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L’angoisse de l’entrepreneur devant les profits

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Les profits sont l’angoisse de l’entrepreneur en France. Non seulement, ils sont inavouables et donnent lieu à une stigmatisation systématique, mais ils déclenchent une série de processus fiscaux anxiogènes. Quand on est entrepreneur, mieux vaut ne pas gagner d’argent dans ce pays…

Avec les profits prétendument records du CAC 40 (redisons-le: ils n’ont pas retrouvé leur niveau de 2006 et sont donc plus inquiétants que réjouissants pour les actionnaires), les entrepreneurs sont ramenés à leur propre angoisse du résultat. Dans un pays normal et équilibré, un pays qui ne serait pas dominé par la conscience coupable caractéristique de l’héritage monothéiste, l’entrepreneur dont l’entreprise dégage des profits serait heureux de l’afficher.

En France, c’est l’inverse. Quand vient le moment de répondre à la question: « Et ta boîte, comment elle va? », la nervosité monte.

Voilà bien un malaise qu’on ne soupçonne pas quand on est salarié. Mais, à mesure que l’année défile et que la perspective de clôturer les comptes approche, on sait si on a fait ou pas une « bonne » année. Et là, la tension se fait plus forte. Non parce qu’on n’a fait un mauvais chiffre, mais parce qu’on en a fait un bon.

D’abord, il va falloir esquisser le bilan avec l’expert-comptable et mettre un chiffre sur la ligne: profits. L’entrepreneur normalement constitué regarde immédiatement sa trésorerie et demande à l’expert-comptable: « ça fait combien en impôts? » Et là, le nez commence à se tordre. On mesure tout de suite qu’on a été mal avisé de ne pas prendre les devants. Ah! que l’argent serait mieux utilisé s’il servait à investir, à faire de la croissance externe, ou augmenter massivement les salaires.

Le problème des augmentations salariales, c’est évidemment que tout est fait, en droit français, pour dissuader de les pratiquer. Faire passer à un salarié le stade des 2,5 SMIC conduit à le sortir des dispositifs d’allègements et donc oblige à bien calculer l’énorme surcoût auquel on s’expose d’un coup. Et en cas de retournement de la conjoncture, on est marron. Réduire le salaire est à peu près impossible.

Bref, tu as fait des profits et tu es un couillon. Tu ne mérites plus de vivre libre. Comme le répètent les bien-pensants et les médias, l’entreprise n’est pas là pour faire du profit, mais pour s’occuper de tout un tas d’autres choses.

D’abord, tu dois faire de l’emploi. Mais pas n’importe lequel. Tu dois bien faire attention à recruter des femmes, des handicapés, et des minorités visibles. Idéalement, si tu trouves une malienne voilée et cul-de-jatte, tu es un héros de la Nation, à condition de prouver que tu la paies aussi bien que le connard de mâle blanc diplômé et entier que tu as l’idée coupable de recruter l’an dernier.

Si tu as recruté un petit poulbot qui avait les bonnes compétences avant de recruter une femme musulmane qui a quitté l’école à quinze ans et qui n’a jamais vu un tableur Excel, c’est probablement parce que tu es raciste. Donc il faut que tu te justifies.

Ensuite, tu dois faire tout un tas d’opérations obscures pour prouver que tu n’es pas un salaud de patron capitaliste. Par exemple, tu ne dois pas recruter trop de stagiaires, mais tu dois prendre des apprentis. Tu dois respecter l’environnement. Tu dois vérifier que tes données informatiques sont conformes à une multitude de textes dont tu ne soupçonnes même pas l’existence. Tu dois t’assurer que les écrans de tes ordinateurs ne donnent pas mal aux yeux de tes collaborateurs.

Bref, tu es patron, tu as la mauvaise idée de faire des profits, mais tu n’as pas passé assez de temps à te préoccuper de tout ce qui n’est pas ton métier. Du coup, tu ne fais pas faillite, tu ne demandes pas de subvention et tu as la mauvaise idée de ne dépendre de personne. Et ça, le système, il n’aime pas.

