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Istanbul, capitale turque ou capitale grecque?

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Beaucoup de Français imaginent qu’Istanbul est un mot turc qui désigne une mégapole moderne aux confins de l’Asie et de l’Europe. En réalité, il s’agit simplement de la déformation turque du grec « is tén polin », « dans la ville », comme disaient les héritiers d’un monde où Constantinople avait survécu pendant 1.000 ans, comme capitale de l’empire romain, à l’autre « ville », l’urbs, qui était Rome.

La vacuité des programmes d’histoire inoculés par l’Éducation Nationale en France explique très largement l’incompréhension des Français pour les questions grecques et méditerranéennes.

Pour le Français ordinaire qui a tété le lait allégé de l’école publique, l’Empire romain s’est effondré au cinquième siècle sous les coups de boutoir infligés par des Barbares. S’est alors ouvert une ère obscure qui a duré environ dix siècles. Vers 1500, la Renaissance commence et l’Europe redécouvre la Grèce, c’est-à-dire Platon, Aristote et quelques autres. Entretemps, la Grèce est devenue un désert finalement occupé par les Ottomans.

Istanbul vue par les Grecs

Pour les Européens d’Orient, dont les Grecs, l’histoire s’est déroulée un peu différemment. Eux se souviennent en effet de la pression migratoire exercée par les « barbares », les tribus germaniques, dès le IIIè siècle après Jésus-Christ. Ils savent aussi la marginalisation progressive de Rome dans les circuits économiques de l’Empire. La noblesse romaine sclérose la ville, et peu à peu les affaires, la prospérité, la croissance dirait-on aujourd’hui, se fait en dehors de l’Italie.

Au début du IVè siècle, Constantin décide de créer une nouvelle Rome pour régénérer l’Empire et pour mieux tenir compte de l’évolution des flux économiques. Pour ce faire, il choisit un lieu stratégique, à la frontière entre l’Europe et l’Asie. En quelques années, il transforme Byzance en une nouvelle Rome: Constantinople.

Pendant plus de 1.100 années, Constantinople va rayonner. Lorsque Rome s’effondre, Constantinople résiste. L’empereur romain « d’Orient » reprend même une partie de l’Italie aux Barbares au VIè siècle. On doit à cette période les mosaïques de Ravenne (où s’établit un exarchat grec) et quelques autres traces encore visibles, comme le nom de Basilicate attribué au sud de l’Italie.

Pour les Grecs, l’empire romain ne disparaît pas au « haut Moyen-Âge » comme le suggère notre absurde découpage historique. En réalité, il ne disparaît qu’en 1453, avec la chute de Constantinople entre les mains des Ottomans. Les petits Français ont appris que l’empire romain avait duré environ 500 ans. Les petits Grecs apprennent qu’il a duré mille ans de plus, et que sa capitale était… Constantinople rebaptisée Istanbul en 1930.

Si l’on n’a pas cette différence de perception historique entre Grecs et Occidentaux à l’esprit, on ne peut évidemment rien comprendre à l’Europe vue depuis la Grèce.

Les Européens ont-ils lutté pour affaiblir Constantinople?

En France, l’histoire de Constantinople est une obscure inconnue. Au mieux relève-t-elle d’une forme d’exotisme qui peut divertir. Il n’en a pas toujours été ainsi.

Ainsi, après la chute de Rome et dans la foulée des invasions barbares, les Européens d’Occident ne tarderont pas à nouer des relations complexes avec Constantinople, souvent faites de jalousie et de fourberie. D’une part, les candidats ne manqueront pas pour reconstituer un empire d’Occident. C’est le cas de Charlemagne dès le VIIIè siècle. Il sera suivi par bien d’autres, comme Frédéric Barberousse, qui rêve d’un Saint-Empire romain germanique. D’autre part, les Occidentaux ne manqueront pas une occasion de se tourner vers l’Orient.

Ainsi, alors que, décennies après décennies, la pression migratoire venue de l’Est pèse sur les frontières byzantines, les Chrétiens d’Occident n’hésitent pas à en profiter. En 1204, les Croisés, manipulés par les Vénitiens, mettent Constantinople à sac. Baudouin de Flandre, qui conduit les Croisés, se fait couronner empereur latin dans la basilique Sainte-Sophie.

Cette expérience éphémère fondée sur l’exploitation des faiblesses grecques par les Européens d’Occidentaux structure largement la compréhension de l’Europe par les Grecs. Pour beaucoup de Grecs d’aujourd’hui, l’Occident est encore un partenaire cynique, qui demande de l’aide lorsqu’il en a besoin et qui n’a aucun scrupule à ne pas rendre ce qu’il a reçu. L’affaire de la dette allemande l’a montré.

