Accueil » La réforme systémique des retraites voulue par Macron est-elle réaliste?

La réforme systémique des retraites voulue par Macron est-elle réaliste?

Cet article a été lu 7255 fois

Lors de sa prestation de dimanche, Emmanuel Macron s’est montré très affirmatif sur le contenu de sa réforme systémique des retraites: disparition des régimes spéciaux, égalité entre tous les cotisants. Est-ce bien réaliste? Ce projet, enchanteur sur le papier, soulèvera des difficultés importantes dans l’opinion.

La réforme systémique des retraites voulue par Emmanuel Macron est une mesure ambitieuse qui réjouira tous les partisans d’une modernisation du pays. Elle consiste à transformer le glacis actuel de régimes plus ou moins complexes en un dispositif unique par points, par répartition, où chacun pourra facilement lire ses droits et comprendre comment la cotisation est un jour transformée en rente.

Ce vieux rêve d’un système universel, lisible, facile à comprendre, ne date pas d’aujourd’hui. En son temps, Pierre Laroque, inventeur de la sécurité sociale (dont il avait proposé le modèle au maréchal Pétain en septembre 1940 lorsqu’il servait sous Vichy), l’avait déjà élevé au pinacle: contre le système émietté qui s’était mis en place dans les années 30 sous l’effet des lois sur les assurances sociales, les promoteurs de la sécurité sociale (généralement issus du Conseil d’État) imaginaient qu’un monopole géré paritairement et obéissant à des lois simples responsabiliserait les assurés sociaux.

Les blocages historiques dressés sur la route de la protection universelle

Dès les années 45, les résistances se firent jour contre la mise en place de ce système, pour des raisons qu’Emmanuel Macron ne tardera pas à rencontrer sur sa route. Ceux qui bénéficiaient d’un « régime spécial », c’est-à-dire d’une couverture retraite antérieure à 1940, généralement du fait de leur branche professionnelle, n’ont jamais accepté d’intégrer le système universel proposé par la sécurité sociale, le fameux régime général.

D’où cette contradiction permanente, notamment au sein de la CGT (mais pas que…), entre un éloge sans limite en faveur de la sécurité sociale, supposée égalitaire, solidaire et parée de toutes les vertus de la bienveillance d’une part, et une résistance fougueuse de ses partisans contre toute dilution en son sein d’autre part. Il existe d’ailleurs une sorte de loi scientifique de notre époque: les principaux défenseurs du monopole de la sécurité sociale sont d’ordinaire ceux qui l’acceptent le moins pour eux-mêmes.

On ne compte plus ici les professions qui ont ainsi mené des batailles sanglantes contre leur absorption par une sécurité sociale sur laquelle ils n’ont par ailleurs jamais tari d’idéalisme puéril. Entre les cheminots, les traminots, les gaziers, les électriciens et bien sûr les fonctionnaires, ils sont légion ceux qui ne veulent surtout pas relever du régime général de la sécurité sociale, mais qui infligent à la terre entière des leçons perpétuelles d’égalité, d’intérêt général, et de protection sociale monopolistique, meilleur garde-fou contre l’argent-roi et le capitalisme triomphant.

La machine à résistance se prépare contre la réforme systémique des retraites

Alors que, ce jeudi, doit se tenir un colloque de lancement, au Sénat, sur la réforme systémique que pilote Jean-Paul Delevoye, la machine de la résistance syndicale a déjà mis son moteur en route. On trouvera, un peu partout, les premiers traditionnels éléments de langage où des bureaucrates de syndicats subventionnés par le contribuable pratiquent leur habituel grand écart entre le catéchisme égalitaire, et la défense sentencieuse des privilèges acquis avant 1940 et jamais remis en cause depuis lors.