Pour te ramener dans le droit chemin, la loi va changer. Le brillant Bruno Le Maire, qui n’a jamais mis les pieds dans une entreprise et qui va depuis toujours du denier public, va venir t’expliquer qu’une entreprise, ce n’est pas seulement le profit, mais c’est beaucoup plus que ça.

Je crois bien qu’on avait compris. En France, mieux vaut rater que réussir.

9 commentaires

  1. Lorelei dit

    Encore, vous n’avez pas mentionné la famille et les amis qui vous regardent comme un exploiteur plein aux as sans savoir le nombre d’heures que vous alignez pour gagner votre salaire.
    Et les « amis » qui viennent vous voir pour vous demander du travail. Et qui se renfrognent quand vous refusez.
    Sans parler des clients.

  2. Rick la Trick dit

    sévère mais juste.

    malheureusement, ça ne s’arrête pas là : si jamais tu as réussi à gagner des sous et qu’en plus tu aimes les belles choses, tu seras soumis à l’opprobre, à la vindicte pour rouler dans une « belle » voiture, etc.

  3. Jiff dit

    si tu trouves une malienne voilée et cul-de-jatte, tu es un héros de la Nation,

    Mais si tu en trouves une qui est en plus une jihadiste en puissance et que tu la dénonces au ministère de la vérité, alors là, tu accèdes au mérite national (agricole, si tu la bourre laboure;-p)

    Eh oui, et c’est d’autant plus un problème que bien souvent, une part non-négligeable du résultat se trouve en fait immobilisée dans le stock ; stock que le fisc franchouillard considère comme une ressource, alors qu’elle est latente et ne sera effective qu’une fois réalisée, SI elle l’est jamais (NB: ça n’est pas le cas chez beaucoup d’autres, enfin, ceux qui sont logiques) – d’où une « certaine optimisation » qui génère habituellement un petit conflit entre comptable externe, qui tâche de clôturer tout le monde au 31/12, par souci d’efficacité de sa propre clôture, et entreprise, qui tâche de clôturer au moment de l’année où son stock est au plus bas.
    Mais bon, c’est à mettre en regard des multiples vexations, réglements débiles et lois ne disputant en rien aux réglements exposés dans l’article… (vous-avez dit : « aller-simple » ?)

    • Citoyen dit

       » … stock que le fisc franchouillard considère comme une ressource, alors qu’elle est latente … »
      En fait Jiff, ce n’est pas tout à fait comme ça, que les choses se passent …
      En réalité, que l’entrepreneur fasse du stock, ou pas, c’est son problème !… il utilise son argent comme il veut …
      Dans la philosophie fistale de ce (bô ??) pays, c’est la marge nette qui est imposée. Si l’entrepreneur décide, ou pas, d’immobiliser sa marge dans du stock, c’est son choix ….. pour l’inquisition fistale : moi égal !… ou dit en plus clair : rien à foutre !
      Sinon, il suffirait de faire du stock pour échapper à l’impôt ! … trop facile ….
      Certes, ils sont souvent très cons, mais sur ce sujet, étrangement ….

      • Jiff dit

        Pas d’accord, Citoyen, l’imposition sur la marge nette est justement LE problème – parce qu’une fois ré-investie en stock, c’est de la marge à venir SI le stock est réalisé, parce qu’on peut tout à fait se planter grave sur l’avenir, ou même ramasser une crise au plus mauvais moment.

        « Sinon, il suffirait de faire du stock pour échapper à l’impôt ! … trop facile …. »

        Raisonnement fallacieux, on fait du stock parce qu’on espère l’écouler et que la gestion et les signaux sont au vert – personnellement, au cas où le stock n’est pas imposé, je ne vois (et n’ai vu) personne s’amuser à empiler pour le plaisir de payer moins d’impôts (quoique, vu le montant des rackets qui frappent l’Entreprise dans ce pays ça demanderait à être finement calculé…) Et ne parlons pas des entreprises qui démarrent et _doivent_ absolument se constituer un stock suffisamment important pour pouvoir assurer leur activité sans soucis.

