Accueil » Les négociations à la SNCF tournent au dialogue de sourds, et c’est vraiment très mauvais pour les voyageurs

Les négociations à la SNCF tournent au dialogue de sourds, et c’est vraiment très mauvais pour les voyageurs

Cet article a été lu 2413 fois

Soyons francs! à ce stade, les négociations à la SNCF sur l’avenir de l’entreprise tournent (au mieux) au dialogue de sourds, au pire au vinaigre. Un « recovery » est bien entendu possible. Mais les postures du gouvernement ne manquent pas d’inquiéter. Les usagers ne semblent pas prêts, si rien ne change, à voir les trains rouler normalement.

Il est toujours difficile d’évaluer l’état d’une négociation. La règle du jeu veut que chaque partie dramatise la situation pour construire le meilleur rapport de force et obtenir le plus d’avantages possibles de la partie adverse. On se gardera donc, à ce stade, de conclusions hâtives. Malgré cette précaution majeure, plusieurs signaux de moins en moins faibles font un peu froid dans le dos quant à l’issue des négociations que la ministre Élisabeth Borne mène avec les organisations syndicales représentatives de la SNCF. Et ça, c’est très mauvais pour les voyageurs qui restent à quai, faute de trains!

La mécanique simple des négociations à la SNCF

Dans la pratique, le gouvernement doit mener à peu de choses près sa négociation comme le ferait un employeur privé avec ses représentants syndicaux. Il doit mettre autour de la table tous ceux qui ont la capacité de signer un accord, et il doit obtenir des signatures couvrant 50% des salariés de la SNCF. Même si cette forme n’est pas complètement obligatoire dans le cas de la SNCF, il serait difficile d’imaginer que l’État, qui donne de grandes leçons de négociation et d’intérêt général à toutes les entreprises de ce pays, fasse moins bien qu’elles…

Or, la SNCF compte assez peu de syndicats représentatifs: la CGT représente un gros tiers des salariés (34,33%), l’UNSA un petit quart (24%), SUD Rail près de 17%, et la CFDT un peu plus de 15%. Dans la pratique, SUD et la CGT disposent à eux deux de la majorité… Si le gouvernement ne ramène pas l’un des deux à la raison, adieu, donc, l’accord majoritaire.

Cette situation à la fois simple et compliquée existe dans de nombreuses entreprises où les employeurs ont acquis des techniques de négociation bien rodées. Soit ils déposent très vite un projet de texte pour obliger chacun à se prononcer sans laisser aux négociations le temps de se dégrader. Ils assument alors le risque d’un échec et d’un procès-verbal de carence. Soit ils négocient à l’avance avec les « réformistes » un texte acceptable qu’ils expurgent ensuite des considérations les plus urticantes pour avoir une chance d’éviter le droit d’opposition des syndicats majoritaires.

L’étrange technique du gouvernement

En parcourant la presse syndicale sur ce qui se passe à la SNCF, on en sort un peu troublé sur ce que disent et écrivent les représentants qui participent aux négociations.

Tactiquement en effet, le gouvernement a intérêt à jouer la carte de l’UNSA et de la CFDT contre ses syndicats protestataires. Que la CGT soit irrattrapable n’est pas un sujet en soi, pour peu que l’employeur parvienne à circonvenir son poids en se mettant dans la poche les « modérés ».

Or on peine à lire sous la plume de ces « modérés » des compte-rendus qui laissent espérer une embellie sur le front de la grève.

Du côté de l’UNSA, qui est aujourd’hui la principale alternative à la CGT, la communication est plutôt négative: « Après deux jours de concertations, les inquiétudes perdurent et grandissent »… Répétons qu’il existe toujours une part de surenchère dans ces négociations. Il n’en reste pas moins que le climat n’est pas complètement serein après les rencontres marathon de jeudi et de vendredi.

Du côté de la CFDT, le titre n’est guère plus encourageant: « Négociations, le vide sidéral… » Voilà qui donne le sentiment assez négatif d’une déception des syndicats les moins combatifs face à l’attitude de la ministre.

Maladroit renvoi à une future convention collective?

Au sein de ces deux organisations syndicales, les positions sont pourtant loin d’être fermées. L’UNSA n’a pas hésité à écrire:

L’UNSA-Ferroviaire a rappelé qu’elle était contre l’ouverture à la concurrence, car la multitude d’opérateurs risque de complexifier le système. Néanmoins, si concurrence il doit y avoir, elle ne doit pas se faire sur le dos des salariés. L’UNSA-Ferroviaire, en tant que syndicat responsable, travaille quotidiennement en ce sens. Il est donc impératif que les transferts se fassent sur la base du volontariat et que les conditions de transfert soient connues de tous.

Cette posture est plutôt encourageante et ouvre de vraies portes de négociation, dans laquelle le gouvernement devrait s’engouffrer pour éviter un pourrissement absurde du conflit. Mais on comprend peu à peu que le gouvernement botte en touche sur les conditions dans lesquelles une ouverture de la concurrence pourrait se faire.