Au hasard, Luc Bérille de l’UNSA (très implantée chez les fonctionnaires) déclare:

« On n’est pas tout à fait d’accord sur le constat », objecte M. Bérille, déplorant « un bilan à charge » alors que le système actuel permet selon lui « d’assurer de la redistribution »

Autrement dit, c’est vrai que le système actuel n’est pas juste, mais il distribue quand même de l’argent. On ne pouvait pas mieux illustrer le fond de l’argumentation sur la protection sociale, qui oscille en permanence entre un discours quasi-utopique en faveur de l’égalité, et un discours quasi-instinctif de défense des intérêts catégoriels. Faites ce que je dis, ne faites pas ce que je fais…

Dans ce registre, le responsable des retraites à FO, Philippe Pihet (donné partant dans la prochaine équipe) n’est pas en reste:

Une inquiétude partagée par FO, attentive à ce que « la réforme des retraites ne soit pas l’occasion de bazarder les statuts », qui prévoient des régimes spéciaux, affirme M. Pihet.

On sait donc déjà par quel bout le discours hostile à la réforme systémique devrait prendre consistance.

Macron a-t-il déjà fait des fausses promesses?

Dans la pratique, les raisons pour lesquelles la réforme systémique des retraites pose problème sont déjà parfaitement connues.

D’un côté, certains régimes spéciaux offrent des conditions de départ beaucoup plus favorables que le régime général. Ces dispositions plus favorables portent notamment sur l’âge de départ ou sur les taux de remplacement offerts au départ de l’assuré. Le système de la fonction publique où la rente mensuelle est calculée sur les six derniers mois de salaire, alors que la règle de calcul porte sur les 25 meilleures années pour le régime général est sur ce point tout à fait emblématique.

D’un autre côté, les régimes spéciaux peuvent aussi offrir un financement très favorable pour les salariés. C’est le cas à la SNCF ou à la RATP, où l’entreprise abonde fortement les comptes du régime pour l’équilibrer. C’est aussi le cas pour les fonctionnaires, qui bénéficient d’une participation de l’employeur (c’est-à-dire du contribuable) supérieure à celle des employeurs privés.

Sur ces deux points, la promesse d’égalité suppose donc que le futur système règle la question des avantages dont certains disposent. Pour y parvenir, il n’y pas trente-six solutions: soit on aligne tout le monde par le bas, soit on aligne tout le monde par le haut. Soit on ment, en faisant croire qu’on fait de l’égalité sans la faire.

L’arbitrage entre les trois solutions dépend du rapport de force circonstanciel. Il peut aussi être mixte: on peut aligner un peu vers le haut sur certains paramètres, un peu vers le bas sur d’autres, et maintenir des différences de traitement pour le reste, sans l’avouer clairement.

C’est ce qui s’appelle la solution du « en même temps », et que les persifleurs appelleront fausses promesses.

6 commentaires

  1. Grogro dit

    Même si le « en même temps » macronien l’emporte suite aux inévitables et indispensables arbitrages – et c’est aussi ça la négociation, chose qui n’est dans les gènes ni du patronat français, ni des syndicats français, pour des raisons historique, et qui est le cheval de bataille de Macron en bon héritier de Rocard et de la seconde gauche -, la réforme si elle aboutit, si elle n’est pas bloquée façon 95, et bien ce sera toujours mieux que l’existant. Certes, ce ne sera pas une réforme aussi systémique et ambitieuse qu’annoncée, mais ce sera la première vraie réforme des retraites depuis des décennies. Non une casse rampante de la retraite par répartition comme le fait la droite depuis 1993 ce n’est pas une réforme, désolé de vous décevoir amis drôateux retraités vivant grassement des rentes que nous, travailleurs du privé, vous versons deux fois : une première par nos cotisations, une seconde par vos rentes immobilières. 🙂

  2. Oblabla dit

    La retraite par répartition a échoué partout. Seule la capitalisation est viable. Relire l’excellent chapitre de Xavier Fontanet sur la retraite dans son livre « Pourquoi pas nous ».
    Une fois de plus Macron se prend les pieds en abordant par le mauvais côté le sujet pour ensuite accoucher d’une solution homéopathique.