        La différence avec les pays qui ne rackettent pas leurs entreprises de la sorte est simple, elles ont les moyens de se développer dramatiquement plus rapidement qu’ici, où, une fois le pognon trouvé pour payer les impôts, il ne reste la plupart du temps plus assez pour assurer développement et investissements – et d’ailleurs, c’est sans doute le but recherché : les obliger à passer par la banque pour se développer…

        « ce (bô ??) pays, »

        Non, il n’est plus beau (et ça va empirer, puisqu’en même temps a fait voter une loi qui interdit la démolition des constructions sauvages, il a peut-être des potes émirs en plus de ses commanditaires qui détruisent les côtes), et il-y-a belle lurette qu’il n’a plus aucune attractivité – il ne lui reste donc rien d’intéressant, que ses aéroports ou ses gares, où l’on aura l’ineffable joie d’aller retirer son billet aller-simple.

        • Citoyen dit

          Eh oui, Jiff, je compatis, mais les choses sont ainsi faites … Et je n’y suis pour rien …
          Ce qui est imposé, c’est le résultat d’une exploitation …. Et l’exploitation ne tient pas compte de la constitution d’un stock.
          Si celui qui veut Stocker, a un bilan qui lui permet de le faire, tant mieux pour lui … Sinon, il cherche des sous pour faire du stock … C’est son choix … Mais ce n’est pas une donnée qui entre dans l’exploitation …

          • Jiff dit

            « Et je n’y suis pour rien … »

            C’est vous qui le disez (© ségolienne AKA la fossoyeuse du Poitou;)

            Ce que je veux dire, c’est que ça _pourrait_ se comprendre dans un système fiscal clair, net et sans bavures, mais en aucun cas dans celui de ce pays (qui ressemble furieusement à celui de l’ancienne URSS ; d’autant plus qu’il sert de bras armé aux puissant pour punir celui qui n’a pas eu l’heur de plaire aux princes.)

            C’est surtout la démonstration qu’ici, la prise de risques, tel que réinvestir une partie de ses gains en prenant le risque no-négligeable de se planter pour quelque raison que ce soit, est non-seulement mal vue, mais en plus sévèrement punie – quoi de plus « normal », puisque lois et réglements émanent de gens dont le plus haut risque consiste à traverser hors des clous (pas à se faire réélire, puisqu’en cas de chasse il reste toujours le cese, l’une des innombrables commissions ou un quelconque comité Théodule…)

            Ça rejoint également ce à quoi on assiste actuellement dans la société civile, avec la dispersion des données personnelles qui mène directement à une hyper-segmentation des assureurs, ayant commencé il-y-a 30 ans par la couleur de votre voiture (rouge ou noire/très sombre ? +3%) ; donc, demain, ça sera : vous bouffez trop gras ? +5%, vous ne marchez que 1789.0714 pas/jour ? +3%, votre ECG présente une/des anomalies ? +11%, …

            Mais c’est encore et surtout une distorsion dont les entreprises françaises se seraient bien passées.

  4. Citoyen dit

    Il doit y avoir des fuites dans le blog, qu’il va falloir colmater …. Il y a eu de la déperdition dans les commentaire ce week-end … qui passent à la trappe …

  5. Citoyen dit

    « Quand on est entrepreneur, mieux vaut ne pas gagner d’argent dans ce pays… »
    Ben, il y a de ça ….
    Ou réaliser ses marges ailleurs, et ne pas avoir à les rapatrier …
    Sauf, bien sûr, pour ceux qui se sentent la vocation d’engraisser du ponctionnaire …

    Sinon, on sent du vécu dans le billet … on voit bien l’entrepreneur dépité …

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