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Rapport Sénard-Notat: Macron généralise la doctrine sociale de l’Église

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Le rapport Sénard-Notat sur l’objet social de l’entreprise marque une étape crucial dans le quinquennat d’Emmanuel Macron. Il consacre en effet le triomphe de la doctrine sociale de l’Église dans les politiques publiques. La similitude des formulations entre les encycliques (notamment Centesimus Annus de Jean-Paul II, en 1991) et la parole officielle illustre de façon limpide l’orientation idéologique démocrate-chrétienne du Président.

Rapport notat senard sur l’objet social de l’entreprise de Société Tripalio

Peu de Français connaissent l’encyclique Rerum Novarum de 1891 qui a fixé pour longtemps, à travers quelques formules cultes, la doctrine sociale de l’Église, que l’on pourrait qualifier en « ni Marx, ni Adam Smith ». On retrouvera par exemple cette phrase bien connue:

Dans le corps humain, les membres malgré leur diversité s’adaptent merveilleusement l’un à l’autre, de façon à former un tout exactement proportionné et que l’on pourrait appeler symétrique. Ainsi, dans la société, les deux classes sont destinées par la nature à s’unir harmonieusement dans un parfait équilibre. Elles ont un impérieux besoin l’une de l’autre : il ne peut y avoir de capital sans travail, ni de travail sans capital. La concorde engendre l’ordre et la beauté. Au contraire, d’un conflit perpétuel il ne peut résulter que la confusion des luttes sauvages.

Léon XIII, auteur de l’encyclique, avait alors résumé en quelques mots une conception qui devait s’imposer au nom d’une aristotélisme tardif. La société ne peut opposer le capital et le travail. Elle doit les harmoniser pour assurer sa pérennité.

Doctrine sociale de l’Église et participation des salariés au capital

Les amateurs de littérature pontificale pousseront le vice jusqu’à lire toute l’encyclique. Ils trouveront ce petit joyau qui résume parfaitement le rapport Sénard-Notat:

La violence des bouleversements sociaux a divisé le corps social en deux classes et a creusé entre elles un immense abîme. D’une part, une faction toute-puissante par sa richesse. Maîtresse absolue de l’industrie et du commerce, elle détourne le cours des richesses et en fait affluer vers elle toutes les sources. Elle tient d’ailleurs en sa main plus d’un ressort de l’administration publique. De l’autre, une multitude indigente et faible, l’âme ulcérée, toujours prête au désordre. Eh bien, si l’on stimule l’industrieuse activité du peuple par la perspective d’une participation à la propriété du sol, l’on verra se combler peu à peu l’abîme qui sépare l’opulence de la misère et s’opérer le rapprochement des deux classes.

Les polémiques consécutives au classement des milliardaires ont montré toute l’actualité de ce discours. D’un côté, une poignée de très riches. De l’autre, une masse innombrables de déshérités. Il est frappant de voir comment, cent trente ans après cet énoncé, la France peut encore se reconnaître en lui. On pourrait même se demander dans quelle mesure la France ne fantasme pas ce manichéisme.

Toujours est-il que, on vient de le voir, Léon XIII avait déjà avancé, pour résoudre le dilemme de la lutte des classes, l’idée d’une « participation » des ouvriers à la propriété du sol.

Jean-Paul II, inspirateur d’Emmanuel Macron

Cent ans après cette encyclique fondatrice, Jean-Paul II s’était fendu d’une autre encyclique, Centesimus Annus (le Centenaire…) qui adapte la pensée de Léon XIII au monde contemporain. En particulier, Jean-Paul II y traite de la décolonisation, du communisme et de l’économie de marché. On y trouvera là encore quelques perles, dont celle-ci:

Dans ce sens, on peut parler à juste titre de lutte contre un système économique entendu comme méthode pour assurer la primauté absolue du capital, de la propriété des instruments de production et de la terre sur la liberté et la dignité du travail de l’homme. En luttant contre ce système, on ne peut lui opposer, comme modèle de substitution, le système socialiste, qui se trouve être en fait un capitalisme d’Etat, mais on peut opposer une société du travail libre, de l’entreprise et de la participation. Elle ne s’oppose pas au marché, mais demande qu’il soit dûment contrôlé par les forces sociales et par l’Etat, de manière à garantir la satisfaction des besoins fondamentaux de toute la société.

La société du travail libre, de l’entreprise et de la participation… On dirait du Macron dans le texte, cette espèce d’en même temps où le marché et le communisme sont renvoyés dos-à-dos, où la solution consiste plutôt à cumuler les avantages de l’un et ceux de l’autre.

