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Rachat d’Alstom par Siemens: la discrète guerre des mondes

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Le rachat d’Alstom par Siemens devrait être annoncé aujourd’hui. Ce moment ponctuera une longue séquence de réflexion sur la mise en place d’un « Airbus du rail ». Il traduit bien la discrète guerre des mondes qui se livre en coulisses dans la sphère industrielle.

Le rachat d’Alstom par Siemens est devenu inévitable pour une raison qui ne se discute même pas. Depuis une vingtaine d’années, l’industrie chinoise s’est lancée dans une course au gigantisme qui oblige à des concentrations en cascade chez ses concurrents mondiaux. Le rachat d’Alstom par Siemens procède de ce vaste mouvement de « résistance » à la volonté hégémonique chinoise dans le domaine ferroviaire.

L’invention de CRRC

En 2014, la concentration à l’oeuvre en Chine a débouché sur la fusion des deux derniers acteurs encore en lice dans ce pays. Ils ont créé la  CRRC Corporation Limited dont le chiffre d’affaires flirte avec les 45 milliards€. Les deux concurrents directs de CRRC: Siemens et Bombardier, réalisent chacun un chiffre d’affaires trois fois inférieur.

Dans ces conditions, les options sont limitées. Pour soutenir la concurrence du géant chinois, il faut fusionner. D’où des discussions engagées de longue date entre Siemens et Alstom (qui pèse 7 milliards environ), mais aussi entre Siemens et Bombardier, le canadien qui fournit la SNCF.

Vers la création d’un géant européen?

L’une des fictions en cours consiste à faire croire que Siemens, pour affronter CRRC, peut choisir entre Bombardier et Alstom. C’est d’ailleurs le propre d’Emmanuel Macron de croire qu’un rapprochement entre Siemens et Alstom peut suffire à régler le problème de la concurrence chinoise. D’où un projet de rapprochement qu’il encourage depuis 2014, malgré les positions de Patrick Kron, patron d’Alstom en son temps, soupçonné de haïr l’Allemagne.

La théorie de l’Airbus du rail est en passe de gagner, après que Siemens a ouvertement réfléchi à un rapprochement avec Bombardier. L’option Alstom permettra de créer un important acteur européen.

Le bon sens veut évidemment que, dans le même temps, les pourparlers avec Bombardier continuent. Seule une fusion à trois permettra d’atteindre la taille critique face au géant chinois.

L’Europe et le libre-échange: une affaire enterrée?

Le premier obstacle à la cession d’Alstom à Siemens sera toutefois européen. Le droit communautaire de la concurrence devrait en effet s’opposer à la création d’un acteur unique qui détiendra une position dominante sur le marché européen.

C’est le paradoxe de l’Union: son ambition de libre échange et de libre concurrence condamne ses industriels à ne pas pouvoir concurrencer les acteurs chinois. On suivra avec attention la position de la Commission sur ce rapprochement hautement stratégique. Il sera peut-être l’occasion d’un sérieux retour en arrière sur la doctrine en usage en matière de concurrence.

Ici se livre bien la discrète guerre des mondes. Les organisations syndicales d’Alstom s’en sont plaint régulièrement: la France serait la seule à ne pas pratiquer le protectionnisme économique et à ouvrir ses marchés locaux aux producteurs étrangers.

La question de la protection sociale encore posée

Dans le même temps, les syndicats ne nient pas vraiment le handicap d’Alstom dû au coût de la protection sociale dans la production en France. La perte de vitesse de nos industriels sur les marchés internationaux s’explique en partie par ce facteur qui plombe notre compétitivité.

Mais la réponse encore apportée aujourd’hui à cette question est celle du caractère « inoffensif » de ces coûts (voir ci-contre).

Vers de nouvelles délocalisations

Aujourd’hui, le gouvernement français devrait communiquer sur la préservation des emplois par Siemens en France. C’est évidemment un fantasme temporaire. À moyen terme, le défaut de compétitivité française obligera à des fermetures de site sur notre territoire.

Le coût de la production industrielle dans notre pays n’est ni étonnant ni scandaleux : il est la répercussion de notre protection sociale. En effet, les charges sociales qui soi-disant pèsent sur la production des sites français servent à financer les garanties collectives des citoyens. Par conséquent, environ 50 % du PIB est mutualisé. Le « surcoût » dont peuvent se plaindre certains dirigeants d’entreprises ne représentent donc pas « une véritable perte d’argent » mais une participation à la bonne marche de la vie en collectivité. Dans cette optique, n’oublions pas que tout produit fabriqué sur le « site France », même si le coût peut paraître plus cher qu’ailleurs, il se révèle encore rentable si l’on prend en compte le financement de la protection sociale que sa production induit. Ce n’est aucunement le cas avec les produits importés et vendus sur le marché français.