L’Europe est-elle fondée sur un abaissement structurel de la Grèce?

Qu’on le veuille ou non, l’Europe a des marottes qui parcourent l’histoire et les générations, qui transcendent les esprits pour devenir une constante collective.

Par exemple, tous les projets européens qui ont, depuis l’an 800, choisi Bruxelles pour capitale (c’était la même chose sous Charles Quint), voire choisi des villes plus septentrionales (comme Berlin en 1939), se sont fondés sur un abaissement systémique de la France. Il existe un rapport inversement proportionnel entre le développement de l’Europe et la prospérité française.

Il en va de même pour la Grèce. Après la chute de l’exarchat de Ravenne, au IXè siècle, l’Occident se construit très largement sur l’ambition d’un affaiblissement systémique de Constantinople. À partir des années 1820, le mouvement de libération nationale grecque sera à nouveau repris en main par les Occidentaux et jugulé pour faire taire les ambitions constantinopolitaines des Grecs.

Pour les Grecs, la vraie capitale du pays est Constantinople. Pour les Occidentaux, c’est Athènes. Ce ne sont pas seulement deux visions du monde qui s’affrontent, ce sont deux identités européennes, deux compréhensions de l’histoire qui se déchirent.

Le rêve de la Grande Grèce face à l’Europe

Dès le dix-neuvième siècle se noue une histoire indispensable à connaître pour comprendre la crise grecque des années 2010.

En 1821, la Grèce proclame son indépendance sous l’égide de l’église orthodoxe, garante de l’identité grecque. L’Autriche craint que l’équilibre du Congrès de Vienne (celui-là même qui se fonde sur l’affaiblissement de la France…) ne soit remis en cause. Les puissances, comme on dit alors, ne reconnaîtront l’État grec qu’en 1830, sous l’expresse condition que la Grèce soit dirigée par un prince allemand. La même règle sera appliquée à la Belgique au même moment.

C’est donc un Bavarois qui devient roi de Grèce. Sa mission est simple: empêcher la réalisation de la « Grande Idée », c’est-à-dire la reconstitution d’un empire grec dont Constantinople serait la capitale.

Ainsi, durant la guerre de Crimée (1854-1856), les Anglais et les Français occupent le Pirée pour empêcher une offensive grecque contre les Turcs. En 1881, le Congrès de Berlin attribue à la Grèce l’Épire et la Thessalie.

Les Grecs ont-ils les moyens de leurs ambitions? La Grande Idée relève d’une sorte de mythologie contemporaine qui semble hors de portée pour un État qui peine à se moderniser. Elle structure néanmoins une ambition collective qui explique qu’encore aujourd’hui la défense constitue un poste de dépense important pour les Grecs.

Les calamiteuses guerres grecques contre la Turquie

Entre la guerre de Crimée et la Grande Catastrophe de 1922, on compte en tout cas pas moins de cinq offensives militaires grecques contre les Turcs.

En 1877, la Grèce s’associe diplomatiquement à la Russie dans la guerre russo-turque. En 1897, la guerre des Trente jours se solde par une déculottée grecque en Crète. En 1912-1913, les guerres balkaniques permettent à la Grèce de reconquérir plusieurs îles. En 1917, la Grèce déclare la guerre à la Turquie, aux côtés de la Triple Entente, ce qui permet à la Grèce de récupérer, au moins sur le papier, Smyrne aux termes du Traité de Sèvres.

Dès 1919, les Grecs occupent Smyrne. Ils mettent donc les pieds, pour la première fois depuis des siècles, sur le sol historique de l’Asie Mineurs. C’est le début de la Grande Catastrophe, appelée du côté turc la guerre d’indépendance. Mustapha Kemal défait militairement la Grèce et reprend le contrôle de l’actuelle Turquie. Il installe sa capitale à Ankara au lieu de Constantinople.

Par le traité de Lausanne de 1924, les Grecs perdent tout. Les 1,3 millions d’orthodoxes grecs, qu’ils soient à Constantinople, dans le Pont-Euxin ou en Asie Mineure, sont massivement expulsés vers la Grèce, pendant que les 300.000 Musulmans de Grèce sont expulsés vers la Turquie.

La crise grecque, un épilogue?

Ceux qui méconnaissent la Grande Idée, c’est-à-dire la reconstitution de l’empire byzantin par les Grecs, ne peuvent évidemment rien comprendre à la problématique grecque contemporaine. Il ne faut pas oublier que l’église orthodoxe grecque utilise encore et toujours la bannière de l’empire byzantin comme signe de reconnaissance.