Jean-Paul II et la loi PACTE

Plus amusant encore, les amateurs de pensée pontificale trouveront dans Centesimus Annus une phrase qui pourrait parfaitement figurer en exorde de la loi PACTE de Bruno Le Maire, dont Nicole Notat et Dominique Sénard prépare l’accouchement avec leur désormais fameux rapport. Ainsi, Jean-Paul II écrivait:

L’entreprise ne peut être considérée seulement comme une « société de capital » ; elle est en même temps une « société de personnes » dans laquelle entrent de différentes manières et avec des responsabilités spécifiques ceux qui fournissent le capital nécessaire à son activité et ceux qui y collaborent par leur travail.

Comme on le voit, on se trouve très près du texte du futur Code Civil revisité par la doctrine macronienne. L’entreprise ne doit pas seulement se préoccuper du capital et du profit. Elle doit aussi assumer ses « responsabilités spécifiques ».

Sénard et l’héritage catholique

Lorsque la figure de Jean-Dominique Sénard a émergé au MEDEF, peu après l’élection d’Emmanuel Macron, beaucoup ont compris la signification à long terme de l’événement. Après les ordonnances, il était évident que le pouvoir exécutif miserait sur une vision de l’économie proche de la doctrine sociale de l’Église.

Cette évidence ne s’est pas seulement imposé par la puissance des idées. Le choix des hommes y est pour beaucoup.

En l’espèce, le parcours de Jean-Dominique Sénard chez Michelin laisse planer peu de doutes sur les affiliations idéologiques du projet qu’il porte. Fils d’ambassadeur, Sénard a reçu une éducation traditionnelle, qui le rend tout à fait apte aux valeurs peu modernistes de la famille Michelin. Certains murmuraient d’ailleurs que la famille Michelin ne se tient pas très éloignée de l’Opus Dei…

Nicole Notat et le triomphe de la démocratie chrétienne

L’autre auteure du rapport, Nicole Notat, n’est plus à présenter. Cette ancienne secrétaire générale de la CFDT avait adhéré à son syndicat dès 1968. À cette époque, la CFDT venait juste de sortir du giron de la… CFTC. La fameuse déconfessionnalisation qui portait le nouveau syndicat, sous l’influence notamment de Jacques Delors, héritait en droite ligne de cette imprégnation démocrate chrétienne dont Jean-Paul II sera une expression aboutie.

Après son passage à la CFDT, Nicole Notat a créé une agence de notation sociale appelée Vigeo. Chacun appréciera la nature du propos tenu dans le rapport, lorsque celui-ci propose de créer un notateur européen dans le même domaine.

On ne s’étonnera en tout cas pas de voir Notat et Sénard se rejoindre sur l’idée que l’entreprise ne se résume pas au profit, mais qu’elle doit se préoccuper d’une multiplicité d’autres problématiques.

La doctrine sociale de l’Église face au capitalisme anglo-saxon

Reste que l’une des motivations du rapport porte sur la financiarisation des entreprises. Celle-ci est largement dictée par la présence de fonds anglo-saxons dans les « boards » de nos grandes entreprises.

Le changement de l’objet social de l’entreprise que le rapport propose d’introduire dans le Code Civil, sera-t-il un handicap pour nos entreprises, ou sera-t-il une barrière protectionniste? L’avenir le dira.

Il est en tout cas acquis que, si la réforme législative qui se prépare devait avoir un véritable impact sur les pratiques des entreprises, les stratégies capitalistiques internationales en vigueur seraient bouleversées. Il est même très probable que les flux capitalistiques qui drainent de quoi financer des investissements depuis le monde anglo-saxon vers la France se tariraient.

5 commentaires

  1. Jeeves dit

    Très intéressant,

    Mais à mon sens, votre post gagnerait à expliquer ce qu’est la doctrine sociale de l’Église en allant un peu plus s dans le détail. IL est clair que l’étatisation gagne du terrain sous la présidence de Jupiter. Mais la doctrine de l’Église est ans doute plus un alibi en la matière qu’autre chose. Je ne suis pas sûr que cette dernière prône un tel contrôle de l’administration sur les entreprise. Et quand bien même il y aurait, dans cette doctrine, un plaidoyer pour une certain immixtion de l’Etat, je ne pense pas que cela serait d’une ampleur telle que celle que la France connait déjà avec son administration à la fois tentaculaire, tatillonne et incompétente..

    Ah, au fait, pourquoi cette allusion à l’Opus Dei ? Quel est le rapport. Surtout avec les points de suspension. Ça fait un peu fielleux honnêtement, et ça ne colle pas avec votre blog que j’apprécie énormément par ailleurs. Je ne suis pas un expert de l’Opus Dei, loin de là, mais il ne me semble pas que ce soit une secte, ni une espèce de franc-maçonnerie. A clarifier donc… ou à supprimer.

    Bien à vous,

    J

  2. Jiff dit

    « Les polémiques consécutives au classement des milliardaires »

    Certes, mais « en même temps »™, personne de la presse bien-pansante (puisque grassement gavée à la subvention étatique) ne s’est jamais préoccupé d’expliquer aux masses laborieuses que ce classement est basé sur du vent, un simple potentiel _hypothétique_, et rien d’autre – comme elle est en grande majorité socialaud-communiss, c’est « compréhensible », mais fort dommageable à tout point de vue.

