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La Grèce est-elle victime ou non de l’euro?

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L’euro a-t-il ou non sonné le glas de la prospérité grecque? C’est probablement la principale question qui mérite d’être posée dans l’histoire de la Grèce contemporaine. L’entêtement des Grecs à intégrer dès son origine la zone euro a-t-il ou non causé une catastrophe économique évitable?

Les Grecs ont intégré la zone euro avec un peu de retard, sans qu’on ne s’en rende vraiment compte: les billets et les pièces de l’euro y sont apparus en même temps que dans les autres pays, c’est-à-dire le 1er janvier 2002. Mais ce fut une décision « forcée », à l’époque, sur le bien-fondé de laquelle on peut encore s’interroger.

Les réticences européennes à voir la Grèce intégrer l’euro

Lorsque les Européens imaginent la zone euro, ils connaissent tous la théorie de Mundell sur la zone monétaire optimale. Ils savent qu’une monnaie unique peine à fonctionner s’il n’existe pas de convergence entre les politiques budgétaires.

Précisément, entre le traité de Maastricht de 1992 et la création physique de la zone euro, la Grèce pose problème.

En 1994, le Conseil prend une décision de constat de déficit excessif en Grèce. Le graphique ci-dessous rappelle l’évolution de la dette publique rapportée au PIB depuis 1995. On voit que le gouvernement grec entreprend alors de juguler les déficits pour pouvoir intégrer la zone euro dès sa création, malgré la réticence de ses partenaires.

Les efforts paient. La dette diminue. Le déficit aussi. Le 17 décembre 1999, le Conseil abroge la décision de 1994 constatant le déficit excessif grec.

Cette décision ouvre la porte à l’entrée de la Grèce dans la zone euro, validée par le rapport de convergence de 2000 de la BCE qui reconnaît les efforts budgétaires du pays.

La décision d’intégrer la Grèce était-elle une erreur?

À cette époque, tous les vices qui vont faire plonger la Grèce, en particulier ceux découlant d’un manque de fiabilité des données publiques, sont bien connus. Par exemple, le gouvernement grec ne cache pas ne pas connaître ex ante les dépenses des collectivités ou des hôpitaux. Il formule d’ailleurs régulièrement des demandes de coopération technique à ses partenaires en ce sens (entretien avec des officiels grecs en 2000).

Les Européens, pour des raisons politiques, font-ils « semblant » de ne pas savoir que les statistiques grecques sont largement faussées ou imprécises? À cette époque, en tout cas, l’Allemagne est pressée d’élargir l’espace communautaire à ses anciennes possessions de 1942 et se montre prête à beaucoup de concessions dont le PIB nominal ne représente pas la moitié de celui de la Bavière.

La folie grecque des années 2000

Une fois la Grèce entrée dans la zone euro, elle bénéficie de la « garantie » apportée par l’euro et la BCE. Jusqu’en 2008, les taux auxquels elle emprunte sur les marchés sont très proches des taux allemands et sont pour ainsi dire indolores pour l’économie grecque.

Pour la Grèce, commence une décennie de gabegie publique, entraînée notamment par l’organisation des Jeux Olympiques (en 2004), dont les coûts seront supérieurs à 6 milliards d’euros en dépenses directes. Pour la circonstance, Athènes est refaite, dotée d’un nouvel aéroport relié à la ville par une autoroute dont le coût s’élève à 1 milliard (pour 60 kilomètres…).

Dès 2006, la part des dépenses publiques dans le PIB s’envole sans que les taux d’intérêt n’augmentent. Dans la pratique, la Grèce s’abrite derrière la garantie européenne pour mener grand train et oublier les efforts consentis au moment de l’entrée dans l’euro. L’ironie de l’histoire veut que les efforts aient été consentis par une majorité sociale-démocrate, et que la dilapidation des fonds publics intervienne sous la droite de Karamanlis, héritier du Premier Ministre qui avait permis, en 1974, le retour de la démocratie.