    • Jiff dit

      « La retraite par répartition a échoué partout. »

      Non, renseignez-vous et vous verrez que vous en trouverez dans des coins que vous ne soupçonniez ps auparavant (et oui, vous aurez de grosses surprises.)

      « Seule la capitalisation est viable. »

      Discutez donc avec des gens qui avaient fait l’erreur de tout mettre leurs œufs dans le même panier de ce qu’ils ont ressenti fin 2007.

      Aucune solution n’est jamais manichéenne, sinon, ça se saurait…

  3. Le point de vue des « avantagés » est au contraire parfaitement logique, vertueux et de bon sens: ils ont obtenus ce que TOUTLEMONDE devrait avoir. Ils sont donc à l’avant garde et se doivent de lutter non par pour eux, mais pour NOUS. Ne pas comprendre cela est une infirmité cognitive majeure. Vous m’étonnez de continuer à faire l’andouille sur ce sujet.

    Sinon pour ce qui concerne la gouape, dont l’aile de pigeon se soulève de plus en plus, c’est Ayrault en plus jeune, la situation est simple: il considère qu’il n’y a pas lieu de reculer l’âge de la retraite. Dont acte. Le reste c’est de l’endettement et de la baisse des pensions. Ca s’organise, sous vos yeux. Seuls les cons et les veaux ne le voient pas.

    • Citoyen dit

      « ils ont obtenus ce que TOUTLEMONDE devrait avoir »
      Ha, ha, c’est bien de rêver, mais ce n’est pas possible …
      Si les « avantagés » ont ces avantages, c’est précisément parce que ceux qui leurs paient ces avantages, ne peuvent pas se payer ces avantages à eux-mêmes, puisqu’ils les paient déjà aux autres, et que leur capacité à payer n’est pas extensible à l’infini … Et donc, s’ils n’ont pas ces avantages, c’est la conséquence naturelle de les payer aux autres.
      C’est le problème de fond que pose, tous les parasites qui vivent sur le dos des contribuables, à ceux qui les nourrissent.

  4. Jiff dit

    Comme l’impétrant sait pertinemment que s’il touche réellement aux régimes spéciaux, ça serait un peu comme se petit-suissider en se tirant une figue molle à bout touchant avec une merguez chaude, il noiera le poisson (rouge, héhé) comme d’hab’ – c’est à dire que soit le nombre de points sera supérieur chez les poncks, à coût du point égal avec le privé, soit ça sera le même nombre de points, mais avec un coût du point gonflé pour les poncks, soit, plus vraisemblablement, un mix des deux, parce que c’est plus facile pour cacher la merde au chat comme ça (vu le niveau lamentable de calcul mental dans ce pays.) Quant aux conditions d’âge de départ… qui vivra verra, mais les chances que les choses soient égalisée avec le privé sont infinitésimales.

    Bref, la promesse de base de tout projet étatique français qui se respecte sera absolument tenue et ça sera une ma-gni-fi-que usine à gaz qui nécessitera tout un tas de commissions, de sous-commissions, d’avis du cese (pour la gérontologie et les décès), de rapports, de rapports de rapports et de résumés de rapports de rapports (succincts, jamais plus de 1,800 pages par résumé), et peut-être la naissance d’un certain nombre d’agences – bref, il est même possible, crime de lèse-majesté, qu’autre chose que le bois des bureaux travaille chez certains poncks (pas chez tous, hein, faudrait pas déconner non-plus… parce que ça confinerait tout de même au meurtre de sang froid !)

    Et tous ces aimables esthètes tiendront le cap jupilèrien pour réaliser la promesse secondaire de ce type d’opération, ils appauvrirons très sensiblement les futurs retraités, mais ne toucherons bien évidemment pas à leur propres régimes, qu’ils soient d’ « indemnisation », de retraite ou de prévoyance – rajoutons une bonne petite auto-amnistie au passage (d’ici 2 ans), et le tableau sera à peu près complet.

    « C’est ce qui s’appelle la solution du « en même temps », et que les persifleurs appelleront fausses promesses. »

    Et les réalistes, mensonges habituels…

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *