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Ne pas avoir de sécurité sociale rend les Finlandais très heureux

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Le World Happiness Report 2018 soutient que les Finlandais sont les gens les plus heureux du monde. Pour certains medias français, cette première place est due à l’excellence de la sécurité sociale finlandaise. Problème: celle-ci n’existe pas sous la forme qu’on lui connaît en France, et la Finlande est plutôt le paradis de l’assurance privée. Un modèle à suivre pour réenchanter les Français?

Longtemps, la Finlande s’est traîné l’image d’un pays dépressifs, où le suicide était le meilleur moyen d’échapper à des jours sans soleil, pires que des nuits. La Finlande était un avant-goût de l’enfer sur terre, avec une langue imprononçable venue d’on ne sait pas où, un pays perdu qu’il fallait éviter à tout prix.

Puis, patatras! voilà la Finlande promue pays le plus heureux du monde par un rapport mystérieux qui nous classe, nous les mangeurs de saucisson, les buveurs de Cognac, de Pastis et de Bourgogne, en 23è position, juste avant le Mexique et le Chili! Et pan sur le bec! Surtout si l’on songe que l’Allemagne est 15è, les États-Unis 18è et le Royaume-Uni 19è. Côté bonheur, la France serait donc encore à la traîne.

De la relativité de tout classement sur le bonheur

On redira ici que les critères utilisés pour classer les pays dans l’ordre du bonheur ont quand même quelque chose de très discutable. À supposer qu’il soit possible d’évaluer le bonheur d’un pays (ce dont il est quand même permis de douter fortement), il faut une bonne dose de mauvaise foi pour fonder ce classement sur une somme arbitraire de revenu, d’espérance de vie, de soutien social, de liberté, de confiance et de générosité.

Là encore, à supposer qu’il soit possible de mesurer de façon scientifique la générosité d’un peuple, et quelques à-côtés comme sa confiance, rien n’indique que le bonheur procède de la sommation de ces critères. Certains soutiendront même qu’il est plus facile d’être heureux dans un pays pauvre que dans un pays riche. On connaît tous l’adage: l’argent ne fait pas le bonheur, et quand on songe à la situation morale de pays richissimes comme l’Arabie Saoudite ou le Qatar…

Vers une normalisation du bonheur

L’intention de ce classement est transparente: il s’agit là encore de réduire la part du subjectif et du différencié, d’industrialiser le ressenti, d’installer de la norme là où il n’y en a pas, et où l’on pensait qu’il n’y en aurait jamais. Le bonheur est une liberté individuelle qui gêne, il faut l’encadrer.

Donc, les auteurs du World Happiness Report nous suggèrent que le bonheur n’a rien de commun avec ce que nous imaginions jusqu’ici. Il est plutôt le produit d’une hybridation entre des concepts économiques et politiques qui déterminent notre condition et notre satisfaction vis-à-vis de notre existence. La vérité n’est pas dans les âmes, mais dans les chiffres et les algorithmes.

Il n’est plus très loin le temps où nous serons sommés d’être heureux dès lors que certaines conditions choisies démocratiquement seront remplies dans notre société. Et ce jour-là, malheur à ceux qui revendiqueront le droit d’être malheureux malgré tout. Ils s’exposeront aux foudres de l’Être Suprême qui nous gouverne.

Le fantasme français de la sécurité sociale

Il ne s’agit dramatiquement pas de science-fiction. Dans la foulée de la parution du rapport, les medias publics français se sont empressés de donner leur explication sur le bonheur des Finlandais:

La Finlande offre un très bon niveau de vie générale. La qualité des services publics, notamment, est louée par les finlandais, qui apprécient le système de santé, la sécurité sociale, les transports publics et les écoles gratuites.

Résumons-nous. Un classement dit que la Finlande est le pays du bonheur. On n’est pas bien sûr que ce classement soit sérieux mais… les Finlandais sont les plus heureux du monde car ils ont des services publics et une sécurité sociale. Ce raisonnement digne du grand Guignol justifie pleinement que le site de France Info nous donne des leçons sur le sérieux journalistique et dénonce régulièrement les fake news des autres.

Bien entendu, aucune étude, aucune documentation ne vient à l’appui de cette affirmation. Elle sort tout droit de l’esprit du journaliste qui la rédige et qui projette soudain, à partir de ses propres préjugés, ce qu’est selon lui l’idéalité géopolitique du bonheur, à savoir un pays proche de l’Union Soviétique où la vie quotidienne est entièrement encadrée par l’État. Comme cet amour pour la bureaucratie relève de l’évidence cartésienne, le journaliste s’abstient de toute forme de preuve…

Un fantasme démenti par les faits

Tout le problème tient à la fausseté complète de cette affirmation qui résonne comme un mantra, et qui voudrait que l’étatisation soit le synonyme du bonheur.

La Finlande, en effet, ne pratique pas comme nous la « sécurité sociale ». Au contraire, elle recourt largement à l’assurance privée pour couvrir les risques de ses habitants. Elle constitue même, à certains égards, un paradis de l’assurance privée.

Le site européen du CLEISS en donne une très belle description.

Par exemple, dans le domaine de la vieillesse, l’État ne gère que les pensions minimum. Le reste est pris en charge selon un modèle concurrentiel. Pour ce qui concerne la santé, les règles sont essentiellement définies par les communes, ce qui nous éloigne beaucoup de notre assurance maladie. Le système finlandais, qui garantit par ailleurs le droit des malades, réglemente les restes à charge.

On le voit, les Finlandais disposent d’un système de protection sociale beaucoup moins intrusifs et beaucoup plus concurrentiels que le nôtre.

Le bonheur de la Finlande sans la sécurité sociale

On évitera donc soigneusement de tomber dans le panneau de cette normalisation progressive et imposée du bonheur, rapidement instrumentalisée en France pour faire l’éloge d’un système où l’obsession de la protection étouffe la prise de risque individuel.

En réalité, les Finlandais sont très heureux sans sécurité sociale et sans cette cascade bureaucratique dont rêvent les bienveillants français. Au contraire même, pourrions-nous dire, le bonheur des Finlandais procède de leur capacité à prendre encore en charge leur destin eux-mêmes, sans l’intervention systématique de l’État.

7 commentaires

  1. Jiff dit

    « Elle sort tout droit de l’esprit du journaliste qui la rédige et qui projette soudain, à partir de ses propres préjugés, ce qu’est selon lui l’idéalité géopolitique du bonheur, à savoir un pays proche de l’Union Soviétique où la vie quotidienne est entièrement encadrée par l’État. »

    C’est devenu, ou plus exactement, il est apparu en plein jour que c’est le motto du journaleux moyen ; il n’y a qu’à voir des trucs comme l’émission 28 minutes sur arte qui, si elle était à peu près potable à ses débuts, est rapidement devenue imbuvable (t’es pas islamo-compatible, impo-taxo-compatible, migrant-lover, étatoupuisant-compatible, et bien pire, ça ne m’étonnerait pas que tu sois un peu de droite, alors, casse-toi, criminel nazi-pédophile-caricaturiste-producteur-de-méchant-carbone-qui-tue-la-planète !) ou bien les déformations et fake news, quand ça n’est pas une absence totale d' »information », dans les merdia français (y inclus le canard), pour comprendre que tous ces Jean Foutre n’ont plus qu’un esprit (et encore) de ruche, puisqu’on pense à leur place, et que chacun s’efforce de ne nager que bien au milieu du courant, croyant qu’à la fin, ça le sauvera.

    « Tout le problème tient à la fausseté complète de cette affirmation qui résonne comme un mantra, et qui voudrait que l’étatisation soit le synonyme du bonheur. »

    Ça n’est pas si faux que cela, mais à replacer dans le bon contexte. Les Finlandais ont étatisé ce qui devait l’être et rien de plus – alors que par exemple chez les Norvégiens, on sent bien que connaître sa trace dans la vie de A à Z dès le départ, sauf accident ou sursaut de volonté, et qu’en plus, tout soit intégralement régit par l’état, eh bien ça gonfle de plus en plus depuis une bonne dizaine d’années – et c’est normal d’un point de vue psychologique, une vie de socialaud (donc, lisse, terne et enveloppée dans un égalitarisme débile) ne peut pas apporter le bonheur, que l’on ne mesure vraiment que lorsqu’un coup dur nous tombe sur le coin du museau ; c’est une dualité qui doit garder son équilibre très précaire pour bien fonctionner, et c’est peut-être bien les Finlandais qui en sont les plus proches actuellement.