In – FO Métaux

12 commentaires

  1. Macron aura présidé personnellement au démantèlement et à la vente à l’étranger de TOUTE l’ex CGE (Compagnie Générale d’Electricité): Alcatel-Lucent à Nokia, Alsthom énergie à GE, Alsthom rail à Siemens.
    Il faut dire que le métier de la gouape n’est pas banquier (un banquier prête) mais fuzakier. Alors il fuzake, il est là pour ça.
    La France dont la désindustrialisation complète est maintenant en bonne voie n’a plus ni téléphones, ni turbines, ni trains. Ca va nous changer des années soixante. Grand ennemi des socialistes, les hiérarques de la CGE sont maintenant morts et tous leurs efforts réduits à néant par l’histoire, bien fait pour eux, c’est la vie, on va faire l’Airbus, nous dit Macron: celui des téléphones, des turbines et des trains.
    Les cons et les veaux, eux, restent ce qu’ils sont.
    Vous allez voir, on va faire l’airbus des cosmétiques avec Nestlé…

  2. Deres dit

    Les chinois sont ne train développer un avion court courrier après avoir sorti deux avions régionaux, un à réacteur et un à hélice. Donc comme c’est le plus gros marché du monde, il faut s’attendre à ce qu’airbus n’ait plus que 30% du marché mondiale à plus ou moins long terme …

    La stratégie est toujours la même. Ils limitent les investissements dans un domaine tant qu’ils ne savent pas le produire en interne. L’explosion du marché chinois se fait donc toujours avec des acteurs chinois après avoir appris des occidentaux qui attendent toujours les retours sur investissements. Et ensuite, ils s’attaquent au marché mondial. C’est le cas du ferroviaire mais aussi celui de l’automobile qui nous pend au nez.

  3. Sémaphore dit

    Elle est bien votre conclusion…
    Elle tiendrait la route si nous fermions les frontières pour absolument tout produire et tout fabriquer par nous mêmes… Le rêve d’Hoxha ou de Salazar rematerialisé…
    Seulement voilà: nos frontières ne sont pas fermées sauf par intermittences pour des magnétoscopes ou des voitures allemandes à climatisation, guère plus…

  4. tul dit

    C’est marrant, vous ne mentionnez jamais la nullité des cadres dirigeants français. Dans mon secteur, ils prétendaient, il y a 25 ans, que le marché était mort, pendant ce temps des entreprises en Suisse ou Allemagne avaient tout au contraire investi sur ce secteur avec succès.

  5. Jiff dit

    « Pour soutenir la concurrence du géant chinois, il faut fusionner. »

    Est-ce réellement ze solution, alors que, peut-être, un GIE ou d’autres formes de coopérations étroites permettrait à chacun de garder son pré carré tout en répondant d’une façon commune aux Chinois ? Car, lorsque l’économie mondiale va collapser, ça ne sera plus par centaines que les gens vont se retrouver dans la difficulté, mais par milliers – c’est juste l’application du vieux principe de bon sens qui commande de ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier, et qui semble bien être passé sous le tapis du dogmatisme.

    Ce qui est aussi relativement intéressant, c’est la rhétorique lancinante du coût social, alors que les français sont reconnus pour avoir l’une des meilleures productivité au monde – l’erreur majeure, que nous payons déjà depuis un moment, étant d’avoir volontairement détruit nos industries, ce qui en retour a amené un appauvrissement des savoirs qui ne peuvent plus se recycler, ceux qui les détenaient disparaissant trop rapidement du marché du travail comme tout court pour être à même de les transmettre – ajoutons là-dessus la « révolution des cols blancs » que justement les Allemands se sont bien gardés de faire et qu’ils ont même combattus de toutes leurs forces en développant un apprentissage de qualité (alors que de notre côté, l’ednat a tout fait depuis sa prise de la Bastille de 61 pour le torpiller), et nous aboutissons au résultat actuel.

