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Montparnasse, ou le naufrage du capitalisme français de connivence

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La panne qui frappe la gare Montparnasse préoccupe beaucoup les voyageurs, mais ne semble pas avoir d’impact politique majeur. Il faut dire que le gouvernement est sonné après l’affaire Benalla. Pourtant, s’il y a bien une affaire d’État aujourd’hui, c’est l’incurie avec laquelle la SNCF et RTE exposent à des risques de paralysie l’une des principales gares d’Europe… et ce faisant des millions de voyageurs qui se sont retrouvés bredouille le jour de leur départ en vacances. L’impunité des responsables illustre bien les dérives du capitalisme français de connivence qui étrangle le pays.

L’affaire Benalla a suscité une émotion d’autant plus vive que le quotidien qui l’a propulsée en « une » avait intérêt à souffler sur les braises pour maintenir ses ventes. Mais que pèse-t-elle en réalité par rapport à ces voyageurs qui sont arrivés bredouille, en gare Montparnasse, du fait d’un incendie dans un poste d’électricité, que personne ne peut réparer en moins d’une semaine? Cette fois, Guillaume Pépy peut se féliciter d’une conjonction astrale favorable: sans l’affaire Benalla qui a épuisé les énergies et distrait l’attention des grands médias, il aurait passé un quart d’heure bien pire que celui qui lui a été réservé.

Des millions de Français à la merci d’un seul incendie localisé à Paris

Replaçons l’événement dans sa juste proportion. Un incendie dans un poste d’alimentation électrique prive plus de 15.000 foyers de banlieue d’électricité pendant plusieurs jours, et surtout torpille le fonctionnement de la gare Montparnasse un jour de grand départ. Ce sont des centaines de milliers de voyageurs qui ne peuvent pas partir. Ce sont des pans entiers de l’économie française qui souffrent une fois de plus.

Combien de Français ont-ils décidé, cet été, qu’il valait mieux partir en vacances ailleurs qu’en France, ou alors en prenant l’avion, ou la voiture, ou le car? Tout cela pour un seul incendie localisé…

Un parfum d’insurrection qui vient…

Au passage, on notera qu’il s’agit du énième incident électrique de l’année à Montparnasse. Alors de deux choses l’une: soit cette gare est maudite, soit cette gare fait l’objet d’un discret mais efficace activisme destiné à la torpiller.

On relira, page 115 de « L’insurrection qui vient », cette phrase qui doit faire réfléchir:

Tout bloquer, voilà désormais le premier réflexe de tout ce qui se dresse contre l’ordre présent. Dans une économie délocalisée, où les entreprises fonctionnent à flux tendu, où la valeur dérive de la connexion au réseau, où les autoroutes sont des maillons de la chaîne de production dématérialisée qui va de sous-traitant en sous-traitant et de là à l’usine de montage, bloquer la production, c’est aussi bien bloquer la circulation

Les malheurs de la gare Montparnasse ressemblent quand même furieusement à cette prédiction à la Nostradamus.

Le défaussement ahurissant de la SNCF

Bref, la gare Montparnasse, paralysée plusieurs fois cette année (soit par les grèves, soit par des incidents techniques) est dépendante, pour son alimentation électrique, d’un seul poste, commun à l’alimentation de la banlieue sud-est. Il suffit que le poste brûle pour que la gare soit paralysée.

Supposons… C’est ce qui a permis à Guillaume Pépy, PDG de la SNCF, d’expliquer que son entreprise n’était pas responsable et qu’il demanderait une indemnisation à RTE. Ah, le doux son de cette phrase: « Je suis le patron, mais je ne suis pas responsable », qui évoque tout de suite l’anthologie des élites françaises, ressortie par Gérard Collomb à l’occasion de son audition parlementaire dans l’affaire Benalla.

Sauf qu’on aurait pu attendre de Guillaume Pépy qu’il mette en place une cartographie des risques dans son entreprise, et tout particulièrement une cartographie des risques majeurs d’approvisionnement électrique dans les plus grandes gares du pays. On aurait aussi pu imaginer que ces faiblesses d’approvisionnement soient anticipées, que des plans B soient prévus.

Manifestement, Guillaume Pépy considère que la maîtrise des risques et leur anticipation ne font pas partie du métier de PDG. Et personne au gouvernement ne semble décidé à le contredire sur ce point. C’est pourtant l’illustration d’un défaut majeur, et le terrible aveu du naufrage où nous emmène les nominations politiques à la tête des entreprises publiques: les PDG s’y occupent plus de plaire au pouvoir que de faire leur vrai boulot.

Le naufrage de RTE, la « société anonyme » entièrement publique

On ne dira pas mieux de cette bête curieuse appelée RTE (Réseau de Transport d’Électricité), en charge des postes électriques en France. Manifestement, en pleine période de terrorisme, d’attentats, de menaces critiques en tout genre, les responsables de cette société anonyme n’ont pas jugé utile d’anticiper un événement majeur dans un poste d’alimentation d’une grande gare parisienne. C’est comme si ces gens étaient imperméables au monde dans lequel ils vivent.

Chouette, se diront certains! ce qui pèche cette fois, c’est une société anonyme, née de la libéralisation du marché de l’électricité. Ah! le bon temps d’EDF!

Sauf que RTE est une société détenue à 100% par les pouvoirs publics ou leurs succédanés. Une fois de plus, ces grandes sociétés publiques de réseau se montrent incapables de garantir une qualité de service, qui relève pourtant de leur mission d’intérêt général. Servir le public n’est manifestement pas la préoccupation de ceux qui en ont la charge.

Un nouveau naufrage du capitalisme français de connivence

Que retenir de cette désastreuse affaire? sinon que la France n’a pas saisi l’opportunité de la libéralisation des grands réseaux publics pour en moderniser le pilotage.

On a facialement privatisé par la création d’entités comme RTE. En réalité, il s’agit de fétus de paille qui dissimulent la permanence des anciennes structures monopolistiques. Celles-ci continuent à être gouvernées selon les valeurs d’avant: la production avant tout, la complaisance vis-à-vis du pouvoir, et le service au public s’il reste un peu de temps pour s’en occuper.

Ce capitalisme français de connivence, où les nominations sont opérées par le pouvoir pour maintenir le contrôle gouvernemental sur des pans entiers de l’économie, montrent jour après jour leurs limites. Tant que le monde était organisé selon les principes de vie de ces élites, le système était supportable. Dans un monde numérisé, digitalisé, hyper-informé, ces vieilles élites sclérosées, rigides, opaques, sont complètement dépassées.

Il est temps de mettre un terme à l’impunité dont tous ses gens se prémunissent pour conserver leur gamelle contre vents et marées. Car pendant ce temps, les Français trinquent.

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