Dès 2008, la part des dépenses publiques dans le PIB franchit le seuil des 50%. Au même moment, la crise éclate et l’écart de taux avec l’Allemagne prend des proportions dramatiques. Au plus fort de la crise, il dépassera les 2.000 points.

Le piège de l’euro se referme alors sur les Grecs. Le bon sens pour eux consisterait à sortir provisoirement de la zone euro pour dévaluer leur monnaie et retrouver ainsi un peu d’oxygène. Le maintien dans la zone euro et la modération des taux d’emprunt suppose en effet un rétablissement douloureux des comptes publics. En 2013, les dépenses publiques atteignent le taux hallucinant de 62,3% du PIB, largement dû à l’effondrement du PIB grec à ce moment. Sans une purge brutale, le maintien durable dans la zone euro n’est pas imaginable.

On connaît par coeur la fin de l’Histoire: les Grecs élisent Alexis Tsipras en janvier 2015 sur un programme de lutte contre les injonctions européennes. Une partie de sa majorité tient à sortir de l’euro. Mais, en juin 2015, face à l’aventure, les Grecs reculent et décident de rester dans un système qui les condamne à purger leurs dépenses publiques.

Les Grecs sont-ils gagnants ou perdants dans la zone euro?

Le graphique ci-contre résume assez bien la façon dont la question se pose.

Il retrace l’évolution du PIB par habitant en parité de pouvoir d’achat depuis 1990 dans 5 pays emblématiques. L’Allemagne est, depuis 1990, le pays qui a connu la plus grande amélioration de son sort. D’une certaine façon, l’Allemagne a largement profité de la crise de 2008.

La France, depuis 2009, connaît un décrochage grandissant avec la prospérité allemande. Si la richesse par habitant continue à progresser, le mouvement s’est largement infléchi.

Reste trois pays qui méritent une analyse comparée resserrée: le Portugal, la Grèce et la Turquie.

La Turquie, qui n’est pas dans l’Union, connaît une forte progression de son PIB par habitant (en parité de pouvoir d’achat, rappelons-le) depuis 2009, dans une moindre mesure que l’Allemagne, mais sur une pente rapide néanmoins. Alors qu’en 1990, le PIB turc était deux fois (par habitant) inférieur au PIB grec, l’écart est pratiquement anéanti aujourd’hui. L’inflexion date de 2009: à partir de cette date, le PIB grec par habitant diminue fortement quand le PIB turc explose.

On peut en conclure que le sentier de croissance grec aurait pu être plus favorable si la Grèce n’était pas entrée dans l’Union Européenne, et surtout si elle n’avait pas intégré la zone euro en 2002.

La comparaison avec le Portugal montre toutefois que le destin grec n’était pas inexorable. Malgré un moment difficile en 2008, les Portugais ont évité un effondrement du PIB par habitant comparable au phénomène grec.

La courbe du PIB par habitant portugaise est intéressante d’ailleurs. En 1990, le PIB par habitant était au Portugal légèrement inférieur à la Grèce. La folie de dépenses publiques grecques des années 2000 a donné, pendant quelques années, l’illusion aux Grecs d’un enrichissement plus rapide qu’au Portugal. En revanche, la survenue de la crise a frappé durement le pays, au point que le PIG grec est désormais inférieur au PIB portugais par habitant, et en parité de pouvoir d’achat.

En fait, la crise a ramené les Grecs à leur situation de 2005. Elle reste très favorable comparé à la réalité grecque lors de l’entrée dans la Communauté Européenne. En revanche, les errements de la gouvernance grecque sous Karamanlis se paient aujourd’hui très cher.

Rapport de convergence, BCE, 2000

Au cours de l’année de référence 1999, le ratio
de déficit des administrations publiques s’est
établi à 1,6 % du PIB, soit nettement en deçà de
la valeur de référence de 3 % tandis que, avec
104,4 %, celui de la dette publique a largement
dépassé la valeur de référence de 60 %. Par
rapport à l’année précédente, les ratios de déficit
public et de dette publique ont diminué respectivement
de 1,5 et 1 point de pourcentage.
En novembre 1999, le Conseil de l’Union européenne
a abrogé sa décision concluant à l’existence
d’un déficit excessif en Grèce. En 2000, le
ratio de déficit public reviendra, selon les prévisions,
à 1,3 % du PIB et celui de la dette publique
à 103,7 %. En 1999, comme en 1998
d’ailleurs, le ratio de déficit public a été inférieur au ratio dépenses publiques d’investissement/PIB
(cf. tableau 4).


3 commentaires

  1. Citoyen dit

    Voila la réalité … C’est précisément ce que je suggérais dans mes commentaires précédents.
    Pour des raisons politiques, la Grèce est rentrée à marche forcée dans l’Euro, alors que tout le monde savait qu’elle n’était pas prête, et en mesure de le faire, avant d’avoir fait un ajustement complet de ses méthodes et de ses pratiques. Résultat, elle s’est retrouvée du jour au lendemain, dans la position d’un gamin à qui on offre une pléthore de jouets à noël, et qui bien sûr se met à jouer avec … au point de devenir extrêmement pénible … tellement pénible qu’il faut lui retirer ses jouets … et donc, il se met à bouder.
    Pour des raisons équivalentes, la Grèce s’est retrouvée dans une position similaire, et le retour de bâton à été dur…
    Dans ces circonstances, pas étonnant qu’elle traine les pieds dans sa participation au blocus des flux migratoires. Tant que les clandestins ne font que passer, sans se sédentariser sur place (et pourquoi le ferait-ils là ?) …. Alors, chacun sa m.rde …

  2. serge dit

    Tous les pays de la zone euro sont victimes de l’Euro, sauf l’Allemagne puisque c’est pour elle que cette monnaie a été créée. Voir les bilans économiques des pays de l’UE ou en accord de partenariat qui n’ont pas l’euro comme monnaie. La Grèce a moins de chance car elle partait de plus loin et a été bien aidée à maquiller ses comptes. Mais, si je ne m’abuse, un pays comme le nôtre n’est pas loin de ces mêmes effets. L’intérêt d’avoir un exemple plus avancé dans le désarroi que nous est que l’on peut contempler en live la manière dont cela se déroule.

  3. Jiff dit

    J’aurais tendance à croire que l’admission de la Grèce à l’Euro ne s’est pas du tout faite par hasard, et j’en veux pour preuve la manière dont, dès qu’elle s’est retrouvée sous la tutelle de la troïka, elle s’est rapidement faite dépoiller de ses actifs les plus importants; ça s’est d’ailleurs fait tellement rapidement qu’il est techniquement impossible que les dossiers n’aient pas été présents sur les bureaux depuis de longs mois (années ?), subissant vraisemblablement un rafraîchissement au mois le mois.

    Évidemment, d’aucun pourrait me taxer de conspirationnisme, mais mon petit doigt me dit tout a été « beaucoup trop farpait » pour être honnête. Ce sont des méthodes de voyoux qui rappellent furieusement les techniques de rachats en masse de la fin des années 80, d’abord, on charge le sous-traitant pour arriver à représenter jusqu’à 80% de son CA, puis tout à coup, on vient le voir et on lui réclame une baisse immédiate et substantielle de son prix de vente (souvent de 20%), il refuse, car c’est intenable, le donneur d’ordres se rétracte à 100% et il n’a plus qu’à attendre tranquillement que son sous-traitant mette la cabane sur le chien pour le racheter pratiquement à l’Euro symbolique.

    Et pour la Grèce, trop de choses convergent vers le même point (dont la fameuse falsification de ses comptes établie par… les mêmes qui se trouvent aujourd’hui à la tête de toutes les banques centrales) pour que ça soit un pur produit du hasard.

    La seule chose que l’on peut espérer en l’espèce pour les Grecs, c’est que le vieil adage « bien mal acquis ne profite jamais » se vérifie une fois de plus.

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