À la CFDT, le constat est le même:

Cette journée démontre une fois de plus l’absence des propositions de la part de l’État. Les pouvoirs publics ne prennent pas en compte les demandes des organisations syndicales et restent toujours aussi vagues sur leurs propos.

Dans la pratique, alors que le conflit est annoncé comme long, le gouvernement ne se presse pas pour ramener à lui des organisations syndicales qui discutent déjà « dans le dur » des conditions d’ouverture à la concurrence.

Le gouvernement renvoie le traitement de tous ces points à la future convention collective de la branche du transport de voyageurs dont la fédération « UTP » est en charge. Cette posture est évidemment inconfortable pour les potentiels signataires d’un accord, car aucun d’eux ne souhaite lâcher la proie pour l’ombre.

Comme le dit l’une des responsables de l’UNSA au Monde, le bon sens commanderait de négocier la convention collective avant de négocier l’ouverture à la concurrence. On peut aujourd’hui assez raisonnablement partager ce constat, à moins de jouer gros en mettant les potentiels signataires dans l’inconfort pour maximiser son gain.

Les points bloquants traités par amendements

Les points qui bloquent les « réformistes » sont pourtant tout à fait connus. Ils portent essentiellement sur le droit applicable aux cheminots qui seraient transférés vers un nouvel opérateur en cas d’ouverture à la concurrence. En particulier, les syndicats craignent que ces transferts soient forcés et préfèreraient voir édicter le principe du volontariat.

On comprend que le gouvernement ne soit guère pressé de lâcher une concession de cette taille. Mais, là encore, Élisabeth Borne peut se féliciter d’avoir face à elles des syndicats réformistes qui lui mâchent largement le travail. La CFDT en particulier, ne manque pas d’imagination sur les sujets du « maintien de notre système de retraites, mais aussi sur la garantie de l’emploi, sur le maintien des facilités de circulation, sur une rémunération nette des 12 derniers mois ou sur la prévoyance ». Avec des syndicats pareils, il est impossible de ne pas trouver un accord.

Faute d’une réponse du gouvernement aux points qui continuent à bloquer, les organisations syndicales ont donc décidé d’agiter le moulin à amendements. Tous les syndicats représentatifs devraient demander à leurs députés fétiches de porter des amendements modifiant le projet d’ordonnances déposé par le gouvernement.

C’est tout de même une bien curieuse façon de négocier, que de déplacer au parlement les demandes dont on ne parvient pas à débattre en négociation directe. En soi, il s’agit bien d’un signal sur le côté très « fil du rasoir » de ces « discussions » avec les organisations syndicales.

Stratégie frontale du gouvernement

Ouest-France a publié une interview d’Élisabeth Borne ce week-end, peut-être relue et caviardée par le cabinet du Premier Ministre, selon la tradition liberticide désormais ancrée dans une partie de la presse française. Là encore, la posture trouble.

La ministre y disserte en effet plus sur les divisions syndicale que sur la pertinence des réformes engagées. Elle y dit notamment:

« Notre responsabilité commune, gouvernement et syndicats, n’est pas de philosopher sur le principe, mais de discuter des garanties concrètes que l’on donnera aux cheminots »

Voilà une phrase qui en dit long sur la façon dont se passent les discussions, et qui inquiète. Car si l’on attend du gouvernement une étape importante, c’est de la pédagogie sur le sens de sa réforme. C’est la seule façon de réduire l’opposition des contestataires.

En renonçant par avance à ce travail, et en limitant le débat aux conditions d’ouverture à la concurrence, la ministre opère déjà un choix tactique. Tout le problème est que les seuls qui peuvent y trouver de l’intérêt sortent aujourd’hui encore déçus des séances de négociation avec le gouvernement. Et, quoiqu’il arrive, ils ne sont pas majoritaires chez les cheminots.

On notera que, la même semaine, Bruno Le Maire a annoncé des privatisations, notamment celle d’Aéroport de Paris. Là encore on peut imaginer que le ministre expliquera qu’il ne faut pas discuter du sens de cette décision, mais seulement de ses modalités d’application.

C’est une bien curieuse façon de rechercher la conviction de l’opinion publique que de clore les débats sur le sens de l’action politique avant même de les avoir ouverts.

2 commentaires

  1. Pierre dit

    C’est parfait.

    La tension monte. L’élastique se tend. Les franciliens deviennent fous. Jupiton reste « droit dans ses bottes », selon l’expression consacrée…

    Pensez ! Les ordres viennent de Bruxelles, l’alcoolo Juncker et ses complices n’ont pas pour habitude de se voir tenir tête.

    Tiens d’ailleurs ils viennent de se prendre une belle déculotée en…. Hongrie… Ah la la, pas cool. Ce lundi ils vont être de fort mauvaise humeur…. Alors les syndicacas français, ah ah ah, ça ne pas le faire, désolé.

    Bref, réjouissons. Le système est en train d’imploser sous ses propres contradictions.

    Ce qui est important plus que les pseudo « négociations » dont vous parlez c’est la base (et qui n’en sont pas en effet) : les cheminots sont remontés. Eux aussi « droits dans leurs bottes », car ils ont bien compris que Jupiton était là en « administrateur judiciaire »… Liquidateur. Dernier stop avant Tobrouk, et la Piste aux étoiles.