    Cependant, tout n’est pas si rose que cela au pays de Bismarck, car comme souligné en fin d’article, nos infrastructures tiennent plutôt bien la route, ce qui est très loin d’être le cas pour celles de nos voisins Teutons (notamment leur voirie), et le jour où ça va commencer à vraiment craquer, ça coûtera les yeux de la tête, car c’est une Lapalissade de dire que chaque jour qui passe où l’on ne fait rien renchérit d’autant la facture finale.

    Deux modèles s’affrontent, mais est-on certain que le globalisme est LA solution à tous les maux ? Rien n’est moins sûr, car çà et là, des craquelures de plus en plus larges apparaîssent dans sa belle peinture lisse – ne serait-ce pas plutôt qu’il faut abattre à tout prix le « système français », de peur que les autres commencent à s’apercevoir qu’il n’est pas si mauvais que cela et qu’il existe donc une alternative au globalisme dont il est visible qu’il les réduira au plus petit commun dénominateur, du moins pour ceux qui ne sont rien, ceux qui réussissent se remplissant les poches, cette fois-ci, à leur détriment ? (Le tout évidemment sans préjudice des nécessaires réformes, notamment de la ponction publique, qui sont nécessaires ici.)

    • Citoyen dit

      « …nos infrastructures tiennent plutôt bien la route, ce qui est très loin d’être le cas pour celles de nos voisins Teutons (notamment leur voirie)… »
      Eh oui, Jiff …. C’est con la vie ….
      Les Gaulois ont des ronds-points, à ne plus savoir qu’en faire …. champion du monde, tout de même !…
      Mais ils n’ont plus d’usines, pour mettre en face de ces ronds-points ….
      Les Teutons, eux, n’ont pas de ronds-points (ou beaucoup moins) …. mais ont beaucoup d’usines ….
      La vie est ainsi faite …. il semble, qu’il ne soit pas possible d’avoir les deux …. un difficile choix existentiel se profile à l’horizon : Avoir des ronds-points, ou des usines ?…. Là, est la question ?
      C’est vraiment con la vie …c’est mal foutu …
      On pourrait peut être essayer les petites annonces : « échange ronds-points contre usines » …. On ne sait jamais, sur un malentendu, ça pourrait marcher …

  6. Garofula dit

    La très intéressante citation de FO métaux en fin d’article résume l’idéologie collectiviste des syndicats français, négation de la propriété privée, des marchés libres et de la concurrence, idéologie qui plombe la France depuis tant d’années. De tels raisonnements, dominants au plus haut niveau de responsabilité dans notre pays, sont directement et intimement responsables des presque 6,5 millions de chômeurs, des montagnes de dettes publiques, de la pauvreté en hausse constante, de la destruction du tissu économique.

    Contrairement à ce que les idéologues collectivistes affirment, la vie en société n’a aucun besoin de dépenses collectivisées. Au contraire, ces dernières sont une menace car, comme en URSS hier, elles provoquent la déliquescence non seulement économique mais également sociale, pour ne pas dire sociétale, de la France.

    Les dépenses collectivisées sclérosent la vie en société. Une vie en société, vivante, saine, et épanouie, se nourrit d’associations, de contrats, d’assurances, de charité lorsque c’est nécessaire, autant d’actes pacifiques librement et volontairement consentis, en concurrence, c’est-à-dire qu’on peut librement y adhérer ou y renoncer à chaque instant, mais certainement pas de la fausse solidarité socialiste collectiviste, imposée d’en haut à tous par la violence de la force brute. La seule véritable solidarité, s’il faut encore employer ce mot dévoyé par la novlangue socialiste, c’est le travail et l’effort.

  7. serge dit

    Bon, la vente à la découpe continue, énergie et nucléaire étant passés chez les ricains, les transports vont aux allemands. Mais tout va bien, c’était la banque Rothschild qui était en charge du dossier. Et puis, comme dans les opérations précédentes, les dirigeants des entreprises n’ont rien dit, leur carnet d’adresses, leurs actions gratuites et leur retraite préfinancée devant les avoir rassurés. Le pôle naval va aller aux italiens après l’épisode « nationalisation provisoire ». Le pôle ciel est déjà réglé, l’habillage Airbus n’étant plus que la façade du peu d’usines qui restent dans nos contrées. Ne va nous rester que le pôle Emploi, dans sa version tourisme et restauration. Une vraie grande France…

  8. Citoyen dit

    De plus, il faut bien avouer que le pavé (qui n’est pas du rumsteak) de FO Métaux, en fin d’article, est particulièrement savoureux …
    C’est après l’extrême-onction, je crois, qu’il faut dire Amen ….

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