    « Il est frappant de voir comment, cent trente ans après cet énoncé, la France peut encore se reconnaître en lui. On pourrait même se demander dans quelle mesure la France ne fantasme pas ce manichéisme. »

    Hum, si par « la france », vous sous-entendez la brochette d’accidentés du bulbe qui mène ce pays droit vers le précipice, d’accord, d’autant plus que l’encyclique en question fut un temps utilisée comme prétexte par les gauchos, mais pour ce qui du peuple, c’est moins sûr.

    « cette espèce d’en même temps où le marché et le communisme sont renvoyés dos-à-dos, où la solution consiste plutôt à cumuler les avantages de l’un et ceux de l’autre. »

    Sauf que l’on voit bien qui profite à plein de cette utopie… (et que ça a beaucoup plus l’air d’un communisme d’un « communisme de marché » qu’autre chose, tel qu’aux beaux jours de la nomenklatura.)

    « on se trouve très près du texte du futur Code Civil revisité par la doctrine macronienne. »

    Ce qui est « intéressant » à constater, et fort révélateur d’un « certain état d’esprit », c’est le tripotage incessant des règles de base – c’est aussi que si la constitution américaine est quasi-vierge depuis sa genèse (1787, 27 amendements, que l’on peut réduire à 25, puisque 2 d’entre eux inventent la prohibition, puis la démonte), ici, nous en sommes à la 15ème constitution depuis 1789, la dernière ayant été déjà amendée 24 fois depuis 58 – une paille !

    C’est bien là la source de tous nos maux, car au lieu de respecter les limites précises de la constitution en général et du droit en particulier, le politocard franchouillard leur tord le bras en permanence en se permettant de redéfinir les règles quand elles ne ne lui conviennent pas.

    À noter que celle de suisse a également subit modifications et amendements, mais que ceux-ci émanent directement du peuple et pas d’une poignée de privilégiés qui s’engraisseraient sur son dos.

    Comme le dit si bien Ch.Gave, on donc d’un côté (usa), l’état de droit, et de l’autre, le droit de l’état…

    « Le changement de l’objet social de l’entreprise que le rapport propose d’introduire dans le Code Civil, sera-t-il un handicap pour nos entreprises, ou sera-t-il une barrière protectionniste? L’avenir le dira. »

    C’est tout vu, car dans 99.999% des cas où l’état à plongé ses gros doigts gourds et graisseux dans la société civile, ça s’est immanquablement soldé par des catastrophes.

    Comme vous le sous-entendez depuis déjà un bon moment, il est clair que nous-avons atteint le point de bascule vers l’économie administrée (sans doute hautement inspirée par les nombreux succès du genre…), ce qui est peu étonnant vu la « personnalité » de truc (que c’est luil’chefffkidécid) ; et bien entendu, on a en parallèle ses corollaires, à savoir capitalisme de connivence et obésité morbide de la poncktion publique.

    En bref, nous sommes passés sans transition d’une théologie à une autre – pov’pays tout foutu…

  3. Toutes les doctrines « sociales » reposent sur deux principes et idées totalement absurdes et fausses et cela de tous temps.
    1) il y a des « classes » et il faut pour éviter une révolte violente, négocier.
    2) l’activité économique doit avoir d’autres buts que le profit.
    Les deux absurdes stupidités infectent les esprits faibles, les abrutis, les crétins et de manière générale les résidus vérolés de fond de capote de mes deux.
    1) il n’y a pas de classes, les pauvres ne se révoltent jamais et la seule chance d’amélioration du monde est le progrès technique.
    2) Sans recherche exclusive du profit, avec régulation judiciaire collectivement décidée de son partage entre ses acteurs, l’économie n’est que corruption, tyrannie, et spoliation au bénéfice des chefs communistes.

  4. Christophe dit

    On peut aussi ajouter que la doctrine sociale de l’Eglise est orchestrée par l’Académie Pontificale des Sciences Sociales créée par JPII :

    http://www.pass.va/content/scienzesociali/en.html

    Mario Draghi, jésuite assidu, y est venu prêcher avant sa nomination à la tête de la BCE.

    J’invite le lecteur à prendre connaissance des travaux et des intervenants.

    Je rappelle par ailleurs, que Barroso, Trichet, Van Rompaye, Draghi et Junker ont tous été formés par les jésuites.

    De même que Macron.

  5. Citoyen dit

    « Il est même très probable que les flux capitalistiques qui drainent de quoi financer des investissements depuis le monde anglo-saxon vers la France se tariraient. »
    Et ce serait un problème ?
    Ce pays est déjà condamné …. C’est à chacun de prendre ses dispositions, pour ne pas faire partie des gogos …
    Ceci dit, comparer le micron à JPII, est plutôt dégradant pour ce dernier … qui lui se doit d’avoir d’autres préoccupations …

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