    Le bordello va donc s’accentuer… Et prépare pile poile le « passage de relai » avec la récession qui devrait commencer à l’automne, ou en hiver juste après les mid terms aux USA.

    Et là, les choses sérieuses commenceront…

    Relax, sit back, and enjoy the show.

    PS : autre chose à suivre…. Hollande était au fond du trou, le chauffeur de scooter ridiculisé, 2 ans et demi de descente aux enfers… Pouf…. Les « attentats » survinrent. La probabilité que Macron suive exactement le même « tracé » est très élevée…

  2. Jiff dit

    « Si le gouvernement ne ramène pas l’un des deux à la raison, adieu, donc, l’accord majoritaire. »

    Arf, j’avais lû « maison » à la place de « raison » (remarquez, c’est normal, depuis le temps que syndicats et gouvernements salissent les mêmes draps.)

    « C’est tout de même une bien curieuse façon de négocier, que de déplacer au parlement les demandes dont on ne parvient pas à débattre en négociation directe. »

    Certes, mais l’erreur fonda-mentale n’a-t-elle pas été de justement vouloir « négocier » en direct et en force, puisque ces aimables esthètes ont tout de suite annoncé que la chose se ferait par ordonnance, plutôt que de poser la chose sur les pupitres des parlementaires et d’en discuter le temps qu’il fallait pour définir correctement au moins les lignes directrices !?

    « La ministre y disserte en effet plus sur les divisions syndicales que sur la pertinence des réformes engagées. »

    Oui hein, et ça ressemble quand même furieusement à un retour en force de la langue de bois, non !?

    « Voilà une phrase qui en dit long sur la façon dont se passent les discussions, et qui inquiète. »

    Cette phrase est farpaitement symptomatique du « syndrome du petit chef » qui va de paire avec la totale méconnaissance de l’art de la négociation qui perdure dans la poncktion publique depuis des temps immémoriaux – on pourrait d’ailleurs la résumer par une locution de cour d’école (afin de rester au même niveau) : tagueulemerdd cémoikejèrèson;-)
    Le souci majeur, c’est que de l’autre côté, c’est pratiquement du même acabit, parce que les « ouvertures » syndicales ont toujours eu une fâcheuse tendance à se refermer comme des huîtres le temps venu ; difficile de s’entendre quand on a un dialogue de sourds…

    « Car si l’on attend du gouvernement une étape importante, c’est de la pédagogie sur le sens de sa réforme. »

    Eh non justement, car dans le cas présent, les éléments de langage ont une importance primordiale et il est symptomatique que vous-ayez repris la rhétorique gouverne-mentale – la pédagogie est la science de l’éducation des d’jeuns (un peu comme la pédophilie, mais dans un autre registre;-p) – et ce Lapsus Linguae, s’il en est, est tout à fait représentatif de ce que vous-avez dénoncé ici à de multiples reprises : l’infantilisation de la société civile par ceux qui estiment qu’il détiennent la vérité primale et que le bon peuple n’a plus qu’à écouter leur (jupitérienne) parole, et bien évidemment In Fine, leur obéir.

    Le bon terme étant « didactisme », mais il semble totalement absent du dictionnaire étatique, et ça n’est pas l’annonce de l’interview d’en même temps qui risque d’améliorer la chose (dans un petit bled inconnu, histoire d’en rajouter dans la démagogie) – gageons que nous aurons des « explications » genre discours à des débiles profonds (parce que, bon, nous ne sommes pas à même de saisir la pensée complexe du grand timonier…)

    « On notera que, la même semaine, Bruno Le Maire a annoncé des privatisations, notamment celle d’Aéroport de Paris. »

    Je parierais que la taxe Chirac (entre autres) va subir une inflation non-négligeable une fois la transaction effectuée – tant pis (pour les acheteurs), nous ferons comme il-y-a 30 ans, on ira prendre l’avion à Bruxelles, à Londres ou à Yeur.
    Mais la question n’est pas là, elle serait plutôt dans le fait de vendre les bijoux de famille et surtout dans la comparaison avec les autres choses à effectuer, qui sont un peu plus urgentes et préoccupantes – tel que la réforme profonde de la poncktion publique. Là encore, gageons que rien ne sera fait ou bien juste à la marge ; finalement, ce gouvernemaman se pare de plus en plus des atours de tous ses prédécesseurs…

    « C’est une bien curieuse façon de rechercher la conviction de l’opinion publique que de clore les débats sur le sens de l’action politique avant même de les avoir ouverts. »

    Meuh nan, c’est le Leit Motiv des énarques du crû, ils _savent_ ce qui est bon pour un peuple qu’ils ne croisent même plus (et pour ça, le non-cumul des mandats sera catastrophique bien avant terme), et ils parlent au nom de gens qu’ils détestent foncièrement (c’est le cas de le dire !) Tout cela découle directement de la continuité et de la magnification de la pensée complexe Jupilerienne : ils ne sont même plus capables de se rendre compte qu’ils marchent à côté de leurs pompes.

    Dans un tel con-texte, tout ne pourra que bien se passer…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *