sur Google. »

    Ce genre de billevesée me rappelle justement un générateur de langue de bois du web (je ne retrouve plus le bookmark, mais je me rappelle avoir bien rit en le manipulant); le problème, c’est qu’il se présentait comme tel, pas comme quelque chose de sérieux.

    « savoir si la france a sa place […] conseil de l’onu »

    Je verrais bien l’édification d’une représentation au groënland, plutôt du genre aller simple, pour les représentants qui ont toujours botté en touche lorsqu’il s’agit de condamner israel ou les usa pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité (mais pas que.)

    « La langue comme ciment de l’unité nationale! on adore ce mythe tiré du lycée de la Troisième République. »

    Oui et non, parce que pas mal de pays (européens, usa, etc) mettent l’accent sur une maîtrise correcte de la langue locale; LE souci, c’est qu’ici c’est aussi fait, mais avec des moyens totalement dérisoires par rapport aux autres – rappelons que notre voisin d’en-face forme des professeurs à tour de bras (750k pour l’Inde et Dieu sait combien pour le reste du monde.)
    Rappelons également, que les pays qui mettent la gomme sont aussi ceux qui peuvent vous piquer le crayon si vous ne démontrez pas la maîtrise en question; c’est une chose qui parait normale quand on émigre.

    « Ce sentiment est particulièrement vécu en Alsace ou en Corse. »

    Et les Basques, ils sentent le gaz ?☠! *<;-p)

    "une caste technocratique, héritière de l’aristocratie d’Ancien Régime, qui règne par la langue »

    J’aurais plutôt dit: « qui règne par la novlangue ».

    Malheureusement, il semble qu’une partie de la population ne voit pas que derrière la façade qui paraît plus fraîche, il-y-a les mêmes décombres que chez tous les autres, un peu comme un décor de cinéma, car c’est bien de ça qu’il s’agit et pas d’autre chose.

    • richard dit

      Urgent de voter pour un futur repris de justice? Quelle débilité. Quelle asservissement! Que faire d’un esclave qui ne veut pas se libérer

    • Pierre dit

      Non merci François.

      Je m’étais fait une raison durant la primaire, pour éliminer Ali Juppé.

      Mais depuis tous les « scandales » je ne peux plus piffrer ce hobereau.

      Avouez que même vous, avec le coup des costards, vous commencez à douter.

      Qui est cet homme qui se fait payer 2 costards pour 13 000 boules par… un avocat troublé lié aux chefs d’état africains ? Hum ?

      Qui est cet homme ? Une escorte de luxe ?

      Ca fait 42 000 francs français le costard… !!!!

      Et qui est cet homme qui se permet dire, façon gland total : « un ami m’a offert 2 costumes et alors ? »

      La réponse est évidente : cet homme est un petit escroc, un voleur, une crapule finie. Et qui se permet EN PLUS de se foutre de notre gueule.

      On va le pointer, on va pas le louper, et il sera éliminé sèchement le 23 avril. Très sèchement.

      Inutile d’en rajouter avec son énième mensonge au sujet de ses gosses qui ont remboursé qui son « argent de poche », et qui son « mariage » (à 40 000 boules, et encore c’était sa « quote part » !). Là on a envie de vomir.

      Fillon est un grand, un grand malade.

      Il est ahurissant que vous le souteniez, encore.

      • @Pierre Ainsi donc la propreté du fond du slip du candidat à la présidence Fillon vous passionne. On dirait une mémère attachée malgré son âge à la probité de son facteur: n’oublie pas de mettre tes pinces à vélo !
        Je crois que vous déraisonnez. Une faiblesse du à un ramolissement dégénératif de la psyché, du sens moral et de l’intelligence vous submerge. Vous consacrez vos dernières forces à vous retenir de vous chier dessus et vous allez finalement céder, vous allez votez Macron… L’odeur est indescriptible.

  8. @RBD La conception de Renan reste parfaitement d’actualité, elle fait la distinction entre nation et peuple et couvre évidemment le cas de la France, formée de plusieurs peuples. L’escroquerie macronesque consiste précisément à mélanger les deux concepts pour promouvoir le concept contradictoire d’une « culture » à la fois universelle, diverse et non existante, en gros celle des francophones à qui on donnera le droit de voter pour lui…
    La clé de tout est évidemment la puissance de la nation, que les macronésiens ont décidé d’abandonner pour ne fâcher personne, il y a une élection bientôt. La négation faite ici de la culture française et de l’identité nationale montre la nature de l’abandon qui sera tenté si par malheur il n’est pas battu.

  9. tul dit

    Macron devrait visiter la Suisse, 4 langues, une sorte d’UE fédérale en miniature où les cantons négocient leurs règles d’imposition sur les revenus des frontaliers vis à vis de l’UE séparément.

    La Suisse s’en sort pas mal malgré tout, contrairement aux fanatiques souverainistes des zones monétaires optimales de Mundell qui prétendent qu’il faut une seule langue pour celles ci, la Suisse en est le parfait contre exemple.

    • tul dit

      Je rajoute que travaillant en Suisse, j’y trouve de multiples avantages, un salaire hors normes françaises, des gens calmes et polis, compétents, posés, des collègues de multiples nationalités et les français étant l’exception en tant qu’exécrables d’humeur et de suffisance.

      Revenir travailler en France serait un supplice pour moi, tellement le cadre, le salaire et l’ambiance de travail sont épouvantables en comparaison d’autres pays, y compris de l’UE qui n’est pas non plus responsable de tout et des turpides françaises bien franchouilles.

  10. Basilo dit

    Tul, un fanatique souverainiste vous répond que vous ne connaissez sans doute pas très bien Mundell, -que je ne connaissais avant que vous en parliez, merci du coup-. En tout cas pas de façon optimale.
    La langue n’est pas tout, il faut aussi un minimum de points communs dans les préférences et les comportements économiques, la taille joue aussi et je schématise grossièrement car je n’ai pas tout compris.

    Par ailleurs, allez demander à un Suisse de lâcher sa souveraineté 😉

    • tul dit

      En Suisse, la souveraineté et la démocratie sont locales, rien à voir avec la Grande Nation mégalomaniaque franchouillarde.

      Je vous rappelle que Mundell est pro-Euro, ce qui est un paradoxe concernant les souverainistes qui le citent pour démolir l’Euro…

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