Toute la crise grecque des années 2010 est bien résumée ici. Les Occidentaux ont toujours pu compter sur les Grecs au siècle dernier. Alors que la France s’est effondrée en quelques semaines en 1940, les Grecs ont défait Mussolini en 1941, obligeant l’armée allemande à retarder l’opération Barbarossa de quelques précieuses semaines pour récupérer une situation qui dérapait dangereusement. Sans l’opiniâtreté grecque, une victoire totale allemande en 1941 aurait pu se produire.

En 1948, les Grecs ont fait face seuls à une guerre civile pour éviter un régime communiste. Là encore, peu de pays en Europe ont donné autant sans aide extérieure. Quelques années plus tard, ils ont consenti à l’effacement de la dette allemande, alors même que l’occupation avait été sans pitié.

Qu’ont-ils recueilli en échange? Du ressentiment, sans aucun doute, et une mise sous tutelle de leurs ambitions politiques. Pour avoir trop oublié sans doute que l’Europe à laquelle ils appartiennent n’est pas la Grande Europe de Constantinople.

3 commentaires

  1. tul dit

    Que ce soit contre les forces de l’axe ou les communistes, les grecs se sont battus pas pour l’Europe, mais pour sauvegarder leur pays, comme l’ont fait tous les pays de l’époque avec plus ou moins de réussite ou d’échec.

    L’empire byzantin est appelé aussi empire romain d’orient, c’est ce qui est enseigné à l’école ainsi que sa chute en 1453, vous ne révélez aucun mystère que l’école nous aurait caché. Curieusement, vous ne mentionnez pas l’alliance franco-ottomane de François Ier qui a duré 2,5 siècles.

    « Il existe un rapport inversement proportionnel entre le développement de l’Europe et la prospérité française. »
    Euh… vous parlez de la prospérité sous Louis XIV ou Napoléon qui ont ruiné la France avec des guerres permanentes ?

    Il n’y avait pas l’Europe d’un côté et la France de l’autre, il y avait une multitude de royaumes qui se faisaient régulièrement la guerre, y compris au sein même de l’Allemagne et de l’Italie qui se sont unis très tardivement et en réaction à Napoléon, concernant l’Allemagne.

    La « Grande Idée » grecque ressemble furieusement à « la Grande Nation », un projet de guerres sans fin…

    C’est bien joli cette « Grande Idée » soutenue par un fort budget militaire, mais si l’impôt ne rentre pas pour financer l’armée faute d’une administration d’état efficace et des politiciens corrompus, ça peut pas aller très loin. Il faut savoir se construire les moyens de ses ambitions… Toutes les maisons grecques habitées mais jamais terminées que l’on voit partout, c’est tout simplement l’astuce pour éviter l’impôt et ce sont des grecs qui me l’ont expliqué.

    Les communistes grecs ont largement contribué à la résistance contre les forces de l’axe, vous semblez l’ignorer. La GB et les USA ont fortement soutenu militairement ou/et financièrement les opposants grecs au communistes grecs.

    L’histoire n’est pas aussi simple que vous la présentez.

  2. Jiff dit

    « qui a tété le lait allégé de l’école publique »

    On pourrait même en dire qu’il est coupé en plus d’être allégé.

    « sous l’expresse condition que la Grèce soit dirigée par un prince allemand »

    Cette réalité de la chose est primordiale même aujourd’hui; ne perdons pas de vue que, par exemple, les couronnes Anglaise et Belge sont avant-tout des émanations directes de la maison des Saxe-Cobourg & Gotha.

    « La Grande Idée relève d’une sorte de mythologie contemporaine qui semble hors de portée pour un État qui peine à se moderniser.

    Et pourtant, elle est bel et bien présente (et vivace) chez tous, dj’euns compris.

    Il semble bien qu’en sus de tout cela, « on » ne pardonne pas à la Grèce d’être, au même niveau que Rome, le pays qui a façonné nos civilisations européennes ainsi que nos philosophies. Cependant, tout n’est peut-être pas perdu pour eux, diverses prophéties, dont une récente de l’un des anciens du conseil des sages de l’église orthodoxe, semblent converger vers une reprise de constantinople avec une aide Russe – la chose assez inquiétante, c’est qu’elles parlent toutes de guerre en europe (ou tout du moins de temps très troublés, ce qui n’est qu’un doux euphémisme pour signifier la même chose) du vivant des spectateurs qui, pour la plupart avaient entre 40 et 50 ans lorsqu’ils les ont entendues, pendant la dernière décade…

  3. Sévère dit

    Merci pour cet article cher Eric.

    Précision : La romanité des Byzantins s’éteint quasi totalement vers le VIIIe siècle.

    Nous devons la Renaissance aux intellectuels fuyant, entre autres, à Ravenne, Milan et Florence l’avancée des Ottomans dès le début du XVe siècle. Certains seraient même employés par les Médicis.

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