    « En réalité, les Finlandais sont très heureux sans sécurité sociale et sans cette cascade bureaucratique dont rêvent les bienveillants français. »

    Ben, pour ce qui est de la france, la cascade en question ressemble beaucoup plus à une tentative d’occuper les poncks qu’à une réelle amélioration des services de l’état (qui se sont d’ailleurs pas mal dégradés dans les 2 dernières décennies.)
    Il est quand même inique de constater qu’au XXIème siècle, le simple fait de changer de département nécessite une action de l’assujetti pour que son dossier de SS le suive, ou que dans la plupart des administrations, les formulaires à remplir (la plupart du temps par les poncks eux-mêmes) soient encore manuels et en 4 ou 5 exemplaires – ça pourrait faire sourire si nous voyions ça ailleurs, manque de bol, c’est l’une des choses dont nous sommes victimes…

    « le bonheur des Finlandais procède de leur capacité à prendre encore en charge leur destin eux-mêmes, sans l’intervention systématique de l’État. »

    C’est clair, et pourtant impossible à mettre en œuvre ici en partie pour les raisons mentionnées ci-dessus ; sans compter que l’état français cultive l’infantilisation de la société et l’irresponsabilité individuelle pour bien s’assurer que le Vulgum Pecus sera dépendant de ses sévices services – et c’est vrai dans tous les domaines, poncks ou assimilés, rappelez-vous que le « lissage » des urSSaf, c’est parce que si c’était géré correctement au jour le jour, « des agents se retrouveraient sans rien faire » [SIC syndicats].

    Ergo, rien ne peut changer, ni même s’améliorer, sinon, c’est la porte pour les parasites en surnombre – encore que vu l’impressionnante dégradation, il y a du chemin à parcourir et du boulot pour tout le monde pour être ne serait-ce potable, mais ça, ça serait si le service au public avait encore un sens chez des gens qui considèrent que c’est l’inverse qui est dorénavant la normalité…

  2. 1) Donner à l’Etat le minimum des garanties et privatiser le reste était la proposition de Fillon, réécrite à la hâte tellement les juppéistes en avaient fait une question de principe pour ne pas passer chez Macron dès Novembre. L’évidence bien sur et la saloperie collectiviste qui classifie la santé comme fondamentalement incompatible avec la notion honnie de marché libre continue d’imprégner la malheureuse zone géographique sous développée ou officient les incapables, les impuissants et les inactifs: Macron n’a rien prévu pour la santé, ni d’ailleurs pour les retraites: tout se passe trop bien dans ces domaines.

    2) La Finlande, avec l’Estonie, opère un système nommé « X-road » ( https://github.com/ria-ee/X-Road ) qui est un logiciel (open source) permettant d’unifier et de régler l’accès à toutes les données personnelles publiques d’un citoyen et en particulier les données de santé. Les économies possibles en matière de la fonction publique en général (à condition de virer les fonctionnaires devenus inutiles) se chiffreraient en points de PIB. On commence à ne pas en parler en France: Macron y voit une occasion de ne rien faire supplémentaire.
    Avez vous entendu parler de ça?

    • Jiff dit

      Intéressant, mais ça n’a pas empêché les différents cracking qui ont touché l’Estonie (et démontré que la NSA fourrait également le hardware d’une façon idiote (cf le PB des cartes d’identité), sans même penser qu’en matière informatique, la faille que l’un a créé, l’autre peut la défaire et l’exploiter également.)

      Par ailleurs, c’est impossible à appliquer ici, non-pas techniquement, mais parce que la loi interdit l’utilisation d’un identificateur unique (en dehors des sous-branches) et global pour un individu donné – et c’est très heureux, parce que la « démocratie » française (qui n’en a _jamais_ été une) est en train de virer à la dictature, pour l’instant, molle ; disons que c’est devenu une démocrature…

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